La toponymie des îles Marquises


Nuku Hiva, Hiva ‘oa, ‘Ua pou, ‘Ua Huka, Tahuata, Fatu iva, ‘Eiao, Hatuta’a, Hatu iti, Hatu ‘uku, Motu nao, Motu one

Une introduction aux langues et à l’histoire du Pacifique…


La version primitive de ce texte a été publiée dans l’ouvrage “Marquises” (édité en 1996 par le CTRDP, Pira`e, TAHITI [1] ) grâce au soutien de Mr. Patrick Tarroux. Qu’il en soit ici remercié ! (d’après les retours que j’ai eu ensuite, d’autres personnes de l’équipe éditoriale, qui sont revenues de vacances alors que le livre était déjà sous-presse l’auraient apparemment volontiers retiré de l’ouvrage pour y placer des textes “à eux”). Une réédition a eu lieu en 2012 (?) sans que j’en sois averti…ce qui est dommage car le texte initial contient beaucoup d’erreurs et d’approximations.

Je remercie l’association C.I.E.L. de Tahiti et son fondateur Louis Cruchet d’avoir permis sa publication une deuxième fois dans la revue CIEL en 2008.J’espère pouvoir dans cette édition mise en ligne depuis juillet 2009, corriger encore et toujours les erreurs que j’ai pu faire et apporter encore davantage d’informations. 

Fac-simile de la couverture de l’édition de 1996

I Les noms des îles Marquises: Un cas exceptionnel de noms formant une famille.

Cette image résulte de la superposition du fond Google Earth et d’un fichier SIG dont la symbologie est expliquée dans le knol : une typologie des îles du pacifique auquel j’ai collaboré.

La carte des îles Marquises dans Typee, de Herman Melville


Q
uel voyageur n’a pas été frappé par la musique des noms des îles Marquises? La répétition du mot hiva dans le nom des deux îles principales, Nuku Hiva et Hiva`oa, saute immédiatement aux yeux ! Ce même ’élément hiva s’est fâcheusement transmis au nom d’une troisième île : Fatu Hiva (sic) dont le nom s’écrit correctement sans h [1]: Fatu Iva ou aussi bien : Fatuiva !!! Mais s’il n’y a que deux îles en Hiva, où sont les autres ressemblances ?

Tout d’abord il y a deux îles en `ua, les deux “satellites” de Nuku Hiva : `ua Pou et `ua Huka. Toutefois l’élément de nom le plus répandu aux Marquises n’est ni hiva ni `ua, c’est “fatu” et sa variante “hatu” dans le nord de l’archipel. Tout le monde connaît donc Fatu iva, mais il y a au nord de Hiva`oa un îlot qui se nomme Fatu`uku, un autre dans l’ouest de Nukuhiva est Hatu iti et le dernier est Hatutaa (aussi appelée Hatutu ?) voisine de `Eiao.

Il est frappant  que la plupart de ces noms sont formés de deux racines/lexèmes, indépendamment de leur écriture fixée en un seul ou deux mots. Sans creuser plus avant cette constatation, on s’aperçoit aisément que système binominal, fierté de la nomenclature biologique occidentale depuis Linné, est en fait très répandu dans les langues polynésiennes pour désigner les êtres vivants, mais aussi les objets et les lieux.

Il y a plus, on se trouve ici devant une famille de noms en ce sens que ces toponymes sont reliés les uns aux autres par un des deux éléments. Bien que beaucoup de légendes polynésiennes mettent en scène plusieurs îles, dans aucun autre archipel de polynésie on ne trouve pareille cohérence des noms et il faut aller jusqu’à Fidji ou aux Maldives pour trouver d’autres cas de noms structurés d’une manière similaire [2].

Il y a-t-il eu d’emblée dénomination collective des îles par les premiers marquisiens ? Alors la simultanéité de leur découverte puis de leur baptême pourrait expliquer cet état de fait. Alternativement, on peut imaginer que certaines îles ont été, à une époque donnée, progressivement renommées pour arriver au résultat que l’on connaît aujourd’hui. Dans le monde polynésien, les changements de noms sont en effet fréquents. Quoi qu’il en soit, ces épisodes ancestraux de baptême simultané ou non des îles Marquises par les anciens navigateurs maoris [3] sont et resteront difficiles à reconstituer historiquement.

Une légende bien connue attribue les noms des îles Marquises à la construction d’une maison : elle est très vivante et a été au moins une fois mise en chanson, à l’époque de Lucien Kimitete. Dans une optique plus scientifique, il serait souhaitable de déterminer l’âge de sa version la plus ancienne et de rechercher l’existence de légendes homologues [4] ailleurs en Océanie. Dans l’attente de telles dates ou correspondances, rien ne semble prouver que la légende soit contemporaine de la découverte de l’archipel ou simultanée avec l’établissement des noms actuels. On peut plutôt penser que la légende de la création des Marquises, telle que nous la connaissons actuellement, a pu se superposer à une réalité plus ancienne et, s’il est impensable de reconstituer totalement la tradition originelle, rechercher des indices n’est pas interdit. Certes, la légende confirme, fixe et image l’unité des noms actuels de l’archipel mais cela ne prouve nullement qu’elle soit à l’origine de cette unité. Le chercheur en toponymie doit se méfier de ses explications quant à l’origine des noms propres, qui pourraient, au cas par cas, ressortir de « l’étymologie populaire ». On sait en effet que dans toute langue, des mots tombent en désuétude et ne sont plus compris. Il disparaissent du langage quotidien et ceux qui perdurent dans les toponymes, les anthroponymes ou les expressions toutes faites tendent à recevoir une nouvelle interprétation. Cette tendance est souvent précipitée par l’existence d’homonymes.

Les treize noms d’île et leurs composés.

 Voici la liste complète des treize îles, rangées par ordre de superficie décroissante, pour lesquelles des abréviations sont proposées, qui seront employées ensuite. Les listes proposées dans les cartes et ouvrages sont presque toujours incomplètes : à chaque fois, une île au moins est oubliée ou mal placée sur la carte ou un nom au moins est faux. Dans la récente carte de Cablitz (voir plus bas) par exemple, on a bien Fatu Iva mais : ” Motane, Eiao, Fatu uku et Hatutaa” sans notation des glottales alors qu’elles sont notées pour d’autres îles, pas de nom marquisiens pour le rocher Thomasset…

(Nota bene: comme il n’y pas de majuscule pour le `eta. Un choix a été fait  dans cette liste d’écrire les noms qui commencent par ce son sans majuscule … choix qui n’est pas respecté dans tout l’article, une carte est une carte, un texte en français est un texte en français)

Nukuhiva NH
Hiva`oa HO (il est habituel d’écrire certains des noms en deux mots mais cela nuit à la visibilité de la glottale, quand il y en a une comme ici et au contraire à la nécessité de la liaison, quand il n’y en a point)
`uapou UP
`uahuka UH
Tahuata TA
Fatuiva FI

`eiao EI (l’occlusive glottale n’a été notée dans ce nom que par Zewen)
Mohotani MT
Hatuta`a HT (aussi connue sous le nom de Hatutu)
Fatu`uku FU (l’occlusive glottale n’avait précédemment été notée dans ce nom que par Zewen) le mot *ruku est un mot proto-polynésien (de l’eastern oceanic *LUKU) qui signifie “plonger, immerger” etc toujours présent dans plusieurs langues  (http://pollex.org.nz/search/?query=ruku&field=entry) .
Dordillon l’a pourtant noté (et plusieurs fois) UKU en marquisien (omettant probablement  par erreur la glottale, à moins qu’elle ne se soit amuite ? en tout cas elle pourrait avoir été conservée dans le nom fatu’uku, rocher immergé…le Dordillon est plein d’erreurs de notation des glottales, dues pour une part à l’imprimeur et probablement aussi pour une autre part à l’oreille de l’évêque, et je l’en excuse)
Hatuiti HI
Motuone MO (dans l’ouvrage de Mgr le Cleac’h cette île prend le nom de la précédente qui devient elle même motuiti)
Motunao MN (comme c’est l’île la plus souvent oubliée, précisons qu’il s’agit du rocher Thomasset , un écueil qui émerge à peine, mais suffisamment pour stopper un bateau désinvolte, au vent de FI; un autre motu nao, non-émergé celui là, se trouve près de ‘Eiao; ces deux îles se révèlent être respectivement un presqu’atoll et un récif barrière immergé, lire mon knol sur la question).

Analyse des éléments dans les noms ci-dessus :

Hiva

1) Toponymes actuels
Hiva est un nom assez original dans le Pacifique. On ne trouve aucune autre île du triangle polynésien comportant cet élément [5]. Par contre, il se rencontre assez souvent dans la toponymie à grande échelle (grande échelle = en zoomant beaucoup) : Il y a par exemple un mont (colline) Tahiva à Makatea, une pointe Matahiva près de Tautira à Tahiti (ainsi qu’à UP) et aussi une pointe Pohiva à Maupiti. Un lieu dit Matahiva à Me’etia.

L’élément hiva se trouve aussi dans plusieurs noms d’îlots des Tuamotu: Hivaroa [6] à Kaukura, Tehiva à Apataki et dans un lieu-dit du lagon de l’atoll de Napuka : la “karena” Maihiva. À l’île de Pâques un petit cône volcanique s’appellerait : « hiva hiva ». On a en Nouvelle Zélande un lieu dit  Motuohiwa. C’est une île dans le lac Okere, au nord de Rotorua.

Enfin après toutes ces années de recherche, j’ai fini par (re)découvrir par hasard la baie Motuhiva de Eiao ! Une curieuse formation géologique s’y trouve…Il y aurait aussi une pointe Matahiva à ‘Ua Pou (difficile à localiser, c’est finalement la pointe Est de la baie Hakahau, cf. Rapport sur la mission PALEBMARQ du NO. Alis aux Îles Marquises (Polynésie Française) du 14 au 27 septembre 1997). (si le lien ne marche plus)
En 2015 j’ai découvert l’ilôt Madahiwa à Kapingamarangi.
2) Toponymes mythiques
Si on fait une recherche plus ouverte, on se rend compte assez vite que ce nom existe également, en tant que « toponyme mythique », dans les légendes polynésiennes, notamment à l’île de Pâques et aux îles Cook.
D’après la légende contée par le roi Pomare II et rapportée par J.M. Raapoto (in « communication et parlers en Polynésie »), hiva était un nom de clan et par conséquent la partie de l’île occupé par ce clan à `upolu (ancien nom de Taha`a).
Le chef Hotu Matu`a, qui aurait colonisé l’île de Pâques venait, d’après la tradition orale, de « Hiva », plus précisement d’un certain Marae Renga. Une autre légende, pascuane également, fait référence à un îlot « Motiro Hiva » comme point de départ du voyage d’une ancienne prêtresse vers l’île de Pâques (in Orliac).
A Rarotonga, plusieurs personnages mythiques, comme Tangaroa, Ngare, Toko sont venus, à chaque fois, de ‘iva (Browne retranscrit iva dans les textes qui ne notent pas l’occlusive glottale. Etant donné que dans les langues des îles Cook les spirantes f et h ont évolué en O.G., c’est formellement le même mot.
3) Patronymes actuels
Par ailleurs cet élément existe aussi dans les patronymes tahitiens toujours portés aujourd’hui comme : Tehiva, Ti`ihiva (dont le premier élément est bien sûr « tiki » soit : idole, dieu, figure humaine), Atuahiva.
4) Patronymes mythiques
Hutu Hiva est le nom dans une légende de Huahine d’une ancienne princesse de Ra’iatea ayant donné naissance aux dix districts de l’île [4]. Moe Hiva est le nom du conseiller du roi de l’île de Pâques Hotu Matu’a évoqué plus haut.
5) Astronomie
`iva nui tarava désigne à Rarotonga certaines étoiles d’Orion.
6) Contextes divers :
Dans les célèbres Mémoires d’Arii Taimai de Henry Adams, le mot est employé avec le sens de sous-chef (chap.4).
A Tahiti, le « hiva vae vae » est une marche, un défilé traditionnel mais dans ce contexte, le mot hiva est très certainement une forme archaïque du mot mieux connu aujourd’hui sous la forme: heiva (donc sans rapport visible avec le sujet qui nous occupe).
Par la suite, pour chaque élément étudié, on retrouvera ces coïncidences entre noms d’îles, noms de héros et noms d’étoiles…
Essai d’interprétation pour le mot “hiva” :
Dans l’interprétation courante de la légende des Marquises, ce mot est traduit par « poutre ». Si c’est effectivement là une de ses acceptions actuelles en marquisien (faîtière), divers indices font penser que dans ce contexte ce mot hiva désignait tout autre chose :
Dans l’ouvrage de Métraux sur l’île de Pâques, hiva (des anciens textes) est toujours traduit par abroad, c’est à dire « ailleurs, au loin ».  Il semble que hiva est toujours employé à l’île de Pâques avec ce sens : outre mer. Malgré la parenté des langues marquisiennes et pascuanes, cela n’est évidemment pas suffisant pour en déduire automatiquement cet ancien sens en marquisien mais c’est une acception vraisemblable pour l’ancien mot. D’ailleurs un sens actuel en marquisien du mot « hiva » est : « côté » en somme : « par là bas » (Le Cléac’h).
Cablitz donne comme sens de hiva ‘outside world, in the far lands’, malheureusement elle ne cite aucune source à l’appui.
Dans la liste de Biggs & Walsh I, les auteurs s’étaient trompés dans la reconstitution de la première consonne de ce mot, dont l’entrée proto-polynésienne se trouvait par conséquent au mauvais endroit… en effet, à partir du Paumotu hiva, du rarotongien `iva, ils reconstituaient un mot proto-polynésien *hiwa  au lieu de *siwa comme actuellement dans le POLLEX (une liste informatique entretenue par l’université d’Auckland qui a pris le relais de l’ouvrage précité). Mais de toutes façons, les sens attribués à ces reconstitutions sont «noir » et « danse » et il est très peu probable, à première vue, que ce soient les sens qui ont conduit à l’emploi de ce mot en toponymie.
On observe en tahitien des indices concordant avec cette hypothèse d’un terme assez vague indiquant une direction ou un éloignement : la carte de Tupaia, informateur de Cook en 1769 (in Jourdain) comporte de nombreuses îles comprenant l’élément hiva dans leur nom et semblant se trouver aux Marquises ou dans d’autres archipels (la position de certaines îles ou archipels paraissant déplacée par rapport à leur position réelle). Parmi ces nombreux hiva, on reconnaît facilement ohevaroa : o Hiva `oa prononcé à la tahitienne, Cook notant toujours le son [i ] par la lettre e. Pour y reconnaître par contre Fatuiva et Nukuhiva, comme le fait Jourdain, il faut de la bonne volonté car il n’y a dans cette carte rien à notre avis qui ressemble à Nuku ou à Fatu.
Hiva pourrait donc avoir été au départ un simple adjectif descriptif donnant une notion de « distance » puis prenant peu à peu une dimension prestigieuse et incorporé de ce fait dans le nom de nombreuses îles.

Nuku

Nuku est probablement un des noms d’île le plus répandu dans le Pacifique, presque toujours suivi d’un autre élément [7] et on le retrouve aussi dans maints noms de lieu (rien qu’à Tahiti : Nu’utania, Nu’utere; à Mo’ore’a: Nu’urua, Nu’upure; à Apataki : Nu’utina, à Napuka: mirinuku etc.). En marquisien moderne, d’après les sources ecclésiastiques, il veut dire : « rassemblement » mais on peut remarquer qu’en tahitien moderne, il veut plutôt dire « armée ». C’est aussi le nom propre d’un ancien clan marquisien et par conséquent de la partie de l’île de Hiva`oa anciennement occupée par ce clan (Ottino).
Le moins que l’on puisse dire est que la légende n’explique guère ce nuku  (dans ce genre d’étude, il faut s’intéresser à ce qui est dit, mais aussi à ce qui n’est pas dit !) Le mot nuku est par contre omniprésent dans les noms de constellations et de dieux tutélaires [8].

Walsh et Biggs reconstituaient deux anciens mots *nuku en proto-polynésien :
*nuku  1: ‘earth, land’
*nuku  2: ‘crowd, regiment’
Le départ entre mots polysémiques et stricts homonymes est certes un des grand problème auquel se heurtent les rédacteurs de dictionnaires mais cette question devient a fortiori plus épineuse quand il s’agit d’un travail étymologique… En reconstituant les formes primitives des mots actuels, Walsh et Biggs ont en effet été conduits à leur attribuer aussi un sens « primitif ». Sans exactement le vouloir explicitement, ils ont donc fait un dictionnaire étymologique des langues polynésiennes actuelles ! Dans le cas de ces deux mots *nuku, on peut clairement se demander si ces deux mots reconstitués n’en forment pas en réalité un seul, avec le sens de « terre habitable …donc habitée et les gens qui l’habitent » (il y a d’autres situations similaires dans le POLLEX…). Remarquons d’ailleurs qu’on a exactement la même bivalence dans le mot français : monde…

Pour en finir avec ce mot nuku, s’il est fréquent dans les noms de personnages de légende, il existe aussi, bien que plus rarement, dans les généalogies, soit dans des noms de personnages qui ont probablement vraiment existé. On peut citer : Nukutawhiti, un chef de Nouvelle Zélande. Il est clair que son nom, aussi écrit quelquefois : Uenukumaitawhiti [2] , signifie le “nuku” de Tahiti [3]. Cet homme est considéré par la tribu Ngapuhi comme son ancêtre fondateur (et un descendant de Kupe, qui aurait découvert la NZ, dans la légende “officielle”). Nukunuku est un nom de famille maori actuel.

Un des grands ancêtres des Morioris (polynésiens descendant des premiers colons de NZ et ayant développé leur propre culture aux îles Chatham) fut Nunuku-whenua (nom dans lequel on retrouve aussi notre “fenua” dans l’orthographe maorie). cf. https://en.wikipedia.org/wiki/Moriori

Fatu

Fatu/hatu est un toponyme très riche lui aussi :

Un des sens de fatu en marquisien d’après Mgr Dordillon est « tresse de cocotier ». C’est celui retenu par l’interprétation courante de la légende. A priori, on pouvait se demander si cette traduction de Mgr Dordillon n’était pas basé sur la légende ce qui aurait donc été à un raisonnement circulaire ! Mais en futunien moderne on a aussi fetu qui a le sens de pli, plisser …et par ailleurs, la liste de Walsh & Biggs a bien l’entrée *fatu comme mot proto polynésien avec le sens de « tisser » (weave). D’après Vallaux, une des rares sources spécialisée dans la toponymie, ce mot « fatu » veut dire « rocher ».

On ne trouve pourtant guère de rochers appelés « fatu » dans l’archipel de la Société, auquel il s’était surtout intéressé, à part le Fatufatu auquel il fait allusion, un écueil au sud de Tahaa. Aux marquises par contre, ce toponyme abonde, en plus des quatre îles déjà citées il y a :
– l’îlot Hatukau près de Taiohae/baie-Colette
– le rocher remarquable Hatue`e sur la crête à l’Est de Taipivai
– l’écueil immergé de Fatutau sur la côte Sud de Hiva Oa (canal du Bordelais), ainsi que
– le cap Hatukoemo à Ua Pou
– la baie Hatuana à Ua Huka ( le toponyme désigne peut-être le plateau corallien qui la jouxte avec sa grotte, car “ana” c’est la grotte).
– La soufrière de Hiva ‘oa s’appelle Fatueki
La liste de Walsh & Biggs confirme l’existence de l’ancien mot proto-polynésien *fatu (exact homonyme du prédédent) avec le sens de « pierre ». Acception qui se maintient dans un autre sens du marquisien actuel : glande [5]. Que Fatu/hatu soit la tresse (de feuilles) ou représente l’idée d’un rocher, il est finalement curieux que la légende ne fasse allusion qu’à Fatuiva et pas aux autres Fatu !
A ce stade, on peut émettre une hypothèse : c’est l’homonymie [6] sous-jacente au mot fatu, jointe à celle détaillée pour hiva, qui a certainement provoqué les associations mentales à l’origine de la légende, qui se présente donc au final comme un bricolage métalinguistique assez réussi, mais toutefois pas suffisamment pour intégrer tous les noms disponibles.
La racine fatu/hatu se révèle impliquée dans d’autres compositions, notamment avec des noms propres : « Te Fatu » était en effet un dieu de la mythologie polynésienne sous les auspices duquel on fabriquait et lançait les pirogues. Le dieu Ruahatu (avatar du précédent ?) est le Poséidon Tahitien.
Dans plusieurs langues, y compris le marquisien, fatu a en fait également le sens de “maître, seigneur, noble”, c’est peut-être ce qui explique cette présence dans les noms propres. Ce sens a d’ailleurs été repris par les églises chrétiennes pour désigner le “seigneur” Jésus. Tregear liste cette acception, quand elle existe, dans le même item que celle pour pierre (et autres sens dérivés, comme glande, noyau, pus (?) et liquides épaissis, grêle (en maori de NZ) alors qu’il sépare celle du tressage. On peut supposer que le sens de maître dériverait donc de celui de noyau, de coeur (mafatu en tahitien), donc de partie la plus importante [7].
Le premier chef de l’île de Pâques Hotu Matu`a, avait pour grand-père Tiki te Hatu, lequel nom fut redonné, comme c’est presque toujours le cas, à un de ses descendants. Donner et redonner à des îles et à des héros des noms divins, donc sacrés, a évidemment été une constante de l’histoire polynésienne : Hatu`uku (qui est le nom de Fatu`uku en marquisien du nord) se retrouve comme nom de famille actuel à UP. Cela n’est pas étonnant car comme le dit Barré, une des fonctions du nom de personne est de la rattacher à sa terre.

Une autre série de correspondances/coïncidences est basé sur la ressemblance de la racine Fatu/hatu avec celle qui a donné le marquisien fetū/hetū : étoile … On sait que pour les anciens navigateurs polynésiens, il y avait pour ainsi dire l’équation: une île = une étoile. Hermann Melville, en parlant de Queequeg  (voir notre Knol sur ce nom), son personnage de harponneur tatoué n’attribue-t-il pas à son peuple la coutume suivante ? : « … après avoir embaumé un guerrier mort, ils l’étendent dans sa propre pirogue et laissent les flots l’emporter vers les archipels étoilés. Ils croient non seulement que les étoiles sont des îles, mais encore que bien au-delà de tout horizon visible, leurs propres mers douces sans rivages se fondent avec l’azur des cieux, formant ainsi les brisants neigeux de la voie lactée… » ( Moby Dick, dans la traduction de Jean Giono)

Tout cela n’est pas seulement très poétique mais correspondait vraiment à une méthode de navigation en latitude (cf. Lewis 1972).
Le travail de Constant Gehennec, axé sur l’astronomie et la cosmogonie maorie, regorge de ces fameuses coïncidences entre les noms d’îles et les noms d’étoiles: On y remarque que Polapola était à Hawaii le nom d’une étoile de la constellation du centaure. C’est bien sûr le nom d’une île plus connue sous une autre graphie : Borabora. Toujours à Hawaii, une étoile guide s’appelait Kahiki nui (p. 147). C’est bien sûr textuellement le nom de Tahiti (nui) en hawaïen.
On peut donc se demander si, notamment à l’époque des grandes navigations, la pratique de « confondre » [10] le nom des îles et le nom des étoiles n’a pas été plus répandue ? Certaines « coïncidences récurrentes  » dans les noms finissent par faire penser que si : Ainsi Fetu hiva (qu’il ne faut pas rapprocher de Fatuiva puisqu’il n’y a pas de h dans ce nom on l’a dit et répété, mais plutôt des hiva en général) serait aux Marquises, toujours d’après Gehennec, le nom d’une étoile d’Orion. Voila une curieuse ressemblance, d’autant que la constellation d’Orion est à la latitude sidérale (déclinaison) des Marquises.
La liste de Crook, énumération de quarante îles connues des anciens Marquisiens fournit d’ailleurs deux noms au moins en fetu. Ce sont fettuteya et fettunohho qu’il faudrait lire fetutiia et fetunoho en écriture moderne (transcription de Mgr Le Cléach,). Il est difficile, sans témérité, d’attribuer ces noms à des îles actuelles ! Deux autres noms de la liste, plus éloignés, pourraient aussi représenter le même élément fetu déformé. Ce sont tettueya =Tetui`ia et surtout fattekuwa =Fatiku`a qui pourrait aussi avoir été Fetuku`a (étoile rouge) .

Mohotani

Mohotani est, dans la légende, le chant d’un oiseau Moho. Pour illustrer le propos, les Marquisiens du nord disent « `ua taki te moho » littéralement « il a crié le moho » en remplaçant correctement tani, comme on dit dans le Sud, par taki, comme on dit par chez eux … mais en marquisien moderne moho veut dire bleu et  il n’existe aucun oiseau actuellement aux Marquises appellé de cette façon. Dans d’autres cas où un animal a disparu de la culture, son nom s’est en général perdu en quelques centaines d’années. Ainsi le nom polynésien du chien a disparu en marquisien et le nom du cochon a disparu du maori de nouvelle-zélande. Ici, la consultation de l’ouvrage de Biggs et Walsh ou du POLLEX révèle une très étonnante préservation d’un ancien nom  : le mot proto-polynésien *moso, qui a donné moho, nom d’espèces d’oiseaux, attesté aux tuamotus, à Hawaii, à Tonga et Nouvelle-Zélande (pas forcément pour la même espèce) et encore moso à Futuna et mo en Fidjien. Ce nom est donc extrêmement ancien et sa subsistance dans la légende est un signe indubitable de l’existence d’une partie ancienne dans la légende, même si cela ne veut pas dire que toute la légende est ancienne.
La prononciation en français « Motané » serait seulement une déformation due à Dumont D’Urville. Elle est portée sur de nombreuses cartes dans une orthographe pseudo-polynésienne : Motane. A la pointe sud de Mohotani se trouve l’îlot Terihi. Bien que ce nom soit tout à fait familier aux habitants d’Atuona, il ne paraît pas typiquement marquisien aujourd’hui, étant donné l’absence de la consonne [r] dans cette langue (hors emprunts), dans laquelle elle s’est régulièrement (au sens linguistique, c’est à dire uniformément) transformée en occlusive glottale. Toutefois le caractère archaïque de la toponymie rend toujours possible la conservation telle quelle d’un ancien nom qui n’aurait pas suivi le reste de la langue.

`eiao

Le nom `eiao n’a pas d’homologues évidents ni en Polynésie française ni ailleurs dans le Pacifique.

Tahuata

Il y a sur certaines cartes une île « Tehuata » dans les Tuamotu, dont le nom rappelle évidemment beaucoup notre Tahuata. Malheureusement, cette Tehuata ne se rencontre que sur la carte scolaire des éditions M.D.I. et sur la carte Infomap ! Il semblerait que ce soit un autre nom de l’atoll de Rekareka (?) ou plus probablement une erreur. Dans la légende, le nom de Tahuata est justifié par la phrase `ua tahu te ata u`a « l’image lumineuse du ciel scintille » dans laquelle se trouve la suite : tahu (te) ata. Il pourrait aussi  y avoir un rapport avec le nom du principal village : Vaitahu.

`ua Pou `ua huka

`ua Pou contient l’élément pou traduit dans la légende par poteau. L’élément pou se retrouve d’ailleurs dans le nom de cinq des aiguilles de l’île : Pouakei, Pouatoake, Poukaea, Poumaka, Poutemoka, Poutoko. On entend souvent interpréter  `ua pou comme : deux poteaux ? Ce `ua  marquisien correspond à rua ou lua dans le reste de la Polynésie dont le sens le plus courant est effectivement deux mais Gehennec a souligné que ce mot était polysémique et il faut souscrire à son analyse : à l’échelle de la Polynésie toute entière, y compris la Nouvelle Zélande, le mot rua revient beaucoup trop souvent pour avoir pu signifier deux dans tous les cas. Un de ses autres sens est celui de trou, d’antre, d’abîme… c’est à dire une porte de communication possible avec le monde des ténèbres…

A la suite du même élément `ua , le nom de l’île `uahuka contient  donc l ‘élément Huka qui pourrait être l’homologue de Hunga ou de Fuga qui se rencontre dans plusieurs noms d’îles et d’îlots bien plus à l’ouest dans le Pacifique. Il y a par exemple à Wallis la passe Fugauvea (i.e. le fuga de Uvea, vrai nom de Wallis) et l’îlot Fugalei toujours à Wallis.

Iva

L’élement iva de Fatuiva est traduit par neuf (9) dans la légende ce qui montre bien que les conteurs ne le confondent pas avec hiva. On pourrait avec avantage y voir l’ordinal « neuvième ». Fatuiva serait alors le neuvième rocher [11].

Motuone et Motunao

Le nom “Motu one” [12] enfin ne pose aucun mystère puisque ces « îles de sable » – littéralement – sont légion aux Tuamotu et dans la Société. C’est donc plus une désignation faite de deux noms communs qu’un nom propre.
Motunao n’est plus aujourd’hui qu’un écueil mais nous devons imaginer qu’il fut un jour une île, avec une faune et une flore terrestre. En effet la subsidence est de 1 mm/an ce qui donne 1m par millénaire et 1000 m par million d’année ! Il résulte de ce calcul que Motunao était, il y a un million d’années, une île de 1km d’altitude, à peu près comme Tahuata aujourd’hui. Nao signifie, en marquisien : « sombré ». C’est donc « l’île sombrée en mer » et on pourrait presque imaginer que les anciens Marquisiens avaient réalisé que certains haut-fonds avaient pu être d’anciennes îles englouties (rappelons que de toutes façons,  les îles émergées sont dans la cosmogonie polynésienne « tirées » du fond de la mer). Là aussi on est en présence d’une désignation et d’ailleurs il y a un autre “Motu Nao” aux Marquises même, un haut fond près de ‘Eiao.

Les hauts-fonds des Marquises, certainement connus de longue date des pêcheurs, n’ont pourtant pas reçu de nom marquisien à notre connaissance. Une légende parlerait d’une île habitée au nord de `eiao et Eyriaud des Vergnes rapporterait le nom de plusieurs îles disparues (comm. pers. de J.L. Candelot).

Nom des Marquises en tant qu’archipel

L’archipel en tant que tel n’avait apparemment pas de nom collectif, une situation qui se retrouve dans les autres régions polynésiennes. On peut sans aucun doute affirmer que la représentation mentale des anciens polynésiens, axée sur le niveau tribal, n’avait pas l’utilité d’un groupement mental à cette échelle.

Henua`enana est donc récent comme le pense aussi Dening: « What they called the islands we do not know. In later years they had a name for them – Te Henua, Te Enata (sic) the Land of Men.  » (sauf que sa traduction est mauvaise, comme on va le voir). Cette désignation, employée dans les deux îles les plus au nord, connait de légères variantes dans les autres dialectes (henua `enata UP, fenua `enata HO TA FI). Elle est souvent estropiée par les journalistes (« henua henata » etc.). La traduction récurrente par « la terre des hommes » est simpliste et il faudrait y voir plus près du texte : « le pays des Marquisiens », `enana = indigène s’étant substitué dans le langage actuel à mao`i comme opposé de ha`oe, étranger. L’appellation est donc, là encore, plus une désignation qu’un toponyme.
Les Marquises sont quelquefois désignées aussi comme Matuita, adaptation en tahitien de « Marquises »et on entend aussi en marquisien Makuita de même formation…

Conclusion de la première partie

 L’étude des toponymes marquisiens nous plonge directement dans un monde de légendes… à étudier le plus scientifiquement possible. Les différentes ramifications des recherches qui se présentent quasi-immédiatement au chercheur enthousiaste vont dans des directions aussi diverses que la toponymie d’ensemble du Pacifique, la reconstitution des langues, la navigation et ses techniques en passant par les connaissances astronomiques des anciens polynésiens…et pourrait facilement englober toute la culture polynésienne. Par ailleurs, le chercheur doit avancer avec la plus grande prudence car il se rend compte que le terrain toponymique et les légendes qui y ont trait sont rendus difficiles par la cohabitation d’éléments récents, de mots anciens plus ou moins réinterprétés et d’éléments nouveaux. Par ailleurs, un autre problème de la recherche pourra être la fiabilité de l’enquête, les marquisiens, selon leur humeur, pouvant être facilement amenés à donner à l’enquêteur « occidental » des informations distordues (comme des mots tahitiens, des grossièretés ou au contraire des euphémismes pour remplacer des toponymes réellement grossiers). Dans ces conditions il n’est pas étonnant que les différentes pistes ouvertes aient un potentiel de recherche très inégal et le lecteur comprendra que les interprétations sont données sans garantie absolue. Dans la partie suivante nous tournerons notre attention vers la toponymie à grande échelle (c’est à dire en zoomant beaucoup), en privilégiant les racines qui se retrouvent dans le reste du Pacifique.

II Noms géographiques de la langue marquisienne et toponymes courants.

Pour ce qui est des noms de lieux plus circonscrits, la toponymie marquisienne ne présente pas une originalité aussi grande, ce qui n’empêche pas une forte identité. On y retrouve en effet énormément d’éléments communs à tous les archipels polynésiens ce qui justifie notre sous-titre : une introduction aux langues du Pacifique. La plupart des noms sont décomposables et là encore binominaux. Ils sont souvent interprétables. En fait beaucoup sont descriptifs, et les cols s’appellent en marquisien “col de ceci ou de cela” et les montagnes “mont untel”. Cela conduit à beaucoup de redondance dans la cartographie comme Vallaux l’avait déjà souligné. Beaucoup d’éléments de noms varient (avec le dialecte) entre les différentes îles de l’archipel et nous donnerons en premier l’écriture du Nord. Les noms sont souvent transcrits sur les cartes précédés de l’article “te”, disons que l’article a été inclus par la personne qui a relevé le toponyme, sans que cela veuille forcément dire quelque-chose (comme si je disais à un martien : “voilà la tour Effeil” et qu’il notât sur sa carte comme toponyme “la tour Effeil”. Voici quelques éléments caractéristiques de ce lexique :

  • Henua (dans le Nord) et Fenua (Sud) veulent dire “terre émergée 36, pays” mais aussi “région” 37 . Il y a “te henua a taha” à NH, traduit en général : la terre où l’on marche” 38 mais souvent portée sur les cartes sous le nom de “terre déserte” qui est aussi le nom employé par tout le monde en français. Te pu fenua, la conque (?) de la terre et matafenua, dont nous reparlerons, sont des lieux de HO.
  • Haka, plus rarement Ha’a, dans le Nord (sauf UH où il est fréquent) ou Hana (Sud et UH), possiblement Fana à FI 39. Ce toponyme est toujours associé à un autre élément et n’a jamais d’article ce qui caractérise un nom commun à valeur descriptive.

D’après Vallaux :

-son origine est un ancien mot *FAGA 40 et son sens est “vallée se terminant par une baie”.

Les baies en Haka et Hana sont les toponymes les plus répandus des Marquises. (Ils n’ont aucun rapport avec les mots marquisiens homonymes “hana”, “ha’a” ou “haka” signifiant “travail, action de faire” qui sont issus d’un ancien *FAKA ) Cet ancien mot *faga a eu des descendants dans presque toutes les langues Maories dont les transcriptions sont

les Fanga et Faka 41 des Tuamotu (Fangataufa, Fakarava),

les Fa’a de la Société (Fa’a’a, Fa’aone etc. parfois Ha’a: Ha’amene à Tahaa),

les Whanga de N.Z. (Whangarei), quelquefois Wanga, ou Aka (Wanganui, Akaroa)

les Hanga de l’île de Pâques (Hangaroa),

les Faga des Samoa (Fagaloa).

Plutôt que par “baie” nous proposons de traduire ce mot par le français “havre” (anglais “haven”), encore bien vivant sur les cartes du siècle dernier, très proche du sens polynésien par son sens “humain” et …phonétiquement.

Les toponymes en FAGA/HANGA sont plus rares aux îles Hawai’i où on reconnaît toutefois Hanakapiai , Hanauma (O’ahu), Hanamaulu, Hanapepe (Kaua’i) etc. Ils sont absents apparemment de Futuna.

Ex.:

Hanamo’ohe: havre de la frégate (l’oiseau) FI.

Hakamai’i: havre du badamier UP.

Hanatefau, Hanatetou: havres de l’hibiscus et du Tou (bois de sculpture à moins qu’il faille interpréter Hana te to’u, le troisième havre ?),

Hanamenino: havre de la mer calme TA. 

Haka’i NH répond à Hana’i HO. Il y a aussi deux baies Ha’atuatua à NH !

  • Vai : l’eau douce, donc la rivière ou la cascade est quelquefois un nom de vallée (Taipivai NH la rivière des Taïpis,

Vaitahu TA etc.).

Aux Hawaii (Waikiki, Waimea, etc..) ainsi que dans une moindre mesure, en Nouvelle-Zélande, ce type de toponyme est prédominant dans les établissements humains.

  • Mata : le sens habituel de ce mot est “yeux, regard, visage” mais aux Marquises, c’est un nom qui se trouve systématiquement dans la dénomination des caps :

Matateteiko NH est un cap formé par une coulée de lave issue d’un volcan tardif dont le cratère est bien visible dans la partie sud de Terre Déserte. Matavapuna est le nom de la “sentinelle de l’est” à l’entrée de la baie de Taioha’e.

Mais Matahenua UP est un pic 42 tandis que Matafenua HO est une grande péninsule (non, nous n’attaquons pas la tirade des nez ! ) ce qui n’est nullement, dans un cas comme dans l’autre, contradictoire avec l’acception d’amer que nous avons proposée. La traduction “les yeux de la terre”, répétée ici et là, ne veut rien dire à notre avis 43. D’ailleurs Charles GARDOU (in Le handicap au risque des cultures) explique que dans une légende de UP le cap de HO est translitéré matahenua mais il a l’originalité de traduire : “avancée de terre” ou “avancée de l’île” mais bon un auteur qui note le poke marquisien “poe” n’est peut-être pas la crème des sources étymologiques.

Mata, qui donne aussi des toponymes à Tahiti (Matahoa) plus difficilement reliables à des caps étant donné la largeur du lagon, se retrouve évidemment sous la forme “Maka” à Hawaii (par ex. Makapu’u qui est un cap à O’ahu). A l’île de Pâques, on trouve quelques lieu-dits en “mata” mais ce serait plutôt selon Orliac des noms de tribu, donc de districts (à vérifier !). A Samoa on a le volcan “matavanu” aussi bien que la pointe “matautu”.

Nous proposons donc de traduire “mata” en toponymie par : amer ce qui serait à la fois un sens figuré des deux premiers sens propres 50. Un amer, en effet, c’est ce que l’on surveille, ce que l’on vise avec l’œil et les côtes accores des Marquises se profilent (nous employons à dessein un mot du domaine lexical de “visage”) en de multiples caps !

Les matâtahi ( plage) du Tongien, mataafaga (même sens) à Niue pourraient représenter le même mot ( leur écriture suggère juste que le deuxième a est un a long).

Si on réfléchit, sans se focaliser sur la toponymie, à cette hypothèse que mata aurait eu le sens de repère, d’amer, on se rend alors compte que des étoiles, des constellations, qui sont bien des amers (en tout cas plus que des “yeux”) sont nombreuses à porter en Polynésie des noms en “mata” :

Les dérivés du prototype *Matariki (riki est un diminutif donc “les petits yeux” si on suit la traduction habituelle) sont attestés dans presque toutes les langues polynésiennes pour la constellation des pléiades : Matari’i en tahitien, Mata’iki en marquisien (sauf peut-être Mata’i’i à FI), etc. Par ailleurs, Matapiri est une étoile-guide 51 aux Tuamotu. Matanui en est une à Rarotonga. Matakupu et matapipiki sont des noms d’étoiles à Futuna. Rimuimata est le nom d’Antarès aux îles Kiribati 44 A Tahiti on a : “na mata rua”, deux étoiles du Centaure.

Si l’on suit cette hypothèse, le nom même de l’année en tahitien “matahiti” pourrait alors se traduire par : “le repère qui se lève”. On sait que les anciens tahitiens se repéraient dans le cycle annuel grâce au lever des Pléiades.  Mais il y a plus étonnant : en futunien, le nom des Pléiades est ( classiquement dérivé de notre prototype vu plus haut) “mataliki” mais le mot veut aussi dire : “feu sur la plage pour faire signe à quelqu’un en mer”. Il est difficile de se rapprocher d’avantage de la notion d’amer quand on a un trouve un vocable qui veut carrément dire phare ! 45

Après avoir lu We The navigators depuis belle lurette, je tombe en ce deuxième jour de 2014 sur un article de David Lewis dans le numéro de décembre 1974 de National Geographic. Et Lewis, qui avait déjà mis l’info dans son bouquin mais apparemment elle ne m’avait pas sauté aux yeux (j’ai une excuse, c’est dans les notes et index seulement), y note que ce qu’il a entendu nommer à Tonga “”glory of the seas, ulo ‘a te tahi””,  mais pour la première fois “te lapa” à Santa Cruz a été nommé “te mata” pas son informateur Gilbertin Abera ! (il s’agit des éclairs sous-marins que les navigateurs, à condition de vivre dans la nuit je pense, et de ne pas s’éclairer comme des idiots avec des lampes électriques, peuvent percevoir venant des profondeurs…).

Cette nouvelle coïncidence renforce d’autant notre hypothèse sur les anciens jeux de mots qui ont pu, aux Marquises et ailleurs en polynésie, relier les noms des repères terrestres et célestes.

  • Mouka, Mouna: la montagne, à comparer avec le mot hawaiien Mauna (dont Mauna Loa= la montagne longue, Mauna Tea= la montagne blanche sont les exemples les plus connus), le Tahitien Mou’a, le Maori de N.Z. Maunga, lui même conforme à l’ancien mot protopolynésien *mounga, etc.

Moukaopaoho près de Taiohae, Mouka’aki “mont du ciel” à NH également, Mounanui à FI : la grande montagne.

 

  • Ava : souvent traduit du Tahitien vers le Français par “la passe” (dans le récif), ce qui est abusif, ” la passe ” étant—comme en français d’ailleurs— un sens second. Aux Marquises, pratiquement dépourvues de récifs donc de passes, c’est “le passage” donc la plupart du temps un col, voire un trou dans un rocher :

ex: Te ava hinena’o à FI, “le col du désir (des amoureux)” est un trou, visible de loin dans la crête rocheuse qui ferme la vallée de Hanavave. D’après la légende, un prince et une princesse, venus chacun de leur vallée, s’y retrouvaient pour s’aimer en cachette, leurs tribus respectives étant en guerre…

A Hawai’i (et en Nouvelle-Zélande) on retrouvera ce mot écrit awa.

  •  Ana : la grotte. Il faut bien distinguer ce mot de Hana, dans le Sud, par son absence d’h.

Il y a énormément de grottes, donc de toponymes en “ana” aux Marquises : Anaotako NH, peut-être aussi Anaho; Anaotiu, Teanakaokao, Vaiteana, Anatikaue HO; Teanavaipo FI : la grotte de l’eau obscure …; Anapo’o, Anaoko’o TA; Ce mot se retrouve tel-quel avec le même sens dans les îles de la Société et aux Tuamotu ainsi qu’à Hawaii : “keanakolu” les trois grottes. Le motu Anake(e), dans la baie d’Atuona pourrait être “l’îlot unique” plutôt qu’une référence à la grotte sous-marine qui le traverse, comme nous le supposions46.

  • Motu : île, îlot, promontoire. Ce vocable est passé dans le vocabulaire géographique international pour désigner les îlots coralliens des atolls ou des récifs entourant les îles hautes mais dans les langues polynésiennes il pouvait s’appliquer aux îles quelle que soit leur taille ou leur nature, mais aussi à un promontoire suffisamment séparé du reste du paysage.

Motu ofio, Motu tapu, Motu manu : l’île aux oiseaux HO, Motumano : l’île aux requins NH; Motu Mokohe, île de la frégate UP ; etc. Le mot existe tel-quel partout ailleurs en Polynésie sauf en Hawaiien bien sûr où il faut chercher : moku. Le nom de vallée Motuhee NH possède un petit îlot d’où lui vient sûrement son nom.

  • Hina : revient dans plusieurs noms de planèzes, peut être pour signifier la pente : Hinahaapapa à NH et Tehinatekea à HO.
  • Oho : se retrouve dans les noms de caps ou d’écueils :

te oho te kea, écueil au large du cap tikapo, NH.

“Te oho o te veivei” le cap déséché, “Te oho o te papa” le cap en plateau et ” Te oho o te opu” ? sont trois pointes du cap Matafenua HO.

  • Kea (cap au nord de NH) : la pierre.

Nous conclurons cette partie en donnant une interprétation de quelques noms de lieux (orthographes sous réserve), quelquefois à partir des éléments ci-dessus.

*   Topuke: “entassement” (in Dordillon), colline remarquable au sud de l’aéroport, NH.

*   Taekea NH: la pierre “qui penche”.

*   Tapueahu: vallée inhabitée de NH, évoque l’autel (ahu) sacré (tapu) d’un me’ae (équivalent du marae Tahitien). cf. à Tahiti le lieu-dit “te ahu upo’o” orthographié TEAHUPOO (l’autel des crânes).

*   Teahuotu: l’autel de Tu (?), NH.

*   Tutae kena: la fiente de fou, HO.

*   Te’uaava: les deux passages, NH.

*   Vaiahu: la rivière de l’autel, HO.

*   Hanamate: le havre de la mort, HO.

*   Vaitoto: la rivière sanglante, NH. Toponyme présent également à Tahiti.

*   Mouku’autoto: les joncs à feuilles ensanglantées, NH.

*   Makemake: quartier d’Atuona HO 47, on retrouve ce nom tel-quel à l’île de Pâques où il est celui une divinité dont Orliac nous dit qu’il n’existe nulle part ailleurs en polynésie. Voire !

*   Fitinui: dans ce nom de lieu rapporté dans l’ouvrage “Hiva Oa” (Ottino & al.), on reconnaît le nom des îles “Fidji”. Il y a aussi un îlot Ke’efiti à HO.

*   Vevau : rapporté par Ottino également dans sa carte de Hiva Oa. On peut probablement y reconnaître le nom VAVAU, une île des Tonga. C’était aussi l’ancien nom d’une île de la société (Porapora).

*   Taha’oa: la longue falaise ?, TA, HO. Tahataha: semblable au précédent mais avec redoublement superlatif, HO. L’équivalent Marquisien des mots Tahitien PARI et Hawaiien PALI qui désignent des falaises ne semble pas exister. Il y a pourtant beaucoup de falaises aux Marquises (d’après l’évolution régulière on devrait trouver PA’I en Marquisien).

*   Motu Poto et Motu ‘oa sont deux îlots de HO, on y reconnaît l’opposition court/long (ou proche/lointain) des atolls des Tuamotu :Takapoto et Takaroa.

*   L’élément Havaiki ne se retrouve que dans un seul toponyme , un abri fouillé par Ottino à Ua Pou nommé Papahavaiki (voir : Rapport de la mission archéologique ci-joint) . Dans la langue, le mot Havaiki désigne le lieu où vont les morts. C’est bien sûr le nom de l’île SAVAI’I des Samoa, archipel d’origine probable des premiers marquisiens et aussi le nom de l’île principale des ” îles Sandwich “, éponyme du nom moderne de l’archipel : HAWAI’I (l’écriture française habituelle est tellement erronée que personne ne songe à l’employer dans le Pacifique) 48.

*   L’élément ‘Ati (tribu) se retrouve dans beaucoup de noms de tribus citées dans l’ouvrage d’Ottino mais ce mot ne semble pas avoir donné de toponyme aux Marquises (contrairement à l’île de Pâques où il est resté “ngati” et à la Société (‘Atimaono à Tahiti etc.). Hatiheu NH se prononce bien avec un h initial et figurerait plutôt un élément *FATI. De toutes façon en marquisien, on devrait trouver Kati et Nati.

Conclusion

La toponymie marquisienne est très riche et “pas trop mal” conservée. Elle correspond encore largement à la langue moderne mais certains termes qui sont aujourd’hui à la limite de la compréhension gagneraient à être expliqués dans les écoles. La comparaison d’une langue polynésienne à une autre est souvent facile et permettrait aux enfants, si elle était faite par les professeurs de géographie, de mieux situer leur culture dans celle du Pacifique. Les enfants marquisiens ou tahitiens qui portent un T-shirt Hawaien “faleiwa” ne savent pas le traduire dans leurs langues “ha’e iva” ou “fare iva” (neuf maisons ou neuvième maison). Quel dommage ! Sans l’aide du professeur, les enfants ne peuvent pas deviner que Mouna Loa à Hawaii c’est : Mou’a roa en tahitien et Mouka ‘oa ou Mouna ‘oa en marquisien.

Par ailleurs, cette mise en correspondance des différentes langues (ou dialectes) permet de révéler ce que nous appellerons des “homotoponymes”:

Ainsi Taha’uku HO est le même nom que Taharu’u (embouchure de la rivière de Papara, Tahiti) et que Kahalu’u (village à O’ahu aux îles Hawaii). A noter qu’à Hawaii, ce nom est traduit : “diving place”. Personnellement j’y verrais soit : taha- bord de mer/falaise, ruku- plonger ou immergé. A noter que ni la version marquisienne (qu’on retrouve dans le nom Hatu’uku) ni la version tahitienne du prototype *ruku ne sont notées dans le POLLEX online (qui a beaucoup de mal a intégrer les suggestions avisées… http://pollex.org.nz/search/?field=entry&query=ruku°)

Voici un petit essai de visualisation pour 5 de ces homotoponymes : https://maps.google.com/maps/ms?msid=213869688271627445151.0004a9648846b2e46d1c9&msa=0

*****

En ce qui concerne sa genèse, l’étude de la toponymie révèle une imbrication totale des noms d’ancêtres, dieux et demi-dieux avec les noms d’îles, qui sont peut-être liés aussi à ceux d’anciennes étoiles guides [51].

Cela n’est pas étonnant pour qui a lu Lévi-Strauss, qui écrit (pas si pompeusement si on considère le reste de sa prose vertigineuse…) :

“L’espace est une société de lieux dits, comme les personnes sont des points de repère au sein du groupe. Les lieux et les individus sont également désignés par des noms propres, qui, dans des circonstances fréquentes et communes à beaucoup de sociétés, peuvent être substitués les uns aux autres. […]” (La Pensée Sauvage)


Aux Marquises, les noms des îles se situent de plus dans un cadre général de connotations difficiles à démêler d’où une forte originalité. On doit se rendre compte que tous ces noms ont fonctionné comme outils de pouvoir, de prestige, disons-le de mana. Il est dès lors naturel qu’ils aient été attribués à des personnes réelles ou mythiques et à des lieux, réels ou imaginaires. L’augmentation de prestige ou de mana d’un nom donné ne pouvait que provoquer le désir de le réemployer d’où un feed-back positif qui explique l’extrême redondance des noms.

Au niveau des lieux-dits la toponymie est dans l’ensemble beaucoup plus pragmatique et moins investie de pouvoir mais n’oublions pas qu’une partie importante de celle-ci a dû être perdue à tout jamais. Étant donné l’homogénéité bien connue des différentes cultures polynésiennes, ce qu’Hanson affirme pour l’île de Rapa et ses habitants a dû être vrai aussi pour les anciennes marquises :

” Si, au yeux de Européens, la notion de temps des Rapas paraît incroyablement floue, en revanche leur notion d’espace est d’une extrême précision. Leur intérêt pour les lieux prime tout. Où se trouve telle personne, où a-t-elle été, où se rend elle, voilà les principaux sujets de conversation. D’ordinaire on salue un passant en lui criant : “où vas-tu ?” ou : “D’où viens-tu ?”. Au repas du soir lorsqu’on relate les évènements de la journée, on dit toujours précisément où l’on a été, où l’on a rencontré Untel et à quel endroit se sont déroulés les incidents dignes d’intérêt. Il semble donc que les Rapas ordonnent les évènements en fonction du lieu où ils sont advenus…A Rapa comme à Tahiti, la localisation minutieuse des évènements relatés dans les mythes et les légendes est bien caractéristique.(p.38 traduction d’Odette Pelloli”)

On voit donc que l’autre manière d’aborder la toponymie serait l’étude des légendes. Nous avons mis en relation lieux terrestre, dieux (ou héros) et lieux astraux. Une pareille étude nous mènerait certainement à y ajouter une catégorie supplémentaire, celle des lieux légendaires et on arriverait finalement au tableau suivant :

Terre Légende Ciel
Chefs Héros Astres-héros
Toponymes Lieux légendaires Astres-lieux

 

5 Risque d’appauvrissement de la Toponymie aux Marquises.

Il y appauvrissement par oubli, par corruption et surtout, par désintérêt.

Mais il sera paradoxalement plus facile de réagir contre l’oubli et le désintérêt que de lutter contre la corruption.

Cette dernière dépend de deux facteurs concomitants:

– la prédominance de la forme écrite sur la forme orale.

– la mise en minorité des locuteurs indigènes dans les médias. “Un minimum” de formation des présentateurs RFO devrait être mis en place, ce qui a déjà eu lieu pour les météorologistes, qui font un effort très net de prononciation (mais en 2000, les cartes météo indiquent encore tous les soirs “Fatu Hiva”…)

Toute une toponymie des rivages est connue seulement des habitants qui naviguent et accostent pour chasser etc. Pour Nuku Hiva, elle a été remarquablement bien notée dans la carte du Service Hydrographique de la Marine, malheureusement assez confidentielle…

La toponymie des terres est également bien connue des habitants qui chassent. Elle est d’une grande richesse. Le cadastre en retient une partie intéressante mais les cartes d’état-major sont indigentes de ce point de vue et comportent de nombreuses erreurs sur les lieux exacts.

Les cartes (murales) utilisées dans les établissements scolaires sont pauvres et les rares noms sont truffés d’erreurs involontaires mais mortelles à long terme pour les graphies correctes.

Une carte de la P.F. glanée sur internet. Les occlusives ne sont pas notées, c’est hélas habituel. Erreurs classiques pour Fatu Iva, Fatu ‘uku et Me’etia mais aussi quelques innovations comme “Manae” (Manuae), “Matureivavoa” (Matureivava’o), “Maratiri” (Marotiri) et surtout “Tavana” promu en nom d’île ( en fait le village de Nukutavake) tandis que Vahitahi, une île, se retrouve entre parenthèses (?)…fautes qui pourront à leur tour être reproduites dans de nouvelles cartes prenant celle-ci comme base.

Les Marquisiens devraient protéger leurs toponymes comme ils protègent leurs légendes. Le devoir des professeurs de géographie est de les y aider. Pourquoi ne pas organiser des projets pédagogiques autour de la toponymie ?

Notes

1 Cette confusion, généralisée à tous les documents officiels a été d’autant plus facile que les francophones non avertis ne prononcent pas les h « aspirés » des langues Maories et ne prêtent pas non plus attention à leur écriture (d’où l’ancienne graphie : Taïti). On lit donc « Fatu Hiva » dans toutes les cartes, atlas et même les documents administratifs et postaux. Mgr. Le Cléach et le père Zewen ont montré que la véritable orthographe de la plus méridionale des îles Marquises doit être Fatu iva ou Fatuiva. 

2 Viti Levu, Vanua Levu, Vanua Balavu (ou Mbalavu) et Levuka sont quatre îles de l’archipel. On remarque ci également leur composition binominale. Viti a donné l’anglais Fiji qui se prononce Fi-dji d’où le Fidji des atlas Français, bien éloignés de l’orthographe naturelle, avec laquelle il cohabite pourtant. Vanua est bien sûr l’équivalent de Fenua ou Henua. L’élément Vanua se retrouve aussi dans le nom de pays Vanuatu et dans l’île des Salomon Wanua. Mais la cohérence des noms est ici bien moins grande qu’aux Marquises car les nombreuses autres îles de l’archipel Fidjien ne semblent pas avoir de toponymes qu’on puisse rapprocher les uns des autres. L’élément Levu se retrouve toutefois dans bien d’autres localités de Fiji. En passant, ce "viti/fiji" n'est pas à prendre pour autre chose que l'élément hiti dans "Tahiti", d'ailleurs les anglo-saxons ont aussi noté "fiji" le cognat pour "se lever", en parlant d'une étoile, dans le dialecte de  West Futuna-Aniwa (voir : http://pollex.org.nz/entry/fiti.1b/). Il n'y donc pas eu qu'Hawaiki (quelque part vers l'ouest) comme lieu légendaire pour les (proto-polynésiens) mais aussi "Hiti" un lieu à l'Est....Notons aussi qu'à Niue, on oppose deux "dialectes" (je reprends le mot anglais, qui est cependant moins fort qu'en français, il peut y désigner juste un accent) le "motu" (donc le dialecte "de l'île) et le "tafiti" (dialecte venant "d'ailleurs" d'après la page WP sur la langue de Niue. (janvier 2015) : je note deux îles des Carolines appelées : Puluwat et Pulusuk...

3 Bien qu’en marquisien ce mot existe sous la forme Mao`i, il est préférable d'employer à mon avis le classique "Maori", son équivalent dans les langues Tahitienne, des îles Cook et de Nouvelle-Zélande, pour désigner tous les Polynésiens et surtout pas le mot ma`ohi qui ne désigne que les tahitiens modernes, jusqu’à preuve du contraire. 

4 D’après Barré, de multiples légendes sont plutôt construites sur le thème de la pirogue et elles décrivent plutôt le partage territorial des îles Polynésiennes que leur construction (le cas de la maison marquisienne est donc spécial). 

5 Matahiva était une graphie erronée de Mataiva 

6 C’est formellement le même nom que Hiva`oa, le [r] des autres langues polynésienne s’étant en marquisien mué en occlusive glottale ou `eta. 

7 En fait, l'élément nuku est si caractéristique qu’il peut servir à localiser sur une carte du Pacifique une bonne partie des établissements polynésiens, polynésie extérieure comprise !Il se rencontre toutefois aussi en Mélanésie, en particulier à Fidji, ce qui est logique car c'est aussi le cas de nombreux mots proto-polynésiens. une petite liste de nuku : 
cape nuutoi ‘upolu
island nuusafee
nuusetoga, un cap à Tutuila
aunuu, un motu probablement à Tutuila
Mulinuu, un cap à Savai’i
Nuuuli, un  village à Tutuila
nukufutu (nukufotu ?), nukuloa (nukufufulanoa ?), nukuteatea, nukutapu, nukuhione, nukuhifala, nukuofo, nukufetau, nukuatea, nuku ta’aki moa,  sont des motus à Wallis
tuanuku village Vava’u
nukunamo motu Haapai Tonga
nukunuku est un village, nuku tout-court un motu à Tongatapu
nukunonu Tokelau
nukulakia, Logotaga Tofolaela Tokelau
nukutoa, village principal/islet, Takuu Island, PNG
nukuria (noté généralement Nuguria, mais la langue est bien le “nukuria” cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Nukuria_language), PNG
nukumanu, PNG
(ces trois atolls qui appartiennent politiquement à la PNG sont géographiquement plutôt dans les Salomons, ce sont les plus à l’ouest de tous les outliers polynesiens, et comme on le voit, tous les trois nommés NUKU…)

carte extraite du site de Jane Resture

Il y aurait un Nukukaisi à Makira/San Cristobal (signalé ici : http://www.wikiwand.com/en/Makira) mais je ne le retrouve pas sur les cartes de cette île, non signalée comme étant un outlier aujourd’hui, mais qui a pu l’être autrefois, avec ses Waimarae, Waimapuru, Hulihale, Nafinuatogho, tous noms à vérifier mais à forte consonance polynésienne…(http://www.junglekey.fr/wiki/definition.php?terme=Makira). Nukukaisi serait un village Tikopien sur l’île de Makira donc là pas de doute sur sa nature polynésienne.
Tikopia (Salomons) a Nuku, Fonga Nuku (un marais ?)
Pukapuka aux îles Cook a son Nuku Wetau
Rennell (Munggava) a Nuku-ma’anu et Tahanuku
En NZ, on a
Nukuhau: un quartier de Taupo,
Nukuwaiata : une île dans le Marlborough sound
quelques mata
matautu point, ‘upolu
matautuliki point, Vava’u
mata point; Niue
Matauta point, Savai’i
mataututele point, Tutuila, American Samoa
Matatula cape,Tutuila, American Samoa
Matauo cape, NH
Matatepai ,HO
Matahenua (comme a Hiva ‘OA, mais à l’extrémité ouest)  à Bellona (Mungiki), Salomon
Matahenua, encore, à Sikaiana, c’est la pointe sud-est du motu Tehaolei
quelques “fatu” :
fuafatu et falefatu sont des motu de l’atoll Funafuti, Tuvalu
whatupuke NZ est une des îles Hen and Chicken (en face de Ruakaka, northland)
Fatutaka aux Salomons (Temotu province, ex Santa Cruz) est un rocher qui n’est pas sans rappeler Fatu ‘Uku : une Ile-atoll donc…)
Anuta, toujours aux Salomons, a aussi son rocher, à 50 km au large, nommé Patutaka (c’est seulement en 2015, grâce au Pollex, que je me suis aperçu que le proto-polynésien *FATU avait donné patu en Anutan, autrement dit que tous les [f] du PPN s’y étaient changés en [p] (d’où les transparents : Tupenua, Rotopenua Ukupanga, te Aropi penua, … http://imagestack.co/377417281-home-images-figure-1-map-of-anuta-island-figure-1-map-of-anuta-island.html)
Rectificatif, il s’agit de la même île, nom officiel et à Tikopia : Fatutaka, mais nom à Anuta: Patutaka, logique.
Tikopia a un Faturoa (pas sur toutes les cartes : http://tikopia.co.uk/map-tikopia.html)
Kapingamarangi a un Nikuhatu (motu sans roche a priori toutefois, et normalement on devrait avoir “hadu” mais bon la notation d/t semble alterner sur ces cartes : http://pages.uoregon.edu/mspp/kapingamarangi/Kpg-l.htm) et on trouve bien par ailleurs une patate de corail nommée Hadu gungu, plusieurs Hadu-truc sur les côtes interne et externe et enfin (oubli du h ?) Di Adu Dogo, Adu Dogo Gaa (Dogo/togo est un nom pour les patates).
Avec la même évolution phonétique, Nukuoro a un motu : Haduganae.
8 D’après Gehennec, on a aux Tuamotu (à Nukutavake justement): Vai he nuku = Castor Vai he rangi = Pollux En Nouvelle-Zélande : Porerinuku est une étoile installée par Tane sur la poitrine de son père Rangi (le ciel) mais surtout Papatuanuku et Rangi(nui) sont la terre-mère et le ciel-père de tous les autres dieux (dont Tane).Le héros Kupe est bien connu mais selon certaines légendes il y aurait eu plusieurs kupe : Kupe Nuku, Kupe Rangi, and Kupu Manawa...

A Tahiti (Gehennec puise dans T. Henry : Ancient Tahiti) les javelots de Tane, vero nu`u et vero r`ai (sic,plus probablement ra`i) sont des traînées noires dans la Voie lactée. Tahi a nu`u et Tahi a ra`i sont deux frères qui ont des démêlés avec le requin Ire.Cette opposition constante entre Nuku et Rangi dans les astres est d’autant plus intéressante que l’élément Rangi est également une constante de la toponymie polynésienne.
 
10 La perception de la différence entre deux mots dits ou entendus n’est certainement pas la même pour un locuteur qui connaît l’écriture de sa langue et pour un autre qui ne la connaît pas (l’emploi de « lettré et illettré » véhiculant malheureusement une connotation péjorative pour le deuxième)! A fortiori, on peut avancer que dans les traditions orales, les frontières entre l’homophonie, le jeu de mots et la pure ressemblance étaient encore moins nettes que dans les langues écrites d’aujourd’hui, rendant les associations d’idées d’autant plus inévitables. ( Voir Barré 1992 sur les « prétendus homonymes d’une langue »).

11 Si l’on suppose que les navigateurs ont découvert les Marquises en commençant par le nord et que l’on omet Motuone(qui n'est pas habitable) ainsi que Hatuiti et Fatu'uku (inabordables). Alors Fatuiva est la neuvième île !

12 Depuis la publication de l'atlas de l’ORSTOM, cette île reconquiert péniblement son statut d’atoll longtemps incompatible avec les théories en vigueur expliquant l’absence de récifs étendus dans les plus visitées des îles Marquises.Comme cet atoll (submergé en grande partie il est vrai) faisait désordre, on n’en parlait pas. Il est encore rare de lire : les Marquises sont composées de onze îles hautes et de quelques atolls !
33 Mao'i semble tombé en désuétude mais il était encore assez fréquent dans les appellations de plantes recueillis par Brown dans les années vingt pour exprimer leur présence ancienne. A Tahiti , on observe un phénomène similaire: le mot maori est supplanté, en partie par confusion, par l’appellation Ma'ohi.
34 A Hawaii, on appelle aussi les étrangers : Haloe.

35 Une autre appellation de l’archipel est citée par Gehennec : Te Ao Mahana qu’on pourrait traduire par: le monde, voire: le monde lumière (= visible). Ici également, on aurait davantage une désignation qu’un nom propre. En outre, s’agit il encore d’un toponyme, vu l’échelle ?. En français, “l’univers” est-il un toponyme ? Vaste sujet de réflexion…

36 En tahitien, selon le dictionnaire de Lemaitre, l’acception de “Fenua” est restreinte aux “îles hautes”. Désolé mais en pratique, dans l’usage polynésien, il signifie n’importe quelle sorte d’île. Certains atolls ou motu portent en effet le nom de Fenua, tel que l’île Fenua ‘ura ( = Scilly = Manuae !) dans les îles sous le vent ou le motu Henuakura (nom identique au précédent d’ailleurs, en langue Paumotu) à Toau, Tuamotu (aussi Fonuakula à Niue). Mais Lemaitre a tout de même en partie raison puisque comme le montre E. Conte dans l’exemple de Napuka (in Atlas de Polynésie Française, p.63), Henua y désigne relativement au rivage la partie la plus haute, la plus “terrienne” ou “terrestre” du motu mais surtout la partie la plus habitable. Tout s’explique donc aisément si on admet pour fenua un sens “humain” et non “inanimé”.
Par ailleurs Fenua, comme l’a fait remarquer Gehennec, veut aussi dire le placenta (sens attesté aussi en Futunien) et bien sûr la tradition polynésienne est d’enterrer le placenta, si possible dans un endroit sacré.
A Futuna, le sens de “fenua” est “les gens” ce qui fait supposer les étapes : la terre habitable — la terre habitée — les gens qui l’habitent (et dont les placentas sont enterrés là). On retrouve donc à nouveau exactement une série d’acceptions que nous avons postulée pour un ancien mot “nuku”.
Fenua est presqu’aussi caractéristique que Nuku de l’aire polynésienne. On rencontre toutefois à l’ouest de la polynésie quelques toponymes sûrement apparentés : Hanuabada est un quartier de Port Moresby (habité par des “Motus”, autre mot assez polynésien mais ce sont bien des mélanésiens je précise).
Dans “ETAK AND THE GHOST ISLANDS OF THE CAROLINES” Gunn parle d’une île “imaginaire” appelée Fanuankuwel (http://www.jps.auckland.ac.nz/document?wid=3978&page=1&action=null).
37 Le mot, en marquisien comme en tahitien, a finalement les mêmes sens que “terre” en français (excepté celui de matériau).
L’ancien mot polynésien KAINGA, curieusement absent de la liste de Walsh et Biggs (peut-être n’ont-ils pas trouvé de réflexe de ce mot en Polynésie occidentale ou en fidjien), qui a donné ‘ai’a en tahitien (tandis qu’il est resté semblable à son ancêtre étymologique en paumotu, en maori des îles Cook et en futunien) ne semble pas avoir de représentant aux Marquises où on devrait trouver Kaika (dialecte nord) ou Kaina (dialecte sud). On trouve à la place “koika, koina” avec le sens de ” fête” qui pourraient être le même mot puisqu’ils ont finalement le sens de “rassemblement”…
Le mot “kainga” a normalement un sens semblable à Fenua, quoique à une échelle plus réduite, mais surtout encore plus fortement axé sur la dimension humaine, un peu comme notre “terroir” par rapport à “pays”. Anecdote: l’expression “kaina” est couramment employée à Tahiti pour désigner certaines personnes, pratiques ou ensembles de comportements jugés particulièrement populaires… Le mot n’existant pas en marquisien et le k excluant l’origine tahitienne du vocable, il semble qu’il provienne bien du Paumotu “KAINGA” avec déformation du NG en N (par une oreille non-polynésienne ?). Cette idée est corroborée par la récente campagne électorale (96) dans laquelle une liste des Tuamotu que nous avons clairement perçue oralement comme ” Te reo o te Kainga” (la voix du pays) s’est retrouvée étiquetée à l’écran de RFO : Te reo o te Kaina !
38 Cette traduction de Taha par “marcher” (c’est celle que donne les informateurs) est problématique. Aux Marquises les toponymes en TAHA semblent associés aux falaises. A Tahiti, “tahatai” signifie, d’après Lemaitre, ” le bord de mer” mais le site bien connu du TAHARA’A (entre Pira’e et Mahina) est quand même remarquable par ses falaises…
On peut donc se demander si “taha” n’aurait pas le sens de “rivage abrupt” en marquisien d’où “te fenua a taha” la région des falaises.
39 Faakua à HO (donc dans le sud) et Hananai à NH (donc dans le nord) sont atypiques et posent un problème. Ce sont peut-être des erreurs typographiques à moins que ces noms aient d’autres origines.
40 Nous écrivions en 1996 que le mot souche était plutôt à noter *HAGA (*hanga). En effet nous pensions qu’un F primitif aurait régulièrement donné Fana aux Marquises du Sud et non Hana. Malheureusement pour notre théorie (imprudente : il ne faut pas se baser sur deux dialectes pour reconstituer un ancien mot), la liste de Walsh & Biggs donne raison à Vallaux avec un proto-polynésien reconstitué: *faga ! Le HANA des Marquises du sud doit alors s’expliquer d’une autre manière, par exemple par une influence de la prononciation du Nord sur celle du Sud.
41 bloqué par sa définition de ” vallée “, Vallaux est réticent pour intégrer dans ce champ toponymique les Fanga et les Faka des Tuamotu, archipel corallien qui n’a évidemment aucune vallée. Cette difficulté disparaît si on admet la valeur pragmatique (le havre, l’abri où l’on peut débarquer) et non descriptive de l’appellation. (De même “fare” en tahitien ne signifie pas réellement “maison” mais plutôt “abri”.) Il y a d’ailleurs trois lagunes, qui ne sont donc pas non plus des baies, qui portent ce nom en polynésie : En Nouvelle Zélande, le Whanganui inlet dans l’île du Nord et Te Whanga Lagoon dans la principale île Chatam, enfin la lagune de Fanga Uta à Tonga Tapu. Plus curieusement ce type de toponyme se retrouve carrément à l’intérieur des terres dans deux cas au moins dans l’île du Nord de N.Z.: Whangamomona et Owhanga (Bartholomew Maps 91). Il serait intéressant d’en rechercher l’explication (configuration du terrain offrant un refuge ?) .
42 A comparer avec Mata’aga et Matafao, qui sont des sommets des îles Samoa.
43 Remarquons qu’en futunien on a par coïncidence une expression “Mata fenua”, traduite “voyager partout”. Ce nom n’est-il pas un sobriquet ? Alors ne pourrait-on pas le traduire plutôt par : “qui a vu du pays” ?
44 Ce nom de Kiribati qui paraît si “typique” est en réalité la retranscription phonétique de “Gilbert”, un nom évidemment donné par les européens. A ne pas confondre avec le nom de l’île KIRITIMATI (que j’ai moi-même longtemps épellé KIRIMATI), qui en fait partie, lui-même transcription de “Christmas”.
45 Quelle merveilleuse chance que les informateurs aient pensé à signaler ce sens marginal et que C. Moyse-Faurie l’ait finalement mentionné dans son dictionnaire !
46 La liste de Walsh & Biggs propose en fait *anake comme un mot proto-polynésien signifiant : seul, unique.
47 Il faudrait en réalité écrire à chaque fois : ‘atu’ona puisque ce nom commence par l’occlusive glottale, une position où elle est encore plus difficile à mettre en évidence qu’au milieu d’un mot.
48 Havai’i est aussi l’ancien nom de Ra’iatea. La graphie Hawaiki (course de pirogue dans les îles sous le vent) serait une invention récente, à la graphie pseudo-maorie…
49 On a voulu voir dans cette apparente confusion le résultat du manque de familiarité de Tupaia avec l’écriture mais cette hypothèse ne tient guère la route : certes, il n’avait jamais vu de papier mais ce n’est pas le sable qui manque dans les îles ou encore les petits cailloux pour tracer des cartes par terre ! Par contre nous faisons observer que dans une carte du ciel dont le Nord est en haut, l’Est est à gauche …
c’est peut être ainsi que Tupaia visualisait sa carte. Ben Finney (“Calcul mental hauturier” in Dunis 1999) rapporte la théorie d’Horacio Hale qui attribuait les inversions de la carte de tupaia au positionnement correct de l’est et de l’ouest par rapport à la course du soleil et à la confusion du Nord et du Sud dans le dialogue entre tupaia (pour qui les vents avaient le nom de la direction où ils allaient) et les européens (pour qui les vents devaient avoir le nom de la direction dont ils venaient). Cette théorie est évidemment très séduisante mais dans son récit, Ben Finney relate, de la part de Johann Forster le naturaliste de Cook, la remarque suivante à propos de la façon dont Tupaia donnait ses indications et cette citation est probablement extraite directement par Finney du journal de Forster : “…il pointait toujours du doigt les parties du ciel qui correspondaient aux îles, ….”. Cette remarque corrobore singulièrement notre idée sur l’origine de l’inversion, qui serait alors due à une image mentale inversée de la carte dans l’esprit de Tupaia, par rapport à celle que voulaient lui faire “cracher” ses compagnons anglais. Naturellement, les deux causes et d’autres encore ont pu participer à la confusion.
Au sujet de la rose des vents marquisienne et des points cardinaux, qui sont intimement liés dans l’ancienne représentation cosmogonique polynésienne, et pour cause, j’ai noté la particularité suivante.
Le Cleac’h donne comme nom pour l’Est (ou le vent d’Est ?) en marquisien : Tuatoka ou Tuatona et pour le Sud-Est : tuatoka a’ina karau’u. On retrouve dans ces trois noms la racine ancienne *TONGA qui dans tous les autres archipels polynésiens désigne le (vent du) Sud (et qui évidemment est aussi le nom d’un de ces archipels) : par exemple to’a en tahitien (Remarquons qu’ à Tikopia et aux Tuamotus également, d’après Biggs, le mot désigne l’Est ou le vent d’est.
Pour le Sud-Ouest, l’Ouest et le Nord-Ouest, Le Cleac’h donne des noms composés avec : toko’au (c’est nous qui restituons la glottale) qui serait donc en quelque sorte l’Ouest marquisien. On y reconnaît la racine ancienne *TOKELAU qui dans tous les autres archipels désigne le (vent du Nord).
Il y aurait donc aux Marquises une sorte de rotation ou déviation à angle droit dans l’orientation de la rose des vents ou plutôt dans ses dénominations.
50 Par une coïncidence étonnante, il existe en français un mot signifiant tout à la fois : “tête; promontoire; direction à suivre”. Cherchez ce mot pendant 3 minutes. Si vous n’avez pas trouvé cliquez ici.. (ce lien ne marche plus, si vous ne trouvez pas, écrivez moi !)
51 Le nom polynésien collectif bien connu de ces étoiles guides est KAVEIGA. Il ne semble pas, et c’est logique, que ce mot donne des toponymes contrairement aux noms propres d’étoiles. On ne voit pas comment Suggs peut identifier, dans un article récent et très pointu par ailleurs, ce nom avec les noms de planètes : tawera (donné pour désigner Vénus en Maori) et Ka’awela (donné pour désigner Vénus ou Jupiter en Hawaien) qui dérivent tous les deux d’un prototype : Tävera (p. 108)

The curious case of Gabriele (Gaby) Cablitz

Cette dame a écrit un article intitulé : “When ‘‘what’’ is ‘‘where’’: A linguistic analysis of landscape terms, place names and body part terms in Marquesan (Oceanic, French Polynesia)”. C’est son troisième article qui parle de la toponymie aux Marquises.

Dans sa bibliographie, elle inclut la référence suivante : Dumond-Fillon, R., 1996. Legende de la Terre des Hommes – regards d’un linguiste. In: Dubus, D. Duponchel, JP., Heitaa, A., Pugibet, V., Tarroux, P., (Eds.), Marquises. Editions Polyèdre Culture, Tahiti.

Il s’agit de l’ouvrage du CTRDP dans lequel le présent article a été publié par moi sous le titre : “La toponymie des îles Marquises”. Il est donc très étonnant que Madame Cablitz ne se soit pas aperçu de la présence de mon article.

Encore plus étonnant : Cablitz reprend dans “When “what” is “where” les abréviations que j’avais proposées pour chacunes des îles (“UP is an acronym for the ‘Ua Pou dialect; likewise NH stands for Nuku Hiva dialect.”) mais plusieurs personnes peuvent avoir la même idée n’est ce pas ?

Finalement madame Cablitz est amenée dans son article à discuter des noms que j’avais moi-même traités, comme “tutae kena”. C’est peut-être une coïncidence, les Marquises ne sont pas si grandes, mais pourquoi m’avoir oublié ?

Finalement il faut dire qu’effectivement Cablitz n’a probablement pas lu mon article, du moins en profondeur, sinon elle n’aurait pas donné des traductions si désespéramment banales pour : motu = île, mata = oeil, toutefois on remarque ava = passage (et non pass) ce qui semble emprunté à mon article. Les traductions basiques sont peut-être avantageuses dans le but d’établir que certains termes géographiques sont en fait des parties du corps mais je préfère l’hypothèse des mots profondément et anciennement polysémiques.

Anectodiquement, Cablitz s’est fait refiler des faux gros mots : “Kopukiki is considered bad vulgar language.”  Le vrai gros mot actuel plutôt est “keo pukiki” : cul -rouge,  et pour “trou du cul”, on entend généralement  “puta keo” ou alors Cablitz a pris ses gros mots dans le Dordillon, ou de la bouche d’un de ses successeurs ? Les évêques sont rarement les mieux au courant du vocabulaire vulgaire.

Mais ce n’est pas la première à qui c’est arrivé (voir notre article sur la botanique scabreuse) : par ailleurs de nombreux enquêteurs se sont vu donner des grossièretés comme noms de lieux : Cap “te hope e te keo” le derrière du cul (in GEO spécial mers du sud en allemand …) au lieu de “te oho o te kea”

carte cablitz

La très bonne carte de Cablitz, qui s’est toutefois trompée dans sa source : d’après JOURDAN…. manque tout de même Motu Nao, la glottale de Fatu ‘uku et de ‘Eiao, le vrai nom de Mohotani. Peut mieux faire !

Bibliographie

  • Atlas de Tahiti et de la Polynésie française 1988

Les éditions du Pacifique, Papeete  

  • Barré J-F 1992

Terre, espace, territoire en tahitien contemporain. Études rurales 127-128, Paris


  • Cablitz, G.H., When ‘‘what’’ is ‘‘where’’: A linguistic analysis …,

Lang. Sci. (2007), doi:10.1016/j.langsci.2006.12.004

  • Conte E. 1992

TERERAA, voyages et peuplement des îles du Pacifique Scoop, Papeete

  • Danielsson B. & al. (collectif) 1978

Le Mémorial Polynésien Éditions Hibiscus, Tahiti

  • Dening G.& Christian E.1982

The Marquesas Les éditions du Pacifique, Papeete   Encyclopédie de la Polynésie, 1986, Gleizal-Multipress, Papeete

  • Guides Gallimard, 1993

Iles de la Société et Tahiti, Polynésie Éditions Gallimard   IGN Tahiti, Archipel de la Société carte touristique au 1:100000

  • Infomap n°275 Islands of the South Pacific 1/10 000 000 (1989) Department of Survey and information, Te puna korero whenua Wellington, New Zealand
  • Jourdain P. 1970

Pirogues anciennes de Tahiti Dossier n° 4 de la Société des Océanistes, Paris

  • Gehennec C. 1988

L’année et le ciel polynésiens dans les îles de la société d’avant le contact in Maurice Graindorge: Le ciel de Tahiti et des mers du Sud, 2° édition Haere Po No Tahiti, B.P. 1958 Papeete

  • Hanson A.1973

RAPA, une île polynésienne hier et aujourd’hui Publication de la Société des Océanistes, N°33, Paris

  • Le Cléac’h Mgr H. 1997

PONA TEKAO TAPAPA ‘IA Lexique Marquisien-Français Papeete

  • Lemaitre Y. 1973

Lexique du Tahitien contemporain ORSTOM, Papeete

  • Lewis D. 1972

We, the navigators. The ancien art or landfinding in the Pacific Sir Derek Oulton, Editor University of Hawaii Press, Honolulu

  • Metraux A. 1940

Ethnology of Easter Island Reprint: Bernice P. Bishop Museum Bulletin 160 Honolulu, Hawaii

  • Moyse-Faurie C. 1993

Dictionnaire Futunien-Français Langues et cultures du Pacifique n° 8, Editions Peeters, Paris

  • Collectif ORSTOM 1993 (dont une carte de végétation de Nuku Hiva où votre serviteur est cité)

Atlas de la Polynésie Française Orstom éditions, Paris

  • Orliac C. & M. 1988

Des dieux regardent les étoiles, les derniers secrets de l’île de Pâques. Découverte, Gallimard, Paris

  • Ottino P. & De Bergh-Ottino M.N. 1991

Hiva Oa, images d’une mémoire océanienne Centre Polynésien des Sciences Humaines, dépt. Archéologie, Tahiti

  • Oury P. 1985

Encyclopédie des plantes et fleurs médicinales Polynésie-France Edition Pierre Illouz, Papeete

  • Philip’s Chart of the stars Edited by E.O. TANCOCK, London
  • Suggs R. C. 1997

Le calendrier lunaire marquisien Bulletin de la Société des Études Océaniennes N°273-274 p.105-121

  • Sylvain Teva 1995

Tahiti et ses îles, guide touristique Edition Teva Sylvain  

  • Vallaux F. 1955

Toponymie et topographie polynésiennes Annales Hydrographiques, 52 p. Repris in BSEO n°254-255 juin 1991

  • Walsh D.S. & Biggs B.1966

Proto-polynesian word list I Linguistic Society of New Zealand

  • Zewen F. 1987

Introduction à la langue des îles Marquises : le parler de Nukuhiva, éditions : Haere Po no Tahiti, Papeete

References

  1. Malheureusement, cette version “plus du tout à jour”, ou pour dire les choses plus clairement “contenant beaucoup d’erreurs” a été rééditée sans possibilité de correction.
  2. http://www.jps.auckland.ac.nz/document/Volume_19_1910/Volume_19,_No._2/Ruatapu,_son_of_Uenuku,_by_Hare_Hongi,_p_89-93/p1
  3. Dans Tregear, Nukutawhiti est traduit par “distant land”. On voit là l’erreur typique de l’ethnographe (peut-être un autre, Tregear ayant seulement reporté l’erreur ?) qui a pris l’explication du témoin “c’est un pays lointain” pour la traduction littérale. Supposez qu’un martien se pose dans mon jardin et me demande : “qu’est -ce que L’Everest ?” et que je lui réponde “c’est une grande montagne lointaine”. Alors il pourrait noter dans son dictionnaire Français-Martien : Everest = grande montagne lointaine….
    http://www.nzetc.org/tm/scholarly/tei-Whi08EAnci-t1-body-d6.html
  4. On la retrouve parfois sous le nom “motu hiva”, vraie variante ou erreur ? Il n’y a pas loin de Motu, qui évoque le fait d’être “séparé” à Hutu (tahitien moderne : hotu) qui est le fruit du barringtonia, connu pour être à la dérive sur les flots, comme dans l’expression consacrée “hotu painu”.
  5. Une glande est une partie dure dans la chair.
  6. Cette homonymie existe aussi en samoan, tongian, mangarevien, futunien, paumotu, tahitien. Par contre celui des deux mots qui désigne la pierre se retrouve presque partout dans l’aire malayo-polynesienne, et jusqu’à Madagascar (Vato). L’autre mot n’a pas une aire aussi étendue mais on en retrouve toutefois des “réflexes” jusqu’en Papouasie (îles Brumer, difficiles à localiser…)
  7. Mais il faut être prudent et ne pas amalgamer sans preuve Fatu qui donne ‘atu dans les dialectes des îles Cook (peut-être à Mangareva également) avec Atu et Atua, un lexème qui désigne les dieux dans moult langues polynésiennes, comme le fait :
    http://www.masseiana.org/gill.htm

3 commentaires

Comments RSS
  1. Tutonanihotete

    Ka’oha – une question: vôtre thèse sur la langue marquisienne est disponible online?

    • stefjourdan

      Ka’oha nüi ! Merci de me contacter. J’ai écrit divers articles qui concernent les Marquises. Celui-ci est le plus ancien, mais je ne suis pas l’auteur d’une thèse sur la langue (?). Par contre je viens de finir un article où le tahitien est pris comme exemple, à côté de l’anglais et du français.

      • Tutonanohotete

        ok, je trouve vos article ou? Je suis linguiste et ethnologue, chercheur indépendante, j’ai travaillé aux Marquises dans les années 80….vous povez me contacter hors blog sur mon e-mail…

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