Retour vers le futur pourquoi pas, mais est-il devant ou derrière nous, ce futur ?


retour vers le futur

Observations exotiques

Périodiquement des linguistes, ou ethnologues, découvrent que dans telle ou telle culture, le futur n’est pas “devant” les gens mais derrière eux, tandis que le passé serait devant eux.

Par exemple dans le numéro de National Geographic daté de juillet 2012, l’article “Saving Lost Languages” donne l’information suivante sur la langue Tuvan, parlée aux confins de la Russie et de la Mongolie par quelques 200 000 personnes :

[ songgaar ] : go back | the future

[ burungaar ] : go forward |the past

Tuvans believe the past is ahead of them while the future lies behind. ….. The children [ …] look to the future, but it’s behind them, not yet seen.

(Les Tuvans croient que le passé est devant eux, tandis que le futur serait derrière eux. Les enfants …. sont tournés vers l’avenir, mais il est derrière eux, c’est pour ça qu’on ne le voit pas).[ma traduction]

J’ai déjà rencontré dans le passé le même type d’analyse à propos du tahitien (je n’ai pas la référence de cet article toutefois) et on verra à la fin de cet article que ces constatations se ramassent à la pelle.

En se basant en tahitien sur des expressions telles que “na mua ‘ae” = autrefois,  où “mua” est un mot qui exprime normalement la progression vers l’avant du corps (” ‘i mua” = en avant) l’article dont je me souviens expliquait que dans la langue (et la pensée) tahitienne, la conception européenne d’un avenir en avant de l’observateur et d’un passé en arrière était inversée. Pour le tahitien, le passé était devant lui et l’avenir derrière lui, et cela était d’ailleurs plus logique car on peut regarder son passé, mais pas son avenir. On retrouve exactement cette analyse dans la remarque citée plus haut à propos des enfants Tuvans…

Une première erreur d’analyse, repérable même et surtout si l’on ignore tout du Tuvan, est de penser que les locuteurs sont dans le même état d’esprit quand il prononcent le premier mot pour signifier “go back” et quand ils le prononcent pour signifier “the future”.

 

La vision européenne, avec l’avenir devant, et le passé derrière…

Les auteurs qui font ce genre d’observations ne semblent pas remarquer que dans leur propre langue il y a des faits similaires :

En français, une des expressions les plus courantes pour dire “autrefois”, c’est “avant”, comme dans : “avant, c’était mieux…”.

Le mot avant, qui exprime ici le passé, est pourtant typiquement un mot qui se rapporte à la partie du corps qui est DEVANT l’observateur : aller “en avant” ce n’est pas vraiment reculer…

Il est plus difficile de trouver des exemple pour le futur, mais “ensuite” est un mot de la famille de suivre, suite, etc. Famille qui désigne le fait de se trouver derrière quelqu’un ou quelque chose.

En anglais on a bien sûr pour signifier autrefois : “before”, un mot typiquement lié lui aussi au devant du corps ( cf. forehead = front).

Symétriquement, en anglais toujours,  “after” désigne ce qui vient ensuite, dans le futur,  mais il s’agit bien entendu d’un mot qui désigne les parties du corps (ou surtout d’un engin) situées à l’arrière (aft, abaft sur un bateau…).

 

Double confusion linguistique

En somme, que nous apprend cette histoire ?

Tout d’abord que certaines observations linguistiques sont plus faciles à faire “naïvement” dans une langue étrangère que dans sa propre langue.

Quand nous utilisons notre propre langue, le sens des mots/expressions est tellement immédiat que nous n’analysons pas les phrases, les mots, la prononciation exacte. Le sens coule directement dans notre tête, un peu comme dans la télépathie des romans de science fiction.

Quand nous écoutons une langue étrangère au contraire, nous trébuchons sans cesse sur les sons, sur les mots utilisés, sur la tournure des phrase. De là ces observations sur des sens apparemment exotiques dans ces langues, dont la nature illogique nous saute aux yeux.

En réalité, le langage n’est pas logique. Pour exprimer des notions abstraites comme celles de passé et de futur, il est naturellement conduit à utiliser des mots à connotation spatiale, une dimension dans lequel le repérage est beaucoup plus facile à expliquer. Toutefois ce report de coordonnées, d’orientation de l’axe du temps, s’est fait sans aucune logique et/ou se réorganise périodiquement, quel que soit la famille de langue.  Différentes situations qui nécessitent l’emploi des mêmes mots conduisent inévitablement à des contradictions.

L’avant du corps est dans tous les pays et sous toutes les latitudes ce qui passe en PREMIER (dans une porte par exemple) et ce qui s’est passé en PREMIER est nécessairement plus ancien que ce qui se passe après…. La banalité de cette évidence fait qu’il existe (et qu’il a existé) probablement des milliers de langues, sinon toutes, dans lesquelles des mots expriment le passé ET l’avant du corps.

L’autre piège, déjà évoqué, c’est que le même mot peut avoir deux sens différents, voire opposés. On est habitués aux homophones comme saint et sein. Leur notation différente nous donne même un certain confort mental pour les visualiser. Appelons les des homonymes externes, car les deux mots ont une étymologie différente bien sûr. Il faut rester conscient que linguistiquement, c’est la même chose qui est prononcée, et entendue.

Il existe aussi des homonymes internes,  où le même mot, avec la même étymologie, a bien deux emplois différents et qui sont bien ressentis comme différents (comme le fait remarquer Asic voir note * en fin d’article)

C’est exactement ce qui est arrivé en français avec le mot “plus”, qui signifie originellement davantage mais s’est trouvé pris, de même que d’autres mots comme “pas”, “personne” dans un processus de transfert de la négation. Il en résulte que “plus”, notamment en fin de phrase, quand la dernière consonne n’est pas prononcée, a endossé le sens de “no more”. Le résultat actuellement c’est qu’il y a deux mots qui se singularisent en français, même si les dictionnaires continuent (provisoirement) à n’en indiquer qu’un seul : [plys] qui signifie “davantage” et [ply] qui signifie “pas davantage” !

Tandis que ces deux formes, produites par le phénomène particulier de la liaison,  se spécialisaient dans ces acceptions différentes, mais surtout opposées, la forme [plyz], instable sémantiquement commençait à disparaître et on ne l’entend plus aujourd’hui  (avez vous pensé : “pluzaujourd’hui ?) dans le langage courant.

Ce cas de spécialisation phonologique doit être assez rare et dans la plupart des cas le mot peut diverger vers deux sens opposés alors que sa prononciation est exactement le même dans les deux cas. Je trouve en octobre 2014 qu’il s’agit alors d’un “auto-antonyme”, il y a une définition en anglais sur wikipedia, mais pas de page en français pour le moment. (http://en.wikipedia.org/wiki/Auto-antonym)

Pensez à “juste” en français, qui veut dire “exact”  mais aussi “presque exact, mais un peu faux”. Plus personne n’emploie d’ailleurs, il me semble, des formules comme dans “il a vu juste”, qu’on pourrait interpréter comme “il avait raison” ou bien comme “il a mal estimé la réalité” ?

Une “correction” syntaxique permet fréquemment de régler ce genre de cas : l’emploi de tournures de phrase différentes ou même un simple groupement de deux morphèmes permettant de préciser le sens du mot litigieux :

“Tout à fait juste” opposé à “un peu juste”, par exemple permettent de régler le cas d’un “juste” isolé trop ambigu.

Des composés comme déjà/jamais sont des formations qui évoquent d’ailleurs un règlement, dans le passé, du cas du mot “ja” en perte de repères… (peut-être aussi car devenu trop court).

De même en anglais : forward/before également sont clairement des constructions visant à expliciter le sens donné à “fore”

 

Quelques liens et références :

Cette illusion n’épargne pas les “chercheurs” … Ici un article publié dans la recherche, qui avance que l’Aymara est “le seul cas connu d’inversion de la conception du temps par rapport à la nôtre.” : http://www.larecherche.fr/savoirs/ethnologie/passe-devant-soi-01-09-2008-87564 (qui n’a jamais publié mon commentaire, bravo pour la déontologie). L’article est reproduit ici : http://www.cogsci.ucsd.edu/~nunez/web/LaRecherche.pdf

La même langue est citée aussi dans ce blog : http://www.onnouscachetout.com/forum/topic/17345-peuple-aymara-le-passe-est-devant-et-le-futur-derriere/

Là ce ne sont plus les Aymaras, mais les maoris : http://magazineprosperchroniques.blogspot.co.nz/2009/01/et-si-le-passe-etait-devant-nous.html

Là, en même temps les maoris et les aymaras : http://pocombelles.over-blog.com/article-i-nga-wa-o-mua-the-selchie-warrior-96097370.html

Chez les peuples malgaches : http://www.anthropologieenligne.com/pages/tempsM.html (” Si on peut parler d’une conception de temps linéaire chez les Malgaches, comme on trouve aussi parmi les Occidentaux, cette conception est orientée à l’envers de ce qu’elle est normalement chez les Occidentaux.”)

D’autres blogueurs parlent de ces différences (supposées) ici et là :

http://liensutiles.forumactif.com/t13483-votre-futur-est-derriere-vous

http://www.martinestimuli.com/le-passe-est-il-bien-derriere-nous/

 

Une thèse (bancale) sur la question

Dans sa thèse LA REPRÉSENTATION COGNITIVE DU TEMPS ET DE L’ESPACE (Univ. Genève, Univ. Lyon, 2004), Tijana Asic nous dit que “La direction frontale est représentée en français par des prépositions ou des locutions prépositionnelles :

devant/derrière, en face de/dans le dos de.

Son sens positif est indiqué par le front, les yeux, le menton, les orteils, le coeur, tandis que son sens négatif est donné par la position de la nuque, des talons et des reins. La représentation du temps est en général basée sur la direction frontale. Les événements du passé sont « derrière »nous, tandis que le futur est « devant » nous.”

Ah bon, “en général” ????

Asic cite l’exemple suivant :

“….Chose intéressante, Herskovits (1997, 167) classe dans ce groupe la préposition before (mais non after), qui a deux sens : Before me was my longlost friend (Devant moi se trouvait mon vieil ami depuis longtems (sic) perdu de vue) vs He entered before her (Il entra avant elle).”

sans remarquer qu’on pourrait traduire aussi en français avec le même mot dans les deux acceptions : “il entra devant elle” un peu inaccoutumé mais bien compréhensible…..donc que le phénomène surprenant d’avoir “deux sens” mis en avant en anglais est tout à fait aussi réel en français.

Aussi plus loin : “John is ahead of Mary in the line (John est avant Mary dans la queue).” peut très bien se traduire aussi : “John est devant Mary…” (je pense que ces traductions sont d’Asic, dont la maitrise du français est difficile à évaluer, mais qui est clairement étrangère).

Et encore : ““Or, en dépit de la première impression, l’isomorphisme avec le français n’est pas total, car before, qui à l’origine était une préposition par excellence spatiale, a des emplois spatiaux que avant ne tolère pas : (133) He stood before me. Il se tenait devant moi.”

Je ne suis pas d’accord car on pourrait aussi traduire “il se tenait en avant de moi” (surtout dans le cas où les deux acteurs regardent dans la même direction, chose qui n’est pas précisé dans la phrase en anglais).

Mais pourquoi est-ce que je cherche la petite bête dans les traductions d’Asic ? Parce qu’elle sont révélatrices de sa démarche :

Dans tout son travail, Asic semble considérer avant et devant comme deux morphèmes absolument différents et séparés, comme dans le tableau de la page 203, un bien curieux parti-pris si l’on considère leur interchangeabilité relative que je viens de démontrer dans ses propres exemples (je ne dis pas qu’ils sont TOUJOURS interchangeables aujourd’hui).

Même après avoir rappelé leur étymologie p. 236 et noté “la grande proximité de leurs sémantismes.” p.238, elle continue à les utiliser comme des mots ayant des acceptions différentes : “en effet, en allemand, on a la préposition vor qui signifie devant et avant,” (p. 367).

L’origine de l’erreur d’Asic est qu’elle se focalise d’abord sur le couple : devant/derrière, dont elle montre d’ailleurs avec justesse qu’il s’est spécialisé spatialement et ne peut plus (sauf littérature ou proverbes) servir temporellement.

Dans un deuxième temps elle affirme que parallèlement le couple avant/après s’est spécialisé temporellement et c’est là qu’on s’aperçoit qu’elle a visiblement zappé qu’ “avant” est également engagé dans l’opposition avant/arrière, pleinement spatiale. Naturellement le mot “avant” est aussi directement lié au sémantisme de avance/avancer avec tous leurs composés à double valeur spatiale et temporelle.

À cause de cette impasse, le mot arrière est totalement absent des analyses d’Asic ! Il est ahurissant, bien que compréhensible, de voir que cette thésarde étrangère est passé à côté de quelque chose d’aussi simple mais je ne trouve pas de mot pour qualifier le fait que ni à Lyon, ni à Genève, quelqu’un n’ait pu lui signaler cette évidence !

Asic conclut sa thèse : Le système 2 + 2, donc des prépositions exclusivement spatiales et des prépositions spatio-temporelles basées sur l’idée d’ordre dans le mouvement. C’est le cas du français, de l’arabe et dans une certaine mesure de l’anglais.”

Cette conclusion sur la structure du français  en 2+2 c’est à dire avec une double symétrie des quatre mots “avant/après, devant/derrière” est évidemment complètement erronée et Asic aurait d’autant pu remarquer la situation morphologique très intéressante en cause qu’elle a habilement fait valoir que après (temporel) n’était pas très différent de auprès (spatial).

En effet, il est impossible de ne pas voir que la symétrie sémantique (fausse) qu’elle observe est basée sur une symétrie morphologique (réelle) :

“avant” et “devant partagent la même terminaison -vant tandis que leur début ressemble soit à la préposition “à” soit à la préposition “de”. (bien sûr, étymologiquement, c’est av-ant, pas a-vant mais celà n’a plus d’importance aujourd’hui).

“arrière” (le grand oublié de la thèse) et “derrière” ont aussi la même terminaison -rière et on retrouve les pseudo prépositions à et de (prononcée pour cette dernière légèrement différemment j’en conviens).

Une autre manière de présenter la chose serait tout simplement de dire que derrière et devant ne sont guère différents de “d’arrière” et d’avant”

“après”, le terme qu’Asic oppose systématiquement à “avant”, est bien sûr tout à fait décomposable en à-près et c’est bien là d’ailleurs son étymologie.

J’en conclus que les 5 mots étudiés se présentent tous comme composés de deux morphèmes, dont le premier est assimilable à une préposition (même si grammaticalement cela n’est pas l’analyse normale) tandis que le deuxième est un morphème lié, non isolable dans la langue (sauf “près” bien sûr). L’ensemble forme un complexe sémantique très cohérent, comparable au système des pronoms, et dont les éléments sont pratiquement encore à la limite d’être productifs.

Un personnage à la Salvatore, le moine du Nom de la Rose qui baragouine son mélange de langues, qui dirait : “rière, rière, signor, vouz este tropo vante” serait parfaitement compréhensible.

Donc à l’erreur d’Asic dans son enquête sur le champ sémantique de “avant” et son oubli du mot “arrière” s’ajoute un enfermement dans les formes écrites de ce complexe. Les mots, en linguistique , ne doivent pas être confondus avec leurs notations.

On écrit bien “debout” en un seul mot mais “de chant” (ou “de champ”) en deux mots….Qu’est-ce qui m’empêche d’écrire : “il est venu à près mais il aurait pu venir à vant, se mettre de vant au lieu de de rière” (ou “da rière” comme en picard…) ?

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*“Or, une chose très importante doit être soulignée ici : les locuteurs des langues slaves qui ne sont pas linguistes ne sentent pas du tout que, dans la construction dans x temps, za signifie derrière. Ils disent que c’est une autre préposition (bien évidemment homonyme) et trouvent inacceptable l’idée qu’on peut référer à un événement dans le futur comme étant derrière.” 

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