A Motor Sign for Yes *


Un signe pour dire oui dans l’océan Pacifique ou comment la linguistique peut devenir sourcilleuse dans les îles polynésiennes…


Un élève récalcitrant

Le gamin me regardait fixement, l’air hypnotisé. Ça faisait au moins trois fois que je lui reposais la même question : “ton nom, c’est bien ‘ani ? [1]“. Et il continuait juste à me regarder comme ça, avec un air étonné, presque effaré, mais sans ouvrir la bouche, tandis que je lui répétais ma question une quatrième fois.

La scène se passait dans une classe de 6ème. Je faisais un remplacement de professeur dans le collège local pour arrondir mes fins de mois.

J’étais un peu énervé par l’attitude de cet élève qui ne répondait pas à la question de son professeur mais au bout d’un moment, je commençais à me rendre compte qu’il y avait une sorte de brouhaha dans la classe et que plusieurs élèves étaient en train de me dire : “mais monsieur, il t’a dit oui” [2].

C’est de cette manière un peu étrange que je pris contact avec le signe pour dire oui, bien connu de ceux qui ont vécu à Tahiti ou dans les autres îles de la Polynésie française.

Il consiste à élever brièvement ( et souvent presque imperceptiblement) les sourcils, sans bouger la tête ou le reste du visage.

Cousteau l’ethnologue

Bon je sais, la critique est facile et l’art est difficile, mais Cousteau restera comme un des plus grands voyageurs qui a parcouru toute la planète sans jamais rencontrer les gens vivants sur ses rivages (il n’est peut-être pas le seul), c’est ce que font beaucoup de navigateurs.

Vers la fin il commençait peut-être à en être conscient ? Je regardais un jour un de ses documentaires, je n’ai pas la référence mais il doit être possible de le retrouver : cela se passait dans le nord de l’Australie et Cousteau s’intéressait au problème de ces pêcheurs qui, descendus de l’Indonésie toute proche, commettent l’erreur de pénétrer dans les eaux australiennes et voient leur bateau intercepté et confisqué par les gardes côtes. L’équipage, quant à lui, est mis en prison pour un temps plus ou moins long…

Cousteau (dans les documentaires de Cousteau, toutes les phrases commencent par Cousteau) interviewait un peu plus tard un vieil homme dont le fils était ainsi retenu en quarantaine en Australie.

Je ne sais pas si Cousteau a saisi l’expression du vieil homme, mais moi oui : à un moment Cousteau lui dit une parole de commisération et le vieux répond en haussant les sourcils !

J’ai stocké cette information dans un coin de mon cerveau pendant de longues années mais j’ai eu l’idée de publier cet article récemment en rencontrant des gens du Kiribati. Deux journées passées avec eux a suffit pour que je surprenne un oui des sourcils.

L’enquête ethnologique la plus courte de tous les temps

Un signe polynésien “et plus”

Le oui des sourcils est clairement une simplification du signe de la tête répandu dans la région, comme dans beaucoup d’autres : il consiste à hocher la tête en arrière pour dire oui.

Ce signe des sourcils/de la tête sert donc spécialement à dire oui, mais il ne faut pas le confondre avec une mimique plus générale qui sert à dire bonjour dans plusieurs ou la totalité de ces régions. (Desmond Morris, dans son livre “Manwatching” * écrit que le haussement des sourcils est associé dans le monde entier à la salutation, il propose que ce soit un geste inné).

Il s’agit donc d’un signe qui appartient ‘au moins’ aux cultures polynésiennes [3], micronésiennes, indonésiennes, etc. L’idée suivante étant évidemment de rechercher tous les lieux et les peuples qui le partagent (la carte sera mise à jour au fur et à mesure de la progression de cette enquête) :

La réalisation d’une telle cartographie est assez difficile car l’expérience a montré que l’enquête directe (active) auprès des personnes concernées peut produire des faux positifs : la culture des gens du Pacifique fait qu’ils sont :

– peu enclins à la contradiction, donc à toute question, il répondront plus facilement “oui” que “non” ou “je ne sais pas”…
– sujets à la suggestion, donc si on leur montre le signe, leur visage tend à le reproduire (ça c’est probablement une constante de l’être humain, pas seulement des polynésiens… elle est d’ailleurs signalée dans le livre de Morris)
Conclusion : pour attester la présence du signe dans une île donnée, il faudrait s’y rendre et observer les gens suffisamment longtemps pour voir s’ils l’emploient spontanément. Inutile de dire que ce projet est difficile à réaliser. A la place j’ai pu réaliser une petite enquête de terrain au cours du festival PASIFIKA à Auckland en 2011…


D’autres signes

J’ai rencontré un autre signe à Tahiti, probablement présent aussi dans maints archipels (?). Il s’agit d’un signe qui consiste à retourner les deux mains vers le ciel et qui veut dire : “il n’y en a plus !”

Il me semble que je n’ai jamais rencontré en Polynésie, française ou pas, le signe banal en Europe de hausser les épaules, qu’en pensez vous ?

Références

  1. ” ‘ani” = “ciel” en marquisien du sud, ce n’est pas un prénom courant, à ma connaissance
  2. Le “monsieur, tu…” est une des autres surprises linguistiques qui vous attend dans le français de tahiti. En toute logique, monsieur est bien un singulier (dont le pluriel est messieurs) et on dit bien : “Monsieur (s) le ministre, prenez (p) place, voici (s) votre (p) siège…” (vouvoiement dans le verbe prendre, tutoiement dans le verbe voir…)
  3. La culture “polynésienne”, ce n’est pas la culture de la Polynésie française, mais la culture de toute la polynésie (regardez dans un dictionnaire).

* Roman JAKOBSON a écrit en 1972 un article intitulé “Motor signs for yes and no”…

L’Observation de l’Homme 1977 (réimprimé comme L’Observation des gens)

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