Comment réaliser la parfaite carte postale d’une île des Mers du Sud, par William Hodges, peintre des marines de sa majesté.


– Tu viens te coucher ? Je ne peux pas, je suis sur un truc important ! Quoi donc ? Y’a quelqu’un sur internet qui raconte n’importe quoi.

Ce dessinateur s’est moqué de ceux qui veulent réparer les erreurs d’internet (avant de pouvoir aller se coucher). D’accord, c’est drôle, mais doit-on laisser une erreur flagrante être publiée sans rien faire ? J’ai décidé de me livrer ici à une petite expérimentation. Je veux voir combien de temps une erreur qui aura bientôt 240 ans va mettre pour être rectifiée, en admettant qu’elle le soit un jour, à partir du moment où je la signale (à ceux qui auraient dû la trouver depuis longtemps).

Le dimanche 8 avril 2012 en faisant une requête sur le mot “Huahine” je suis tombé sur la page de Wikipedia en français qui affirme que Huahine est “l’île mémoire” ou encore, plus loin et plus classiquement, “l’île de la femme”. Je me suis consciemment retenu d’aller sur la page de discussion demander où et quand quelqu’un avait trouvé que Huahine était “l’île mémoire” ? Cet écueil évité, j’aurais pu jouir d’une journée normale à calculer mes taxes et à remplir la déclaration idoine. Malheureusement, comme je cherchais de l’iconographie sur cette île quelques minutes plus tard je tombais sur une illustration représentant prétendument le port de Fare, principal village de l’île.

Bien que je ne sois probablement pas le seul dans ce cas, j’ai été quelquefois à Fare. Outré par l’erreur dans la légende de ce tableau sur un tel site vendant des imitations de croûtes au rabais, mon sang ne fit qu’un tour et je me mis derechef à chercher quelle pouvait être la vraie légende de cette toile. Pour ceux qui ne connaissent pas les lieux, je dirai tout d’abord que je ne connais pas de colline rocheuse de ce genre à Fare et aussi qu’une vue de la côte dans cette direction sud ou sud-ouest ne devrait pas montrer une île dans le lointain. Finalement, les montagnes qu’on entraperçoit par le col ne font nullement penser à Huahine.

Très rapidement, j’étais amené à me rendre compte que Wikipedia, dans sa page de “commons” montrait le même tableau avec la même légende, en plus alambiquée : “Vue d’une partie du port de Owharre, île de Huahine”

A ce stade je ne sais plus si j’étais déjà conscient que j’allais y passer pas mal de temps, autrement dit que, trop tard, l’enquête était lancée…

Ma découverte suivante fut assez rapide et surtout très étonnante : la colline qui est au milieu de notre tableau de départ figure aussi en bonne place dans un autre tableau très connu de Hodges, “War Boats of Tahiti” :

Soit dit en passant, Hodges ne semble pas très sûr du sens dans lequel vont partir ses pirogues. La première a une rame-gouvernail qui trempe malencontreusement à la proue. Ceux de la deuxième pirogue ont choisi de montrer leur inexpérience maritime d’une autre manière : tandis que le peperu et les rameurs s’efforcent vers la terre, le vent les pousse inexorablement vers le large.

Il ne restait donc plus qu’à identifier l’endroit représenté dans ce nouveau tableau pour savoir si oui ou non le premier tableau représentait Fare, une autre partie de Huahine, ou encore un autre endroit ! Le premier titre que je trouvai pour ce dernier tableau fut donc : “War boats of Tahiti” ce qui me conduisit naturellement à penser que la colline en question pouvait être à Tahiti. Dans un premier temps, en effet, je n’avais pas remarqué que l’île derrière ne ressemblait guère à une île voisine de Tahiti (ou à sa presqu’île).  Mais de toutes façons, j’étais rapidement lancé sur une autre piste par cet autre site :

Tout s’expliquait, c’était donc les bateaux de guerre “de Tahiti” mais représentés lors d’une expédition dans les îles sous le vent, en l’occurence à Ra’iatea (ancien nom anglais : Ulietea) et immédiatement il s’ensuivait que l’île au fond devait être Borabora (je me suis rendu compte par la suite que peu d’autres sites identifient cet endroit à Ra’iatea, apparemment chez Artfinder, ce sont les seuls à avoir supposé que le tableau avait aussi été fait à Ohamaneno (une autre graphie qu’on rencontre de ce lieu, je pense qu’il s’agit de l’endroit où il y a aujourd’hui cette petite marina ???…). C ‘est à peu près à ce moment que j’ai remarqué que l’île en question, celle qui est à l’horizon, dans le premier tableau, se présente en fait de manière assez différente, avec beaucoup moins de ressemblance avec Borabora… La situation commençait à devenir assez compliquée, même si finalement, l’ensemble des éléments semblaient tous infirmer l’identification de la scène de départ avec le port de Fare. Mais le pas suivant était un peu plus surprenant encore :

Cet autre site vendant des reproductions de toiles montrait, pour la même légende que nous avions vue dans Wikipedia, un autre tableau ! Malgré la stylisation/exagération des montagnes, sur ce troisième tableau on reconnait vaguement Fare, avec sa montagne de la “femme couchée”, en y mettant un peu de bonne volonté. Je ne prêtais pas attention sur le moment au curieux logo de ce site, la couronne formée par l’impact d’une goutte d’eau. A ce stade, compte tenu de la ressemblance des deux scènes, l’erreur pouvait être attribuée à Wikipedia et à son amateurisme, la même erreur ayant pu être reprise un peu partout sur internet. Malheureusement, ma découverte suivante fut :

Pour qu’on voie mieux l’image en question, j’ai coupé le haut du site http://www.rmg.co.uk/visit/exhibitions/art-for-the-nation/?item=13319 mais il porte lui aussi l’emblème de la couronne de goutte d’eau ! Autrement dit, le site de tout à l’heure, c’était la boutique, ici on est sur le site pédagogique du Royal Museum de Greenwich… où se trouvent bien sûr les tableaux en question !

Pour cette “View of Owharre” (plus question de “part of” ici ?) un muséographe (anonyme) nous assène : “The freshness of the painting, its topographical accuracy and its treatment of light indicate that it was done on the spot. Cook anchored in Fare harbour on the west of Huahine on 2 September 1773, staying for some five days. Hodges’s picture of the bay, overlooked by a towering, craggy peak, silhouetted against a vast sky and becalmed ocean, must have been painted during this period, presumably from the ship’s cabin. The uneven paint application suggests a fairly hasty execution.” Ma traduction : “La fraîcheur du tableau, sa précision topographique et son traitement de la lumière indiquent qu’il a été peint sur le vif. Cook jeta l’ancre dans le port de Fare dans la partie ouest de Huahine le 2 septembre 1773 , y restant quelques cinq jours. La représentation de la baie par Hodges, avec la colline qui la surplombe, le pic pointu qui se découpe sur un vaste ciel et un océan calme, doivent certainement avoir été peints durant cette période, depuis la cabine du bateau selon toute vraisemblance. La peinture appliquée de façon inégale suggère une exécution assez rapide.” Comme on vient de le voir, la “précision topographique” est en réalité sérieusement sujette à caution, d’une part parce que cette scène ne ressemble pas à Huahine, comme l’affirme pourtant le spécialiste, qui ne semble pas avoir de conflit avec l’autre vue de Fare (BHC2418)  et aussi parce que l’île qui se trouve derrière est problématique (il n’y a pas d’île dans cette direction sud-ouest).

BALI HAI VU DU CIEL

-Vous voyez une île au large capitaine ? – Je ne suis pas capitaine, je suis seulement monté en haut d’un vieux cocotier

Un examen plus précis du tableau ne peut conduire qu’à des difficultés supplémentaires : – où dans les îles de  la Société, peut-on trouver une colline rocheuse si escarpée et en même temps si proche du rivage ? Il faudrait que cette surprenante butte soit encore associée à deux traits assez particuliers : avoir une sorte de petit port naturel derrière, niché dans  la concavité de la même colline, d’une part; la fermeture du récif barrière exactement en face, soit l’existence d’une passe, d’autre part. Si la “réutilisation” de la même colline dans un autre tableau n’est pas gênante a priori (sauf si l’autre tableau est censé représenter un autre endroit, mais ce n’est pas clair) d’autres éléments viennent bien sûr encore à charge de la “précision topographique” : La substitution, au loin, d’une île très différente dans les “War Boats of Tahiti” est vraiment une preuve de manipulation. – Dans ce second tableau l’anse abritée qui servait de port pour les pirogues dans le premier est maintenant plutôt une embouchure de rivière ??? Finalement je découvris que sur un autre site à la goutte d’eau, notre troisième tableau, soit BHC2418 était bien catalogué comme “View of part of Owharre [Fare] Harbour, Island of Huahine” : http://collections.rmg.co.uk/collections/objects/13893.html

Comme je l’ai déjà écrit, c’est une représentation déjà problématique de la baie de Fare, même si on tient compte d’une certaine license poétique. Il existe d’ailleurs d’assez nombreuses représentations beaucoup plus fidèles.

Un exemple de représentation fidèle de la baie, à part la direction attribuée au tableau qui est fausse (plein sud).

Curieusement le nouveau commentaire ne mentionne pas sa “précision topographique”, juste l’idée que c’était l’habitude pour les officiers de prendre des “profils” de la côte et que Hodges avait aussi pour fonction d’enseigner cet art aux officiers. Ah oui, le tableau serait un des premiers à montrer ce qui se passe quand un navigateur européen rencontrait la difficulté de “représenter les effets de la lumière dans l’hémisphère sud” (il est connu que dans l’hémisphère sud, toutes les choses ont la tête en bas, d’où la difficulté…). Enfin, les Musées Royaux ont apparemment encore un autre site : http://nmmimagestest.captureweb.co.uk/?service=set&action=show_content_page&language=en&set=103&ref=news Dans ce dernier catalogue, toujours orné de la goutte d’eau, notre premier tableau BHC1840 s’appelle maintenant “Owharre harbour, Huahine”…. comme chez les vendeurs de croûtes mal séchées.

Conclusion

J’ai pensé tout d’abord à une erreur de Wikipedia, possiblement répercutée sur d’autres sites mineurs. Très rapidement l’enquête a montré que la situation était plus compliquée. L’amateurisme ne semble pas l’apanage de Wikipedia. Je ne sais pas comment travaillent, ou sont censés travailler,  les conservateurs de musée ? D’où vient le titre attribué à tel ou tel tableau ? Connait-on le titre attribué au départ par le peintre ? Il est louable de répertorier les tableaux avec une référence , mais tout de même le titre officiel ne devrait pas varier, ou être le même que celui d’un autre tableau de la même collection…

Le trajet de l’expédition ne semble pas être passé par Maupiti, il faut que je cherche un autre piton rocheux…

Plus profondément, il semble  finalement que ces erreurs soient le fruit d’une mystification, dont Hodges se serait rendu coupable, selon les étapes suivantes :

1 Hodges peint plusieurs tableaux de profils de côte, à Tahiti et au îles sous le vent, avec des montagnes réalistes et parallèlement à son rôle de prof de dessin ( mais n’a guère de succès en société).

2 Hodges dessine aussi plusieurs esquisses et tableaux comprenant des pirogues, normales ou guerrières.

3 À un moment, Hodges peint BCH2418, représentant le site de Fare, mais avec des montagnes un peu “dramatisées”. Il en est tellement content, ou en reçoit tellement d’éloges qu’il va un peu plus loin :

4 Empruntant un pic rocheux dans un paysage de montagne (peut-être le sommet de Maupiti, y sont-ils allés ? il semblerait que non, mais on peut trouver des pics semblables un peu partout, à condition de ne pas les chercher immédiatement au bord d’une passe…) il le replace dans une scène côtière, agrémenté d’une île lointaine et d’un récif. On obtient BHC1840 !

5 Encouragé par ce nouveau succès et probablement une pluie de compliments sur cette vue “plus vraie que nature” Hodges réutilise sa dramatique colline, remplace la fade île lointaine par la plus spectaculaire Borabora qu’il a déjà représentée dans BHC2376 et finalement, ajoute les pirogues de guerre qu’il a déjà peintes plusieurs fois (“Tahitian war canoes”). Un petit personnage sur la gauche (comme dans “Tahiti revisited”, mais sans les nudistes, qui émigreront dans “Waterfall Tahiti”) et deux ou trois cocotiers, et hop voilà la carte postale idéale, le tableau qui couronne toute une carrière de peintre de la marine (je laisse  au lecteur le soin de déterminer l’origine d’autres éléments).

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui comment Hodges a pu présenter à son retour des toiles représentant fidèlement  les côtes visitées d’une part et de hardies compositions picturales d’autre part. À sa décharge, les “War Boats” ne semblent pas réellement attribués à un endroit spécifique. Leur sujet, ce sont les pirogues, le mana qui émane (!) du Tahu’a ou du chef, pas la véracité géographique…

Il reste possible que  BHC1840, une sorte d’essai pour ces War Boats, n’ait pas réellement été situé à Huahine par Hodges, mais réattribué plus tard par un muséographe distrait et/ou incompétent (je sais c’est une supposition presque surréaliste) compte tenu de la vague ressemblance avec BHC2418 ? Cela expliquerait la confusion actuelle des titres des deux tableaux “View of a part of Owharre etc.”.

Alternativement, réaliser que pendant tout ce temps, une armée (c’est le cas de le dire) de spécialistes s’est occupé de ces tableaux sans s’apercevoir de rien, donne à penser que cela a pu être le cas depuis le début : mélangeant allègrement son rôle premier de dessinateur de marine et son succès croissant d’iconographe lancé dans les mass media, Hodges s’est sans doute progressivement rendu compte que personne n’avait rien à fiche de la conformité géographique, sociologique, ou nautique de ses toiles. Et on peut dire que pendant 240 ans, il a eu raison.

Générique de fin

Aucun peintre de la marine, aucun conservateur de musée n’a été maltraité pendant l’écriture de cet article. Tous ont continué à toucher leur plein salaire, leur retraite en ce qui concerne Hodges. 11 avril 2012 Dear Mr Jourdan, Thank you for contacting the National Maritime Museum. Your enquiry has now been passed to the relevant specialist for consideration. The expected timescale for responding to this enquiry is 20 working days from the date of receipt. If you have not received a response within this timescale or have additional information or questions related to your query, please contact the Records Management Department at rmenquiries@rmg.co.uk quoting the reference number, S12/297. Yours Sincerely Eleanor Burgess Records Manager Royal Museums Greenwich National Maritime Museum  |  Royal Observatory Greenwich  |  The Queen’s House

Un commentaire

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  1. Ducrot

    On nous cache tout, on nous dit rien…

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