L’évolution en biologie et en linguistique, une super-analogie


Féconde ou dangereuse, selon comment on la manie…

 

Vision comparée de deux champs scientifiques dans lesquels on peut parler d’évolution. Analyse en profondeur des analogies explicites et de quelques dérives tacites/inconscientes…

 

Ecrit pour Knol à partir d’octobre 2010

Le rhinograde saltonase Hopsorrhinus aureus, pied de nez de l’évolution [1]

Deux champs de la connaissance (trop) bien séparés

J’ai déjà évoqué dans “Un recoin de la science” la position très excentrée de la linguistique au sein des sciences avec les inconvénients que cela peut avoir, en particulier sur la culture scientifique des linguistes.
Parmi les sciences pas tout à fait “dures” mais pas non plus complètement “molles”, une discipline jouit d’un statut beaucoup plus vulgarisé : c’est la biologie, enseignée dans les collèges et les lycées.
Il est probable qu’assez peu de personnes s’intéressent plus qu’anecdotiquement aux deux, mais il se trouve que j’en fais partie… et quand on se frotte aux deux disciplines, on ne peut manquer de redécouvrir certains parallélismes…
RE-découvrir est le mot, et c’est en écrivant le présent article que j’ai (quand même) été confronté au fait que ces ressemblances entre biologie et linguistique avaient déjà été remarquées auparavant … par Darwin [2] notamment !

Le Paradigme Informatique

Un paradigme est une “représentation du monde, une manière de voir les choses, un modèle cohérent de vision du monde qui repose sur une base définie (matrice disciplinaire, modèle théorique ou courant de pensée).” (Wikipedia)
Aux XXème siècle, la biologie a connu un essor extraordinaire, les chromosomes avaient déjà été vus dès 1882 par Flemming mais c’est en 1900 qu’on les associe aux lois de l’hérédité de Mendel, “exhumées” à la même époque…
L’ADN est caractérisé chimiquement en 1944 par Avery, mais c’est surtout en 1953, avec la découverte de sa structure en hélice par Watson et Crick que cette discipline explose !
Aux mêmes époques, une autre science connait un démarrage fulgurant : 

1833 : Babbage imagine et tente de réaliser une machine à différences puis une machine analytique qui contient les concepts de ce que sera l’ordinateur moderne : unité de calcul, mémoire, registre et entrée des données par carte perforée. Babbage, bien trop perfectionniste, ne pourra jamais mener à bien ces réalisations.

1840 : Collaboratrice de Babbage, Ada Lovelace, mathématicienne, définit le principe des itérations successives dans l’exécution d’une opération. En l’honneur du mathématicien Arabe El Khawarizmi(820), elle nomme le processus logique d’exécution d’un programme : algorithme.

1941 : Création du calculateur binaire ABC par John Atanasoff et Clifford Berry. La machine utilise des lampes et comporte une mémoire et des circuits logiques. Ce fût le premier calculateur à utiliser l’algèbre de Boole. La mémoire, constituée de 2 tambours et pouvait stocker 60 mots de 50 bits. La machine tournait à 60 Hz et pouvait réaliser une addition en une seconde.Cette machine est parfois considérée comme le premier vrai ordinateur, même si son programme n’est pas stocké en mémoire.


1946 : Création de l’ENIAC (Electronic Numerical Integrator and Computer) par P. Eckert et J. Mauchly. La programmation de ce calculateur s’effectue en recablant entre eux, ses différents éléments. Composé de 19000 tubes, il pèse 30 tonnes, occupe une surface de 72 m2 et consomme 140 kilowatts. Horloge : 100 KHz. Vitesse : environ 330 multiplications par seconde.

1951 : La Compagnie des Machines Bull réalise son premier ordinateur : le Gamma 2.

1955 : IBM lance l’IBM 704 développé par Gene Amdahl. Il s’agit de la première machine commerciale disposant d’un coprocesseur mathématique. Puissance : 5 kFLOPS (milliers d’opérations en virgule flottante par seconde). On considère souvent que cette machine marque le début de l’ère des super ordinateurs dédiés au calcul scientifique. Elle utilisait une mémoire à tores de ferrite de 32768 mots de 36 bits et allait 3 fois plus vite que l’IBM 701. Grâce aux tores de ferrite, cette machine était très fiable (pour l’époque) et ne tombait en panne qu’une fois par semaine :-) C’est sur cette machine que sera développé le langage FORTRAN.


(cette chronologie est extraite de http://histoire.info.online.fr/ordinateurs.html)
Comme je l’ai montré dans “D’où vient la forme ?” cette promiscuité des deux sciences – d’autant plus grande que les biologistes seront amenés progressivement à utiliser de plus en plus l’ordinateur pour leur recherche [3] – a produit une contamination mentale dont le principal fruit est le prétendu “programme biologique”.
On va me dire : “Mais monsieur, vous même vous êtes en train d’écrire une article sur une analogie que vous avez découverte, vous ne pouvez pas reprocher à d’autres scientifiques d’utiliser une analogie”.
Oui, c’est vrai, je suis en train d’écrire un article dans lequel je vais présenter une analogie. Pour commencer, j’emploie le terme “analogie”. Ensuite, je vais présenter et discuter les points qui justifient le rapprochement analogique.
J’aimerais qu’on me signale tout écrit qui présente le “programme génétique” comme une analogie ou encore mieux tout document qui comporterait une discussion des points constitutifs de cette prétendue “analogie”. Pour ma part, j’ai lu “Histoire de la biologie” par Ernst Mayr (qui est généralement présenté comme l’inventeur de la notion) et j’ai remarqué que “programme génétique” qui y est utilisé à longueur de chapitres n’est pas défini dans son glossaire !
Ernst Mayr est peut-être le premier à avoir utilisé la notion de programme génétique, mais il est alors aussi le premier à avoir inventé la notion scientifique “qui n’a pas besoin de définition”.
Inutile de le cacher plus longtemps, à aucun moment, Ernst Mayr, qui adore pourtant les mots compliqués comme “téléologie”, n’emploie le terme d’analogie.
Le pendant du programme génétique se rencontre “de l’autre côté du miroir”, en informatique. C’est le fameux “virus informatique”, une “analogie” probablement avec le virus biologique ? (merci de me signaler tout texte établissant le cadre de cette analogie).
Plus généralement, le Paradigme Informatique se manifeste chez les chercheurs, les vulgarisateurs ou les simples lecteurs, par l’idée que l’ensemble des caractéristiques d’un être vivant (dans une version plus fine, de leur développement) serait “codé” dans le génome. Cette croyance s’exprime depuis les niveaux les plus bas de la vulgarisation, comme dans le film Jurassic Park [4] jusque dans des écrits très intellectuels comme  “Gödel, Escher, Bach : les brins d’une guirlande éternelle” de Douglas HofstadterPrix Pulitzer 1979 [5].

Non seulement, le “programme génétique” n’a heuristiquement rien produit en 50 ans d’existence mais il a peut-être contribué à masquer une comparaison plus intéressante, celle dont nous allons parler maintenant.

Des rapprochements qui attirent l’attention

L’existence d’espèces

Le fait central de la biologie est l’existence, à première vue, d’espèces. Même si la définition de l’espèce a changé plusieurs fois les biologistes se sont toujours accordés sur leur existence (vous ne trouvez pas ça louche ? voir une discussion approfondie à ce sujet dans mon knol “L’origine des espèces“)
L’existence d’espèces est aussi le fait central de la linguistique : le langage ne se rencontre que sous la forme de langues distinctes, qui sont les “espèces” du langage.
Il est nécessaire de bien se concentrer sur l’analogie proposée par Darwin dans l’Origine des espèces et déjà citée en note [2]. On ne peut en effet raisonner sur elle que si on reste dans son cadre, ou bien si on est conscient quand on en sort, ce qui revient au même.
Ce n’est pas ce que font Atkinson et Gray [6], par exemple, qui sautent immédiatement, dans les premières lignes de leur essai, de la remarque équivalente prise dans La Descendance de l’Homme [7] à l’idée que “Beaucoup des traits fondamentaux de l’évolution biologique et de l’évolution linguistique sont manifestement analogues. Exactement comme les séquences de ADN contenant des unités héréditaires discrètes et les langues qui le font dans leur structures grammaticales, phonologiques et leur vocabulaire (lexique).” (ma traduction).
Il est pourtant clair
1 que Darwin ne connaissait bien sûr pas, et ne visait donc pas, l’ADN dans son analyse;
2 que le parallèle fait par Darwin dans la phrase citée était entre les espèces vivantes et les espèces linguistiques, non entre des traits des espèces vivantes et des traits des espèces linguistiques [8]. Il est vrai que Darwin a comparé ailleurs la persistance de certaines lettres dans l’écriture des mots à la persistance de certains caractères (phénotypiques, comme on dirait aujourd’hui) [9]. On peut donc dire que Darwin a été en même temps le fondateur de la (dangereuse) analogie bio-linguistique et sa première victime. En effet si on pose l’analogie espèce vivantes/langues, les organes rudimentaires présents dans une espèce peuvent bien être considérées comme des éléments contenus constitutifs de cette espèce. A contrario, il y a un saut mental pour passer à l’idée que l’écriture d’une langue est un élément constitutif de cette langue [10].
Un autre indice de “dérive analogique” fourni par Atkinson et Gray est la curieuse absence dans leur premier tableau du même article [6] et intitulé Conceptual parallels between biological an linguistic evolution. Ce tableau qui comprend douze points d’analogie, n’a pas de ligne “espèce — langue”, la base même de l’analogie qu’ils sont en train d’étudier !

L’évolution des espèces

Toute la biologie scientifique est structurée autour de l’idée d’évolution, c’est à dire que la multitude des espèces est pensée comme étant le résultat d’une radiation (= diversification) à partir d’espèces ancestrales. Autrement dit toutes les espèces sont apparentées. Les espèces “proches” sont proches parce qu’apparentées de façon plus récente…et toute la structuration taxonomique revient – depuis cette découverte – à une structuration généalogique [11].
En linguistique, on utilise également le terme d’évolution pour décrire la façon dont les langues changent et aussi … se diversifient. La multitude des langues est également le résultat de la diversification à partir d’un nombre moins grand de langues plus anciennes (donc possiblement une seule au départ [12]). Les langues sont d’autant plus proches qu’elles sont apparentées de façon proche et toute la taxonomie des langues revient aussi à reconstituer cet arbre de parenté. Darwin, qui ignorait les phénomènes d’emprunt, de métissage et surtout de substitution linguistique, pensait en fait que reconstituer l’arbre des langues, c’était reconstituer de fait l’arbre des peuples, hypothèse dont la justesse globale a été amplement démontrée par les célèbres travaux de Cavalli-Sforza [13].

Une super-analogie

Donc, on prend la biologie, on prend la linguistique, dans les deux cas, on a des espèces et hop, voilà une belle analogie !
Très bien, mais : dans le jeu de Lego, on a également des espèces, les différentes formes d’éléments. On pourrait très bien associer chacune de ces espèces à une espèce animale et on aurait alors une analogie tout aussi belle. Ah oui, mais les pièces de Lego n’évoluent pas (à ma connaissance… peut-on toujours accoupler les anciennes pièces que je dois avoir dans un de mes placards avec les modernes ?). Une analogie n’est intéressante que si elle a des retombées, d’autres analogies notamment…(toujours à condition de s’apercevoir quand on saute d’une analogie à l’autre…).
Si on prend alternativement comme point de départ le caractère évolutif des espèces, on pourrait de même construire une analogie entre les langues et les costumes de ceux qui les parlent, par exemple. Les costumes, eux aussi, évoluent sans revenir jamais à une ancienne forme et ils peuvent donner naissance, en des lieux séparés, à plusieurs versions qui auront ensuite une vie propre… un cas typique de spéciation allopatrique…
Toutefois dans ces deux analogies de premier ordre (les Legos, les costumes vs les espèces vivantes), la comparaison restera assez faible parce que les pièces de Lego, comme les costumes traditionnels, sont des créations culturelles conscientes et réalisent imparfaitement l’état d’espèce : fabriqués un par un et une par une, les pièces sont trop similaires entre elles et les costumes trop différents. Les pièces de Lego ne “communiquent” pas mieux au sein d’une même espèce qu’en mode inter-spécifique et que serait en fait la communication chez les costumes ?
Dans le cas du langage, il s’agit de tout autre chose. Le langage n’est pas “intégré” dans la culture humaine comme les costumes, il en est la base même. Son apprentissage et son emploi, dans la plupart des cas, restent tout à fait inconscient et non manipulables…
En faisant cette analogie entre espèces de langage et espèces vivante, on découvre rapidement qu’il ne s’agit pas d’une analogie basique et que l’analogie s’étend à différents niveaux :

La constitution de l’espèce

En fait, l’espèce est une abstraction car les individus qui la composent naissent et meurent en permanence. Ce sont ces individus qui constituent la véritable réalité tangible. Cela est bien connu pour l’espèce biologique quoique de nombreux écrits tendent vers le raisonnement “l’espèce est représentée par les individus” plutôt que “les individus vivants constituent la seule réalité de l’espèce”.
Le même raisonnement s’applique à la langue : nous voyons mieux la langue en tant qu’entité globale que la réalité du fait qu’elle n’est constituée que par la somme virtuelle de ses détenteurs, dont certains meurent et d’autres sont en train de naître à tout moment.

L’isolement reproductif de l’espèce

En biologie, l’espèce est isolée reproductivement. Au sein de la même espèce, les individus “communiquent” entre eux sexuellement pour se reproduire, mais la sexualité inter-spécifique est rare et non-productive (les hybrides de première génération sont le plus souvent stériles). Les biologistes supposent habituellement que certaines de ces barrières reproductives sont activement (par sélection naturelle) acquises car la production d’hybride serait contre-productive dans la nature.
Les langues sont isolées entre elle. Pour la langue, le principal phénomène de communication est évidemment la compréhension. Dès que deux dialectes se séparent, on observe une perte de la compréhension réciproque (tout ceci est évidemment de nature pléonastique).
L’analogie de l’isolation s’arrête à mon avis aux mécanismes qui construisent ces barrières de la compréhension, dont la perte ne semble jamais constituer un avantage en linguistique (voir plus bas la lecture croisée de Stewick).
Les langues, même complètement séparées, pourront éventuellement échanger du matériel (emprunts), notamment des mots isolés. On pense aux espèces biologiques qui peuvent, notamment par l’entremise des virus, échanger des gènes (oui, je sais, je suis là dans le paradigme informatique, plus dans l’analogie de Darwin).

Pouvoir heuristique de l’analogie

Une analogie, ou une super-analogie, comme celle dont nous parlons n’a, en science, qu’un seul intérêt : elle doit nous fournir des pistes, des hypothèses scientifiques, ou même selon le mot employé par certain : des prédictions [14] ! Toute nouvelle observation qui va dans le sens de l’analogie posée “apporte de l’eau à son moulin”, on a évoqué déjà un exemple de tableau/listing de propriétés observées de part et d’autre. Il est plus difficile de savoir à l’avance que penser d’une observation qui “contredirait” l’analogie :
Diminuerait-elle la valeur de l’analogie tout entière ou bien faudrait-il plutôt s’en servir pour questionner tel ou tel point tenu pour acquis de l’autre côté du miroir ?

Informatique

Les chercheurs en biologie ont développé depuis longtemps, bien avant l’existence des ordinateurs individuels, un goût prononcé pour les logiciels informatiques capables de traiter leurs données, notamment de leur donner une signification statistique. Comme on le sait, certains de ces logiciels sont conçus pour reconstituer des arbres phylogénétiques à partir des informations qu’on leur donne sur des caractères anatomiques et, de plus en plus, des caractéristiques biochimiques/génétiques.
A un moment donné (?), des linguistes ont commencé à utiliser ces logiciels biologiques tels quels en leur donnant – à la place des données biologiques – leurs données linguistiques, notamment des listes de mots (cognats).
Il s’agit d’un phénomène étonnant dans lequel un procédé basé sur une première analogie, données biologiques et données informatiques (les données génétiques sont répliquées sous forme informatique), est utilisée pour explorer une troisième discipline.
Il semblerait que ces études statistiques – qui ne travaillent que sur une dimension, lexicologique, de la langue – donnent des réponses, en terme de proximité entre les langues étudiées, qui peuvent être sensiblement différentes des études portant sur la phonologie, la syntaxe ou la prononciation. Résultat qui n’est étonnant que si on ne sait pas qu’en biologie, l’étude de différents marqueurs génétiques, peut fournir des reconstructions différentes…

Lecture croisée de texte linguistiques et biologiques

Une autre façon d’utiliser l’analogie est très amusante, il s’agit de lire un texte biologique avec une arrière-pensée linguistique, ou vice-versa.
Atkinson et Gray reproduisent un tel exemple de lecture croisée. Il s’agit d’un extrait de “Génétique et origine des espèces” de Dobzhansky dans lequel Stewick [15] a remplacé les mots “biologiques” par des mots “linguistiques” :
La conclusion à laquelle nous sommes forcés d’arriver est que la variation discontinue rencontrée dans les langues naturelles, à l’exception de celles basée sur la différence d’un seul caractère, est maintenue par le mécanisme de l’empêchement de l’intercommunication entre ce qui sont maintenant devenus les représentants des différents groupes de langues. Cette conclusion est évidemment applicable aux groupes séparés de n’importe quel rang, en commençant par les langues et en montant vers les groupes et les familles . Le développement de mécanisme d’isolement est donc une condition  sine qua non pour l’apparition de groupes séparés au cours du développement linguistique…. Cette conclusion n’est certainement pas affaiblie par le fait bien connu que l’isolation entre groupes peut être complète ou seulement partielle. Un échange occasionnel de matériaux, n’atteignant pas la fréquence d’échanges complètement au hasard, a pour conséquence la production de quelques formes intermédiaires, sans toutefois complètement gommer la différence entre les groupes.” (ma traduction)
L’exemple de Stewick est beaucoup moins bon que le mien (voir plus bas) ! Je ne crois pas en effet que les mécanismes actif d’isolation des espèces soient la partie la plus productive de l’analogie entre linguistique et biologie, car il n’y a pas en fait de mécanisme d’isolation des langues ! Les voisins cherchent à se comprendre tant bien que mal, que la langue de leur vis a vis soit lointaine ou proche et beaucoup de cultures sont, de fait, polyglottes, notamment en Afrique, berceau de l’humanité. Il en a probablement toujours été de même.
Le mécanisme central de spéciation des langues est la séparation géographique. Comparer la spéciation géographique des langues avec la spéciation allopatrique des espèces vivantes, pour lesquels les exemples de texte ne doivent pas manquer, aurait été plus convaincant…

Sélection naturelle

L’étude des parallélismes entre évolution/spéciation biologique et évolution/spéciation linguistique remonte donc à la racine même du Darwinisme. Comme on le sait, l’hypothèse centrale du Darwinisme est que le moteur de l’évolution est la sélection naturelle. Il est tout à fait étonnant dans ces conditions que la plupart des auteurs, à commencer par Darwin, n’aient pas remarqué pas, sauf exception [16], le grand vide qui se trouve en face de la supposée SN, quand on regarde du côté linguistique ! [17]
Car, comme on l’a posé, une analogie n’a d’intérêt que si elle est féconde. La question que pose l’évolution des langues à la science n’est pas de savoir si les langues sont des “organismes” (Schleicher) mais bien de savoir à quoi sert l’hypothèse de la sélection naturelle, si une évolution/spéciation si similaire peut se produire par d’autres mécanismes, qui sont selon toute vraisemblance de nature interne ?

Une lecture croisée en sens inverse

Après cette attaque gratuite contre la sélection naturelle, revenons à plus de sérénité en proposant une lecture croisée dans le sens : linguistique > biologie.
Il s’agit d’un extrait de l’ouvrage “Des steppes aux océans” de Martinet pour lequel je ne ferai pas l’injure au lecteur (et à l’auteur) de remplacer moi-même les termes par d’autres :
Le conditionnement interne. Une implication importante de ce qui précède est que l’évolution d’une langue n’est pas uniquement déterminée par l’apparition de nouveaux besoins communicatifs qu’il faut satisfaire, mais que la nature même du système linguistique, à un moment donné de l’évolution, va, dans une large mesure, en déterminer le sens. […]Ceci veut dire que lorsqu’un peuple se scinde en plusieurs branches qui, en émigrant, vont perdre contact, on peut s’attendre à ce que l’évolution dans toutes les branches soit au départ parallèle, un certain degré de parallélisme pouvant même continuer à s’affirmer lorsque les divers groupes seront soumis à des influences différentes.” [18]
Un peu d’aide si vous n’y êtes pas parvenu facilement : remplacez mentalement les mots “langue” et “peuple” par espèce vivante; remplacez “système linguistique” par métabolisme et vous vous apercevrez que Martinet a écrit (sans le savoir on peut imaginer) un texte sur l’évolution biologique qui n’est pas sans rappeler la théorie de la bathysynphilie ….

Références

  1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Rhinogrades
  2. J’ai lu l’ouvrage principal de Darwin, mais à une époque où je ne m’intéressait pas encore à la linguistique, ses allusions m’ont donc complètement échappé. Atkinson et Gray redonnent la citation la plus caractéristique de Darwin dans leur article “Curious Parallels and Curious Connections” (2005), la voici : “Si nous possédions l’arbre généalogique complet de l’humanité, un arrangement généalogique des races humaines présenterait la meilleure classification des diverses langues parlées actuellement dans le monde entier ; et si toutes les langues mortes et tous les dialectes intermédiaires et graduellement changeants devaient y être introduits, un tel groupement serait le seul possible. Cependant, il se pourrait que quelques anciennes langues s’étant fort peu altérées n’eussent donné naissance qu’à un petit nombre de langues nouvelles ; tandis que d’autres, par suite de l’extension, de l’isolement, ou de l’état de civilisation des différentes races codescendantes, auraient pu se modifier considérablement et produire ainsi un grand nombre de nouveaux dialectes et de nouvelles langues. Les divers degrés de différences entre les langues d’une même souche devraient donc s’exprimer par des groupes subordonnés à d’autres groupes ; mais le seul arrangement convenable ou même possible serait encore l’ordre généalogique. Ce serait, en même temps, l’ordre strictement naturel, car il rapprocherait toutes les langues mortes et vivantes, suivant leurs affi nités les plus étroites, en indiquant la filiation et l’origine de chacune d’elles” (trad. d’Edmond Barbier)
  3. Il est clair que les informaticiens n’ont jamais élevé, de leur côté, des souris blanches ou des drosophiles dans le cadre de leur travail, mais on peut toutefois noter l’existence du “bug” (cafard) dans leur univers quotidien…
  4. Rappelons que les techniciens reconstituent plusieurs espèces de dinosaures à partir de globules rouges retrouvés dans l’estomac d’un moustique conservé dans l’ambre, les dit-moustiques ayant bien sûr piqué les dinosaures…exploit d’autant plus étonnant que comme chacun sait les globules rouge n’ont pas de noyau, donc pas d’ADN nucléaire.
  5. Hofstadter suppose que si on envoyait de l’ADN dans l’espace, en tant que message aux extraterrestres, ceux-ci pourraient, la seule condition étant qu’ils soient assez évolués scientifiquement, recréer des êtres vivants terrestres à partir de ça…
  6. Atkinson Q.D. and R.D. Gray, 2005. Curious Parallels and Curious Connections -Phylogenic Thinking in Biology and Historical Linguistics. Syst. Biol. 54(4) 513-526?
  7. “les causes qui expliquent la formation des langues différents expliquent aussi la formation des espèces distinctes ; ……..  Nous rencontrons dans des langues distinctes, des homologies frappantes dues à la communauté de descendance, et des analogies dues à un procédé semblable de formation. “
  8. Pour que cette extension de l’analogie n’en soit pas une dérive, il faudrait d’abord montrer comment, si une espèce vivante est “comme” une langue, alors une séquence d’ADN est à la fois comme une “structure” grammaticale, comme une structure phonologique ou comme un lexique ?
  9. “On peut comparer les organes rudimentaires aux lettres qui, conservées dans l’orthographe d’un mot, bien qu’inutiles pour sa prononciation, servent à en retracer l’origine et la filiation” cité par Gabriel Bergounioux, La sélection des langues : Darwinisme et linguistique. In: Langages, 36e année, n°146, 2002. pp. 7-18.
  10. Comment peut-on être aussi agressif vis à vis du pauvre Darwin qui écrivait cela bien avant que la linguistique devienne scientifique et pose que le langage, objet d’étude de la linguistique, est uniquement “ce qui est parlé”, comme l’a souvent rappelé Martinet ? (respirez ici) Eh bien parce qu’en science on peut et doit exprimer toute les critiques d’une hypothèse/théorie, non pas parce qu’on est en train d’attaquer qui que ce soit, mais parce que c’est la méthode scientifique qui l’exige.
  11. J’emploie ici “généalogique” car “génétique”, qui conviendrait dans le sens général, est presque toujours compris aujourd’hui dans le sens “informatique”…
  12. La légende de la “tour de Babel” constitue donc une description/hypothèse naïve (pré-scientifique) mais assez juste de la façon dont les choses ont pu se passer, si on veut bien se pencher sur les écritures sans a priori défavorable : il y avait une seule langue au début et puis à cause d’un évènement, les gens se sont mis à parler des langues différentes… De même la description de la création du monde, puis de la terre, enfin des animaux et de l’homme (seule celle de la femme échappe un peu à la logique…) n’est pas si éloignée des hypothèses modernes du Big Bang, de la formation des planètes, de l’apparition de la vie, l’homme étant – c’est bien connu- la dernière nouveauté de ce processus. En fait les écritures ressemblent, dans ces deux cas, à ce qu’on obtiendrait en partant d’un exposé universitaire transmis un certain nombre de fois par “téléphone arabe”, ce jeu bien connu dans lequel on répète ce qu’on a entendu (ce qu’on a compris) à l’oreille du suivant…
  13. http://fr.wikipedia.org/wiki/Luigi_Luca_Cavalli-Sforza
  14. “An analogy is only finally useful if it helps us make predictions about one or both systems involved.” Sereno,M.I. (1991) Four analogies between biological and cultural/linguistic evolution. Journal of Theoretical Biology 151:467-507.
  15. Stewick, R. 1963. The biological model and historical linguistics. Language 39:159-169
  16. “Comment s’est opérée la transposition par quoi le langage, les groupes linguistiques ou les mots sont traités comme l’équivalent des espèces alors même que manque à l’explication du changement diachronique l’équivalent de la sélection sexuelle décisive dans le darwinisme ?” remarque Bergounioux, 2002. La sélection des langues : darwinisme et linguistique, Langages, 36e année, n°146, 2002. pp. 7-18.
  17. Le tableau d’Atkinson et Gray visé plus haut a en face de la sélection naturelle la “sélection sociale” ???
  18. Un exemple concret de ce phénomène est cité ailleurs par Martinet. Il s’agit des langues romanes. On sait qu’elles viennent du latin vulgaire, répandu en Europe par les légions et les colonies romaines. Mais si on part des langues effectivement parlées et qu’on leur applique “en aveugle” les lois de reconstruction pour retrouver la langue dont elles dérivent, on ne retrouve pas le latin vulgaire, mais une langue (théorique) qui a du être parlée beaucoup plus tard. Pour prendre un exemple pratique, on trouve aussi bien en espagnol qu’en italien ou en français une évolution nettement différente (qui retentit sur la prononciation et l’écriture) des consonnes devant les voyelles fortes a, o et u, et devant les faibles e et i. Cette situation n’est pourtant pas prévue par la description au départ du latin vulgaire.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Latin_vulgaire#Voyelles

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