“Le français moderne n’a plus de diphtongues” ? D’où vient cette idée, et surtout cette citation ?


Vers 2005 j’entamai la rédaction d’un article sur les interactions ou interférences entre la langue française et la langue tahitienne. Cette tâche avait déjà été entreprise par d’autres, mais tous ceux que j’avais lus se cantonnaient aux aspects syntaxiques, quelquefois légèrement phonétiques, mais sans jamais toucher réellement à la phonologie.

Mon article fut finalement publié sur Knol à partir de 2009 je crois. Mais à la disparition de cette plate forme de Google vers 2012, je le transférai ici sous WordPress avec un nouveau titre : Réalisations et perceptions dans le français parlé à Tahiti.

L’article, rédigé par un débutant en linguistique, comprenait une description des systèmes phonologiques du tahitien et du français. Pour le tahitien, je me basai sur les descriptions assez nombreuses de la langue qu’on rencontre assez facilement. Pour le français, j’eu la naïveté de me fier à ma propre connaissance de ma langue maternelle…

Ma description du français résultante comprenait un certain nombre de diphtongues, c’est à dire (si on peut accepter cette définition provisoire ici) des voyelles qui avaient une prononciation complexe, comme s’il y en avait deux prononcées, mais qui en réalité ne devaient être comptées que comme une seule unité…

Sans le savoir j’avais enfreint un des grands dogmes de la grammaire du français.

Très rapidement après la rédaction de l’article, en me documentant sur tel ou tel sujet, je butai en effet ça et là sur la phrase qui fait le titre du présent travail ” Le français moderne n’a plus de diphtongues”. Je n’ai jamais fait la liste des endroits où cette citation est reproduite, mais cela serait intéressant car elle apparaît dans de nombreux manuels,  dictionnaires, encyclopédies, sites pédagogiques, etc.

J’étais un peu étonné de voir une affirmation aussi catégorique apparemment toujours citée sans source. Je découvris même un phénomène étonnant :

Entre son édition de 2002 et la précédente, le petit Robert était passé d’une définition apparemment inspirée du dictionnaire de l’Académie (qui maintient une tradition philologique de l’existence des diphtongues en français) à une définition complètement différente, rapidement conclue par la phrase que nous étudions. Est-ce qu’un dictionnaire donne pour définition du lion : c’est une sorte d’animal qui n’existe plus dans l’Europe moderne ?

Vers 2008, je me hasardais sur ce forum : http://www.languefrancaise.net/forum/viewtopic.php?id=2134

J’y croisais le fer pendant un mois ou deux avec une bande de personnes différant dans leurs arguments concrets, mais toutes d’une extraordinaire mauvaise foi, bien qu’involontaire si on peut dire :

C’est la mauvaise foi très reconnaissable des tenants d’une théorie (qu’ils croient) officielle dès lors qu’ils sont confrontés à ce qui pour eux est une “théorie de la conspiration”. Tous les arguments qui vont dans le bon sens leurs sont alors bons, même dépourvus de toute référence ou de toute logique. Par contre tout argument ou idée qui va dans le mauvais aurait besoin d’être authentifiée par l’Académie, les dictionnaires, etc. pour commencer à être examinable…(apparemment un néologisme).

Il faut voir sur des posts et des posts ces acharnés de la non-existence de la diphtongue refuser d’en donner une définition ou un test et revenir sempiternellement à leur point de départ (et d’arrivée) qui est l’idée que les diphtongues, s’il y en avait, on les entendrait, mais comme il n’y en a pas, on ne peut pas en entendre, et donc c’est pour cela qu’on n’en entend pas.

Si je l’avais connue à l’époque, j’aurais renvoyé ces personnes (probablement en vain) vers cette belle citation de Michel Santacroce “On voit donc que ce n’est jamais sur ses caractéristiques phonétiques qu’on assigne une place à une unité, mais sur son rôle dans le système” (Quelques aspects du fonctionnalisme).

Malgré une grande agitation et de grandes embardées logiques à se cogner dans les murs pour affirmer toujours la même chose en utilisant n’importe quel argument, à aucun moment aucun d’eux ne s’est gratté la tête en se demandant : “Quand même je suis bien étonné de ne pas savoir d’où vient la citation” sans parler de l’idée encore plus improbable de se demander “c’est quand même bizarre que je ne me le soit jamais demandé auparavant”. De fait il n’y avait que moi sur le forum qui se posait ces deux questions (pourquoi ne vous demandez-vous pas d’où vient cette citation, pourquoi ne vous êtes vous jamais posé cette question : “d’où vient-elle” ?).

Comme mon but sur le forum n’était pas la tâche impossible de convaincre un de ces “convaincus du contraire” mais plutôt de découvrir si l’un d’eux ne savait pas quelque chose au sujet de la genèse de cette idée, je dû me résoudre à l’évidence : dans leur mode de pensée, toute pensée juste est juste parce qu’elle est juste, toute pensée fausse est fausse parce qu’elle ne présente aucune référence convaincante… et ils ne savaient rien d’autre !

Un an ou deux se passèrent sans que j’aie de nouvelles informations. Et puis un jour, j’atterris sur un autre forum, très similaire au premier, sur lequel des pauvres bougres arrivaient en se demandant ce qu’était une diphtongue et comment on les reconnaissait.

Inutile de dire que des administrateurs, des modérateurs ou autres participants de ce nouveau forum se hâtaient de les détromper, en leur expliquant que l’ancien français avait tout une floppée de diphtongues mais qu’elles avaient disparu en “français moderne”….

À  ma grande surprise toutefois, après quelques échanges qui ressemblaient furieusement à ceux que j’avais eu auparavant sur l’autre forum, je tombai sur une personne qui me proposait une origine pour cette citation, le Précis de Phonétique Historique de Noelle Laborderie.

Madame Laborderie est morte en 2010 (http://www.cairn.info/revue-le-moyen-age-2010-3-page-861.htm)

Je me procurai immédiatement l’ouvrage, et effectivement la citation s’y trouvait comme annoncé p. 36 : “En français moderne, il n’y a plus de diphtongues ; il ne faut pas se laisser tromper par les graphies, qui sont conservatrices. ”

J’aurais dû penser depuis longtemps à chercher dans cette direction des médiévistes, car la curieuse formulation de “français moderne” qui n’est pas employée couramment par les linguistes contemporains aurait dû me mettre la puce à l’oreille…

En fait, à la page 36, Laborderie est en train de remettre une couche car à la page 6 déjà, dans ses “signes conventionnels et abréviations”, elle a défini une sorte d’accent rond souscrit mais elle en profite pour placer, avant le début du cours : “Il n’y a plus de diphtongue (sic) en FM”…

p. 122, Laborderie récapitule la réduction des diphtongues, elle n’oublie pas de repréciser : “…. il n’y a plus de diphtongues en FM”

Quelle est réellement la compétence de Noelle Laborderie par rapport au “français moderne” et comment s’articule son raisonnement sur les diphtongues ?

D’où vient Laborderie ?

Comme le montre sa bio en lien plus haut, Laborderie est issue de l’enseignement du français en lycée.  Toute sa carrière est marquée par un intérêt spécial pour l’ancien français. À force de préparer les élèves au CAPES et à l’agrégation, épreuves qui comprennent des questions ou examens sur l’ancien-français, elle devient, à la force du poignet, assistante, puis maître de conf.  et enfin professeur d’université.

Laborderie est-elle une linguiste ?

Laborderie est une philologue, elle étudie les langues écrites. Si on inclut dans la linguistique la philologie, ce qu’on ne fait plus en France depuis Martinet, alors Laborderie est une sorte de linguiste, bien sûr. Elle ne serait pas la seule philologue à se proclamer telle. Mais si on considère comme Martinet que la linguistique ne s’occupe que des langues orales (ce qui ne lui enlève pas le droit d’utiliser les notations linguistiques) alors ses travaux ne sont pas du domaine de la linguistique, ce sont des travaux de philologie, une discipline pré-scientifique. Trois observations sur son ouvrage confortent cette idée : 1 Laborderie n’utilise pas les notations linguistiques officielles de la linguistique : soit elle utilise des notations alphabétiques sans crochets, soit elle utilise les crochets mais le codage utilisé est un codage propre à elle, ou à certains de ses collègues médiévistes/philologues. 2 Si on examine sa bibliographie, Laborderie ne cite aucun linguiste traitant du français contemporain, seulement d’autres philologues spécialisés, notamment Zink. 3 Un linguiste moderne n’aurait pas l’idée d’écrire “il ne faut pas se laisser tromper par les graphies”.

Quelle est le but de Laborderie dans cet ouvrage ?

Laborderie s’est spécialisée dans la préparation des concours. il s’agit de former les étudiants non pas à la réflexion, mais à la réussite d’une épreuve extrêmement formalisée. Donc Laborderie est une médiéviste, mais pas une médiéviste de recherche ou de questionnement, plutôt une médiéviste d’entrainement intensif. Son précis s’inscrit dans cette optique, et commercialement, il est conçu pour être vendu aux gens qui préparent ces concours. Ce n’est pas ma faute si on peut dire que toute la carrière de Laborderie se fait dans cette perspective éminemment scolaire, et ce n’est pas de ma faute s’il y a une dimension péjorative de ce terme.

Laborderie est-elle spécialiste du français contemporain ?

Non, Laborderie est spécialiste de l’ancien français, ou plutôt de la préparation à des concours qui posent des questions, toujours les mêmes, sur l’ancien français et son évolution. La formulation “français moderne” n’existe d’ailleurs que dans l’esprit des médiévistes, qui se placent du point de vue des différentes anciennes strates historiques de notre langue. Les linguistes qui sont spécialisés dans le français “moderne” n’emploient jamais ce terme, car ils s’attachent normalement à parler du français “standard”, même si on est loin de pouvoir cerner toujours ce qu’ils entendent par là.

Pourquoi peut-on dire que la position de Laborderie est extrêmiste ?

 

J’ai voulu comparer le contenu du précis de Laborderie avec un autre ouvrages traitant de la question. Ne pouvant me procurer Phonétique Historique de Zink, qu’elle cite, j’ai pris à la place son Que sais-je, intitulé “L’ancien français”.

À 99%, les thèses sont similaires, les auteurs décrivent les mêmes phénomènes avec à  peu près les mêmes mots (conformité au programme des concours oblige, probablement).

Toutefois j’ai relevé plusieurs différences caractéristiques :

Zink prend bien soin, alors qu’il est pourtant dans un ouvrage de grande vulgarisation, de prévenir que la connaissance de l’ancien français est surtout ECRITE, et que nos connaissances réelles sur sa prononciation sont très minces. “De la langue parlée nous ne connaissons quasiment rien…” écrit-il !

Aucun avertissement semblable chez Laborderie, qui assène ses prononciations du latin au français moderne comme si tout était parfaitement connu.

Zink pense aussi que les diphtongues médiévales se sont transformées en autre chose, c’est la “réduction” des diphtongues, mais il n’insiste pas plus que ça et n’aboutit pas à une théorie de la disparition des diphtongues en français contemporain…

On l’a vu, Laborderie martèle la disparition des diphtongues chaque fois qu’elle le peut. Elle n’a apparemment jamais pris note de l’existence “moderne” d’une variété de français au Canada. Le français du Canada est connu pour diphtonguer des voyelles qui ne le sont normalement pas à Paris et de nombreux articles discutent de cette variation. Ce fait suffit donc à ruiner la valeur de sa phrase.

Par ailleurs, j’ai montré qu’il existe bien des diphtongues en français standard de Paris, mais que que pour les reconnaître, il fallait finalement disposer d’une DEFINITION de la diphtongue et que cette définition ne peut pas être, en science, une formule du style : je n’entends pas de diphtongue à tel endroit donc c’est qu’il n’y en a pas…

Enfin, le mécanisme qui permet à Laborderie d’annoncer la mort de toutes les diphtongues en français, c’est la “bascule” (sic) de l’accent. Cette “bascule” laisse à la place de l’ancienne diphtongue une voyelle et une semi-voyelle (que Laborderie ne définit guère). Selon Laborderie la semi-voyelle finit par se changer complètement en consonne ! Un processus qu’elle note consonnification (on atteint là une extrémité dans l’utilisation de ces catégories, les semi-voyelles étant déjà en fait prononcées comme des consonnes, chez les autres phonéticiens ???). Il est possible que Laborderie ait pris ces idées et ce mécanisme chez son maitre Régnier dont elle ne cite toutefois pas de document.

Si on revient à Zink, il décrit un mécanisme similaire de “bascule de l’accent” (moins mécanique et absolu que chez Laborderie il s’entend) mais à la fin il semble qu’il considère que certaines diphtongues ont disparu, mais qu’il reste parfois ce qu’il appelle des “fausses diphtongues” (un ancien concept des philologues). Remarquons que dans le dictionnaire de l’Académie, ces “fausses diphtongues” étaient bien comptées comme diphtongues au final.

 

Conclusion

La formation de cette idée fixe chez Laborderie s’explique apparemment par auto-entrainement dans le martelage pédagogique, même si l’analyse du basculement des diphtongues, en plus molle (l’analyse), se retrouve aussi probablement chez d’autres médiévistes.

Une personne légèrement marginale par rapport à l’Université et la linguistique, des raisonnements poussés à bout pour être plus pédagogiques. Un environnement commercial avec une compétition entre les candidats, bien sûr, mais aussi une compétition entre les professeurs/vendeurs-de-manuels de bachotage.

À l’arrivée, une phrase et une idée définitives que l’on retrouve à tout bout de champ  ! (sauf dans les autres ouvrages sur la question, à première vue).

Une fois dans le manuel, cette théorie personnelle de Laborderie s’est imprimée dans l’esprit de centaines et de centaines d’impétrants aux CAPES/AGREG et il n’est pas difficile d’imaginer comment de là, on la retrouve multipliée à l’infini sans qu’elle soit jamais critiquée scientifiquement.

Une fois arrivés à la fin de leur carrière, ces grammairiens désœuvrés se retrouvent ultimement sur les forums et blogs consacrés à la langue française, où il peuvent expliquer aux gens qui se posent des questions que “Le français moderne n’a plus de diphtongues”…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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