Le français pseudo-standard


L’extinction du français traditionnel et partant, du français standard, notamment dans les médias parisiens.

Dans un précédent papier, j’ai donné des définitions et une classification pour les catégories de locuteurs du français. Ici je montre comment la nature interactive du langage fait que les couches extérieures de locuteurs, exogènes, finissent par percoler les couches intérieures, traditionnelles. Dans le cas du français -langue archaïsante – cela signifie à terme la disparition de ces dernières, qui avaient conservé des éléments phonologiques et prosodiques historiques, éléments qui sont remplacés en partie par des imitations.

En construction, rédigé à 70 %

̜Ecrit pour Knol à partir d’août 2011
Dessin de Reiser

Introduction

Cet article ne parle pas du français – le personnage ci-dessus – qui existe peut-être toujours, mais qui survivra surtout dans l’imaginaire des étrangers (avec un tricot à rayure, le saviez-vous) et probablement pour longtemps encore !
Dans un article précédent, j’ai montré la confusion totale qui existe autour de l’expression “français standard“, que beaucoup de gens emploient, mais très peu définissent.
Chez beaucoup de personnes, qui n’ont pas – de fait – de prétention linguistique (au sens scientifique), la conception du langage est “entre deux chaises”. Ils se représentent très mal la langue parlée, sinon comme un sous-produit de la “langue écrite” [1]. Dès lors la définition de ce que pourrait être le français standard leur est impossible.
Heureusement la nécessité de travailler à partir de définitions n’est souvent pas leur souci principal (et c’est pour cela qu’un des sens en français de  “c’est de la littérature” est “c’est du pipeau”) sinon ils auraient un jour eu l’idée d’ouvrir un bouquin de linguistique et seraient tombés sur la notion de base qui définit une langue : le système phonologique.
Chez les linguistes, qui devraient normalement connaitre, et se baser, sur cette distinction (il n’est de langue que parlée ) on note dans plus d’un cas les mêmes hésitations. Ceux qui ont la représentation la plus claire de la langue comme étant un fait de parole parviennent tout au plus à se représenter le français standard (ou de référence) comme une sorte d’accent et/ou un niveau de langue (un peu comme on distingue les différents registres dans les études littéraires).
Mis à part l’opposition qu’on rencontre assez souvent du langage soigné avec un langage populaire, les tentatives de définition du français standard sont aussi le plus souvent handicapées par l’absence, dans leur projet, de définir d’autres catégories, éventuellement englobées ou englobantes. Imaginez que vous vouliez définir ce qu’est un insecte, mais que vous ignoriez délibérément la notion de patte, d’abdomen, de tête, et d’arthropode…
Finalement, on s’aperçoit que nombre d’auteurs confondent allègrement la langue française et la France, la deuxième étant vues comme le réceptacle naturel de la première. Il s’agit naturellement d’une confusion entre la “culture française” (baguette+ Joconde+tour Eiffel+parfums+….[2]) d’une part et la “culture de la langue française” d’autre part qui recouvre naturellement – dès qu’on veut bien se donner la peine de faire quelque recherche – des régions qui ne sont pas situées en France, tandis que des régions éminemment françaises (prenons le Pays Basque par exemple) n’en font évidemment pas partie.
A l’étranger, cette vision réductionniste se matérialise par la notion de “native speaker”. Si vous avez un passeport français, vous êtes donc un “native speaker”…
Confusion à l’intérieur de la confusion précédente, ceux qui se lancent dans des discours sur le français standard finissent par parler de Paris, ou de la région parisienne, ou de l’île de France dans les cas les plus exotiques. C’est naturel bien sûr, une langue doit avoir un épicentre, mais même quand ils sont conscient que Paris n’est qu’un melting-pot, ils n’arrivent jamais à se détacher complètement de l’idée que ses habitants, par une mystérieuse alchimie, deviendraient capable de parler un “français de Paris”….
La condition toutefois pour arriver à cette métamorphose serait apparemment d’être un “parisien” (est-ce que le parisien a le droit d’habiter à Pontoise ?) mais pas un parisien ordinaire, attention : un parisien “cultivé”. Le “parisien cultivé” peut tout : même si son père est anglais et sa mère corse, par le droit du sol, il se met dès son plus jeune âge à parler le “français de Paris”. N’insistons pas, je me suis déjà abondamment moqué de cette illusion dans mon knol sur Martinet.
Enfin, si ce quidam apparaît dans les médias (là encore il y aura le plus souvent confusion totale entre médias écrits et parlés) organes qui émettent naturellement pour la plupart de Paris, on doit s’attendre à ce qu’il brûle les étapes, il n’aura même plus la nécessité d’être “parisien” ou d’être “cultivé” : telles les langues de feu qui sont descendues sur les apôtres et leur ont donné instantanément le don des langues, l’onction des médias lui donne instantanément le don de parler le “français standard”.
Si vous ouvrez un bouquin de linguistique, vous allez probablement tomber dans les premières pages dans la démonstration qu’une langue est définie par son système phonologique. C’est la grande découverte de cette science et tous les linguistes, et même quelques autres, l’acceptent (même si apparemment beaucoup ne sont pas très regardants au sujet de la définition exacte du phonème…).
Alors comment se fait-il qu’au moment de définir une catégorie de langue idéale, centrale, un modèle en quelque sorte, comme le “français standard”, personne ne semble songer à se baser sur l’étude du système phonologique des locuteurs ?
C’est ce que j’ai fait dans mon article cité plus haut et c’est de cette manière que je suis arrivé à la notion de “français traditionnel”, catégorie plus solide dont le français standard n’est qu’une sous-partie idéale, ou idéalisée. Cette classification, que j’illustre pour le français, est en réalité applicable à n’importe quelle langue.
Le français traditionnel est le français parlé par les locuteurs qui réalisent notamment, dans leur pratique quotidienne autant que soignée, une version conforme du système phonologique, tel qu’il a été défini pour leur langue [3]. Normalement, ce locuteur a aussi des ancêtres linguistiques qui ont tous parlé cette même langue aussi loin qu’on remonte. Il a également probablement une connaissance intime de la langue (berceuses, comptines, blagues, qu’on n’apprend que très jeune…je pense à Toto).
Enfin il n’a pas été soumis de façon intensive ou extensive à un environnement “étranger”, c’est à dire qu’il a été élevé dans un milieu où les autres locuteurs étaient aussi des locuteurs traditionnels (dans mon article sur le FS, je discute la définition de “native speaker” proposée par le site : http://neptune.spaceports.com/~words/native.html qui inclue certaines de ces conditions).

Le figuier étrangleur

Dans certaines forêts tropicales et subtropicales il existe des plantes dont le mode de vie est le suivant : elles commencent leur vie comme épiphytes ou comme lianes puis, en se servant d’abord de la plante colonisée comme support, finissent par la remplacer. Les plus connues de ces plantes sont des figuiers qu’on surnomme “étrangleurs”. Ce n’est pas le lieu d’affiner cette description du point de vue botanique, ce qui nous intéresse ici c’est la manière dont on pourrait percevoir ce remplacement selon notre interaction avec l’arbre en question.
Imaginons que vous ayez l’habitude de rendre visite périodiquement à un vieux sorcier Yaqui dans une région reculée (c’est juste pour donner une ambiance plus mystérieuse). Ce sorcier vous reçoit habituellement devant  sa petite maison, et vous avez coutume de vous attabler là sous un arbre. Imaginons encore que cet arbre soit, au cours de vos visites, colonisé par une plante de type “figuier étrangleur” [4] qui finisse, au bout de longues années, par remplacer l’arbre d’origine. De deux choses l’une :
– ou bien de cet arbre, c’est seulement l’ombre que vous utilisiez. Alors en supposant que l’ombre donnée par la nouvelle plante soit à peu près équivalente à celle de l’ancienne, vous (et le sorcier) pourriez ne jamais vous apercevoir de la substitution.
– ou bien de l’arbre, en plus de l’ombre, vous aviez l’habitude de cueillir les fruits (ou les feuilles pour les mâcher/fumer etc.). A un moment donné, par exemple quand la moitié de la frondaison de l’arbre d’origine aura été remplacée par celle du figuier, et que ce dernier commence à donner des fruits (différents), vous pourriez vous apercevoir que quelque chose ne va pas.
Si j’ai fait ce petit détour naturaliste, c’est que dans le présent article, je vais conter comment cette histoire d’arbre m’est arrivée, à cela près que l’arbre dont je parle, c’est ma langue maternelle, le français traditionnel.

Un long séjour dans le Pacifique

Je n’aurais peut-être jamais fait de la linguistique si je n’étais pas allé dans le Pacifique. Plus que le désir d’apprendre les langues rencontrées, c’est la magie de la toponymie polynésienne qui m’a progressivement donné le besoin de comprendre le système phonologique de ces langues et le mystère de leur diversification.
On ne peut assimiler des mots marquisiens ou tahitiens que si on maîtrise le h aspiré (le vrai, comme en anglais, pas le soi-disant h aspiré français [5]) et surtout, l’occlusive glottale. Leur acquisition pour un français est compliquée par le fait que le premier son n’existe pas en français, tandis que le deuxième existe mais n’est pas phonologique d’où surgit habituellement une confusion irrémédiable [6] qui empêche toute progression.
Un contrecoup imprévu de l’apprentissage réussi de ces sons est que l’oreille se met à les entendre même quand elle ne les cherche pas, si on peut dire. Les articles qui décrivent les interférences des langues polynésiennes dans l’apprentissage du français n’envisagent habituellement  que l’aspect syntaxique de ce contact. J’ai tenté de montrer, avec mes connaissances de l’époque, le curieux face à face phonologique, dont une conséquence directe est la présence de nombreuses occlusives glottales disons “imprévues” en français de Tahiti.
Bien évidemment mon oreille continuait à travailler pour son propre compte, et je me suis mis à entendre les occlusives glottales prononcées par les  français qui n’étaient pas de Tahiti… La première observation dont je me souvienne remonte à l’époque des jeux olympiques de Sydney, pendant lesquels on pouvait suivre de nombreuses retransmissions relayées par les chaines tahitiennes mais qui émanaient des chaines métropolitaines. Je viens de vérifier que ces jeux ont eu lieu en 2000 mais je ne sais pourquoi, les présentateurs ne cessaient de parler de 2001. A cette occasion je m’aperçus que ces “speakers” et “speakerines” ne connaissaient plus qu’une seule prononciation pour ce nombre, avec une occlusive glottale à l’attaque du “un”.

Un sombre recoin

Le français est une des langues qui a été le plus étudiée, paraît-il. Cela ne signifie pas qu’il l’a toujours bien été. La linguistique est réellement un recoin de la science et le corollaire de cette situation est que le scientifique de formation qui s’avance avec honnêteté dans cet espace ne tarde pas à avoir des surprises.
Définitions fantaisistes, exemples inventés, exemples tordus repris par des générations sans critique, affirmations sans preuves, généralisations sans fondement, discours de haute technicité dans lequel on discerne que certains éléments de base ne sont pas assimilés [7] sont monnaies courantes. J’en donne des exemples dans plusieurs de mes knols de cette collection.
Le pont-aux-ânes de la linguistique, c’est l’utilisation correcte des notations [phonétiques] et /phonologiques/ ! Las les dictionnaires et autres ouvrages de références, articles spécialisés ou non sont remplis de leur utilisation erratique.
Plus en profondeur, Xuan Hao CAO a montré comment les linguistes occidentaux ont perverti le modèle du phonème tel qu’il découle des lois initiales posées par les premiers linguistes, et se servent en fait d’un phonème “prêt à l’emploi” et “à la sauce occidentale” (car basé sur l’analyse phonétique en caractères latins) qu’ils appliquent sans discrimination à toutes les langues étudiées.

Particularités du français traditionnel

Pour comprendre ce qui est arrivé au français, on a besoin de faire le tour d’un certain nombre de faits et de définitions, qui serviront de repères pour connaitre si le fruit qu’on mange est le fruit de l’arbre originel, ou le fruit de l’arbre de remplacement.

La liaison

C’est un phénomène très largement étudié par les manuels, mais à la petite semaine, comme on le verra.
Le nom “liaison”, hérité de la philologie, apporte clairement avec lui l’idée d’une action dirigée : un certain mot serait normal sans la liaison, et la liaison, ce serait le fait de le lier… en ajoutant un lien. Avec un nom pareil, on peut déjà se douter que cette vision de la liaison comme une action effectuée sur un mot “non lié” a contaminé la plupart des études sur la question.
Ce serait un phénomène propre au français et il ne fait aucun doute que sa maîtrise est caractéristique du locuteur maternel (voire). D’aucuns clament de temps à autres que la liaison existerait aussi dans telle ou telle langue mais sans apporter d’arguments convaincants, et ils ne sont d’ailleurs pas pris au sérieux, apparemment, par les sources autorisées. Par ailleurs ces sources “autorisées”, de plus en plus souvent, semble-t-il, rattachent la liaison au Sandhi. Malheureusement, le cadre posé n’est pas scientifique : le sandhi n’est pas vraiment défini (Untel, telle année) et l’opération a surtout l’air d’être due au goût de ranger quelque chose dans un tiroir ayant, au demeurant, un nom qui en jette [8].

Les trois mousquetaires de la liaison

Dans les articles techniques sur la liaison, la situation est généralement présentée comme triple : la liaison serait “obligatoire”, “facultative” ou “interdite” [9][10]. Ces analyses omettent une catégorie : la liaison “impossible” :
La baignade ne peut être interdite que s’il y a de l’eau :  la liaison ne peut être “interdite” que lorsque le mot contient bien un consonne liable, mais que les circonstances empêchent, INTERDISENT, la liaison (mot suivant commençant par une consonne, un h dit “aspiré” ou syntaxiquement non liable).
S’il n’y a pas d’eau, la baignade est impossible, pas “interdite”. De même,  si un mot ne contient aucune consonne latente, la liaison n’est pas “interdite”, elle est impossible [11].

Le caractère historique de la liaison

La liaison est une survivance de prononciation plus anciennes, cela est bien vu par nombre d’auteurs. Le nombre des liaisons pratiquées dans la langue courante ou soignée s’est certainement réduit, et continuera à se réduire (pas forcément dans la diction audiovisuelle, qui parait chaque jour en inventer de nouvelles…). Il semble par aussi que le caractère interdit de certaines liaisons soit en train de s’effriter. Ainsi le h aspiré de “hauteur” empêche de dire [lotər], [lєzotər] ou [mõnotər] etc. mais pas l’élision : [alabɔnotər]. On le verra, l’élision n’est que l’envers de la liaison.
Dès qu’on s’aventure au-delà des liaisons obligatoires, les enfants doivent “apprendre” la liaison, bien plus que d’autres paramètres linguistiques comme le genre grammatical. Mis en face d’une situation inaccoutumée, les adultes en sont réduits à recommencer également tout leur apprentissage depuis le début (cf, en préparation : Moi et mon anche artificielle…).
Une conséquence de cet aspect historique qui n’est pas toujours vue est que la liaison ne pourra être étudiée de façon purement synchronique. Un modèle qui prétend expliquer la génération de la liaison au niveau de l’énoncé ignore cet aspect historique, culturel, et se trouve donc voué à l’échec.

Liaison et consonne latente

La liaison vue comme “mécanisme” est souvent décrite comme la réalisation d’une “consonne latente”. On a déjà avancé que cette appellation de “liaison” et cette vision mécanique étaient héritées de la philologie.
Dans les interprétations les moins évoluées, cette “consonne” est prise “au pied de la lettre”, c’est le cas de le dire, la “consonne” étant vue comme une lettre, un graphème. Assez souvent toutefois, l’interprétation se dégage de la vision simpliste et la consonne est bien vue comme un son, non comme une lettre. Cet accès (inaccoutumé) au niveau linguistique est facilité par le fait que les consonnes prononcées ne sont justement pas, très souvent, les consonnes écrites (dans “un grand homme” par exemple).
Un autre obstacle survient sous la forme de l’expression “latente” et de ce qu’on met dedans. Certaines sources pédagogiques ou même linguistiques [12] envisagent la “consonne latente” comme la même consonne qui “apparaît” lors de la liaison (que j’appellerai : “consonne latente 1” et celle qui apparaît dans les formes féminines ou dans d’autres dérivés de la même famille (consonne latente 2). Bien sûr, ce n’est pas complètement faux, étymologiquement parlant. Reste qu’il s’agit de deux phénomènes différents. Dans les mots qui ont toujours la consonne en question, on ne voit pas en quoi elle serait “latente”….De nombreux mots français dans leur forme la plus courte (au masculin) ont “perdu” une consonne qui ne réapparaît toutefois dans aucune liaison : dans tour (de piste) il y a si on veut une consonne “latente 2” [n], celle qu’on trouve dans tourner, tounois, etc. mais ce [n] ne peut pas réapparaître en tant que liaison (pas de “tour na tour”). La même chose pour l’adjectif “court” , qui a irrémédiablement perdu son [t], toujours là dans la graphie et qui n’en peut mais. Par contre dans “courte” ou “tourne”, les consonnes finales ne peuvent pas être qualifiées de latente.
Finalement, la soi-disant “latence” de la consonne redit un peu la même chose que la “liaison” : si la consonne EST latente, c’est donc qu’elle est normale quand elle ne se prononce pas. Quand elle se prononce et qu’elle n’est donc plus latente, elle est quoi ? latente délatentée ? Si on raisonnait de la même manière au sujet des éternuements, on aurait un nom pour l’envie d’éternuer mais pas de nom pour l’éternuement lui-même…

La liaison comme système alternant

Raisonnons de façon différente : basons nous sur les liaisons obligatoires du français. Ce paradigme est la partie la plus solide et centrale du système. La liaison facultative est en comparaison un système érodé, reconnu comme très peu productif dans le langage courant.
Dans la liaison obligatoire donc, il n’y a en réalité aucune raison de considérer la forme “liée” comme dérivée de la forme “non-liée”. Cette façon de faire est juste due à l’habitude de considérer le mot “à la pause” (c.à.d. isolé) comme le modèle du mot. Pourquoi pas dans les langues normales, si les mots y ont toujours la même forme, mais pourquoi appliquer cette “règle” au français si on s’aperçoit que justement, les mots pourraient y avoir deux “formes” (quelquefois trois).
Pour prendre un exemple : dans la langue parlée effectivement, il est à peu près évident que la forme [lɛ] n’est pas plus fréquente que la forme [lɛz] (on a les deux dans “les parents et les enfants”). Pourquoi considérer que la deuxième forme serait  synchroniquement “dérivée” (par liaison) de la première ? Des langues voisines du français, comme le castillan, n’ont que des formes avec la sifflante : si je traduis (avec Google) : “je vois les oiseaux et les mammifères” j’obtiens : “Veo las aves y los mamíferos” (tiens “l’espagnol” a deux formes pour l’ADP, une pour le féminin et une pour le masculin les deux comprenant trois phonèmes dont la sifflante). Bien sûr, un peu de recherche sur l’histoire du français nous apprendrait à coup sûr que c’est bien la forme [lɛ] qui est issue de l’autre, et pas le contraire ! Donc si on voulait absolument qu’une forme soit dérivée de l’autre par un mécanisme, ce serait nécessairement la forme courte qu’il faudrait dériver, par élision, de la forme longue.
Mais il serait avantageux, et surtout moins tendancieux, de décrire en synchronicité le français comme ayant deux formes pour l’article défini pluriel. Deux formes qui ne distinguent pas le masculin du féminin, contrairement à l’article défini singulier le/la ou à “l’espagnol” qui – on l’a vu – distingue ces genres au pluriel aussi. La forme courte ne s’emploie que devant les mots commençant pas une voyelle (ou un h aspiré, discuté plus loin) tandis que la longue ne s’emploie que devant les mots commençant par une consonne. Comme on le verra plus bas, en cas de conflit entre le genre et la liaison, en français c’est la liaison qui aura le dernier mot.
C’est la forme courte qu’on emploie pour désigner le mot oralement, étant bien entendu que dans la langue elle-même, cette désignation est en réalité très rare et ne saurait de toutes façons être que paralinguistique (j’ai dit “les”, pas “tes”). Comiquement, c’est bien la forme longue (mais pour des raisons historiques, on est d’accord, probablement jointe à la cohérence des règles orthographique) qui sert à désigner le mot par écrit et ce n’est que par une double et curieuse opération mentale que la liaison y est parfois vue comme la réalisation de la lettre [13].
Les deux formes sont alternantes car elles représentent le même morphème. Le choix entre les deux allomorphes n’est pas libre, il est conditionné par le mot suivant.

La liaison sans l’enchaînement… n’est rien

D’un côté les manuels lient clairement ce qu’il est convenu d’appeler la liaison avec une ressylabation, c’est à dire que lors de la réalisation d’une liaison il se passe exactement la même chose que lors d’un enchaînement (soit un mot qui se termine par une consonne suivi d’un mot commençant par une voyelle, comme dans [bonide] “bonne idée”.
Et puis ils se mettent ensuite à décrire la liaison sans plus s’occuper de la réalisation effective de l’enchaînement ou non. À un moment donné, la “liaison” est devenue la réalisation de la consonne, que l’enchaînement ait lieu ou pas (?).
Sauf erreur seul Encrevé a mis le doigt sur cette nuance, dans son article “La liaison sans enchaînement”[14] probablement parce qu’il est un des rares linguistes du français qui soit parvenu à la perception des occlusives glottales (voir discussion sur ce sujet plus bas). Malheureusement, sa démarche socio-linguistique opère selon les étapes suivantes (je résume) :
– les candidats à la présidence de la république (sauf Arlette, pourquoi ?) parlent à la télé et ils sont bien habillés, donc ils parlent le français “standard”.
– les dits candidats font de nombreuses “liaisons sans enchaînement” (dans les liaisons facultatives, ils prononcent la consonne “latente” mais ne re-syllabent pas, en vertu de l’introduction d’une pause et/ou d’une occlusive glottale).
– donc le français standard a deux types de liaisons, la liaison avec, et la liaison sans enchainement [15].
Il est regrettable que cet auteur, un des rares qui soit finalement parvenu à la description du système liaison/enchaînement en incluant (avec raison) l’occlusive glottale, débouche finalement sur une officialisation de la “liaison sans enchaînement” au prix de plusieurs énormités méthodologiques.
Non, monsieur Encrevé, on ne peut pas définir le fonctionnement d’un système en partant des faits aberrants, le discours hautement conditionné de ces pur-sangs médiatiques entourés de conseillers en communication plus ou moins interlopes. On ne peut pas non plus étudier la phonétique de la liaison facultative chez un locuteur sans avoir étudié d’abord la phonétique de ses enchaînements obligatoires.
Comme l’ont fait remarquer des linguistes avec les pieds sur terre, dans la liaison obligatoire l’enchaînement est toujours réalisé. C’est là qu’il faut chercher la vérité de la liaison, comme une technique qui PERMET la réalisation d’un enchaînement. Détacher la réalisation de la consonne et l’enchaînement de la syllabe suivante est, chez les politiques, le résultat d’une artificialité bien connue sur d’autres plans et, chez les linguistes, ce qu’on appelle “lâcher la proie pour l’ombre” (la proie étant l’enchaînement, et l’ombre la liaison…).
Cette importance première de l’enchaînement est bien démontrée par l’existence de cas dans lesquels la liaison, donc l’enchaînement, est mise en place au détriment du respect du genre grammatical  [16] ou biologique d’ailleurs.
– enploi de “mon, ton, son” au féminin devant voyelle
– emploi de [bon] et [bel], des formes sensées être féminines, devant voyelles.
Il ne peut s’agir dans tous ces cas “d’apparition d’une consonne latente”… d’où l’intérêt de voir la liaison comme une allomorphie plutôt que comme un mécanisme avec un point de départ et un résultat.

Les liaisons dangereuses

Le locuteur maternel (ce que d’aucun appellent maintenant le “locuteur natif”, qui n’est pas forcément unlocuteur traditionnel, encore moins standard) du français maîtrise impeccablement les liaisons obligatoires (sauf mot imprévu) pas les liaisons facultatives, tant s’en faut. Tout francophone s’est déjà embourbé dans ce piège :
Dès qu’un imprudent se lance (ou fait profession) dans ce qu’il aimerait être une diction améliorée, le risque augmente et il est rare qu’on n’aboutisse pas à des liaisons pompeuses, au minimum, ou mal-t-à-propos, au pire.
Dans ce piège ne tombent apparemment pas que des locuteurs, mais aussi des linguistes ! On trouve dans un article de Selkirk [17] une collection tout à fait ahurissante de liaisons qu’elle discute avec sérieux :
“Il allait_accrocher le machin au mur” (qui emploierait une phrase avec “machin” et en faisant la liaison ?)
“vous conduisez_avec soin votre bateau” (qui “conduit” un bateau ? elle ferait mieux d’étudier “vot’ bateau”)
“ces routes convergent_avec une autre à cet endroit” (si elles convergent, c’est forcément avec une autre; la deuxième liaison n’est pas notée ?) [18]
J’en passe et des meilleures…. même les présidentiables d’Encrevé n’ont pas dû en produire des si bonnes (Encrevé compte mais ne cite pas).

L’axe des liaisons

Pour visualiser cette géométrie variable des liaisons, nous pouvons nous représenter un axe avec pour origine, un français sans aucune autre liaison que les liaisons obligatoires. Plus on s’éloigne de ce point, avec l’apparition de plus en plus de liaisons facultatives, plus on se trouve évidemment en présence d’un exercice de diction, et non du langage spontané. Bien évidemment, la même personne est souvent capable, selon les circonstances, de se positionner volontairement à diverses abscisses de cet axe selon les besoins. Mais cet éloignement nécessite un apprentissage supplémentaire et conscient par rapport à la langue de base, aucun francophone ne peut normalement le maitriser comme le paradigme obligatoire. Les règles de cette diction sont d’ailleurs répertoriées dans certains livres spécialisés (et on l’a vu dans des articles linguistiques naïfs). Le nombre de liaisons réalisées dans un énoncé donné ne peut toutefois pas augmenter indéfiniment, dépendant qu’il est des occasions qui apparaissent, compte tenu du fait que normalement, le locuteur ne peut pas inventer des consonnes latentes là où il n’y en a pas.
On verra que la pratique de l’élision est tributaire d’un axe dont les paramètres sont fondamentalement différents.

L’élision

L’élision n’a pas déchaîné un engouement scientifique comparable à celui de la liaison, peut-être parce qu’elle parait plus facile à décrire, peut-être parce que d’autre langues la connaissent [19] (toutes les langues ont la même tendance au raccourcissement, qui use les mots sur la durée, mais qui se voit déjà dans la tendance qu’ont les locuteurs, alors même qu’ils en connaissent la forme pleine, à n’en prononcer qu’un condensé).
Ce manque d’intérêt [20] pour l’élision par rapport à la liaison est étonnant pour de multiples raisons :
– on a vu que la liaison pourrait aussi bien être interprétée comme une élision (de consonne). Et bien sûr, l’élision pourrait symétriquement être parfois vue au contraire comme une “addition” ( comme dans le raisonnement plus haut, il n’existe pas plus de raison de dire que j’ [j] est dérivé de je [ʒə] que le contraire… ils ont la même fréquence en français.
– il semble immédiatement que l’élision soit éminemment descriptible en terme de : obligatoire, possible, interdite, impossible…
– l’élision dépend le plus souvent du mot suivant !
– il existe des paradigmes centraux du français qui combinent élision de voyelles et de consonnes et formes “liantes” : je, tu, me, te, il [21] ont des formes élidées; nous, vous se lient; ils se lie et s’élide à la fois [22].

Description

Ainsi qu’on l’a vu pour la liaison, les descriptions les plus sommaires de l’élision la voient comme une question de lettre. Comme lorsque le e final écrit (de beaucoup de mots en) français est considéré comme un “e caduc”. Evidemment pour le linguiste, cette analyse n’a pas lieu d’être car les mots soi-disant élidés ainsi n’ont pas en réalité de voyelle finale. Par exemple le mot “colline” [kolin] n’a pas de voyelle finale, c’est au contraire une situation particulière telle que “une colline haute” [unkolinəot] qui peut provoquer “l’apparition” d’une voyelle (latente ?) [23]. Les vrais “e caduc” se trouvent normalement à l’intérieur des mots sauf dans les mots courts : je, me, te, se, le, que, ne.
Nous avons donc dans notre langue un paradigme d’élisions qui sont obligatoires, facultatives, interdite ou impossible, selon les situations, souvent très proches. On rencontre ce paradigme de prime abord dans les pronoms personnels, qui s’élident en fonction du premier phonème du mot suivant :
– je déteste ou j’déteste (élision facultative [24])
– j’aime (élision obligatoire)
– je hais (élision interdite)
– Ge aime, Ge déteste, Ge hait (élisions impossible, cas inventé d’un personnage qui s’appellerait “Ge”)
A première vue le cas obligatoire ne touche que les pronoms et les articles définis singuliers (je, me, te, se, le, la). En réalité il existe certains mots qui ne se prononcent en français traditionnel qu’avec leur e caduc élidé : “caneton” en est un bon exemple. La prononciation [kanətõ] signale immédiatement un locuteur méridional [25], [ozəra] pour “osera” de même [26].
A part quelques cas précis (la, qui, etc.), les cas d’élision sont bien focalisés sur ce graphème, cette “voyelle écrite” qu’on nomme le e caduc. Pour tout un tas de mots ayant une ou plusieurs de ces voyelles mystérieuses dans leur notation ( dans leur phonologie ?), leur prononciation est facultative ce qui conduit à plusieurs formes :
Chemin peut être prononcé [ʃəmɛ̃] ou [ʃmɛ̃] (quelques rares dictionnaires donnent les deux prononciations, le Robert je crois)
Receveur peut être prononcé [rəsəvœr] ou [rəsvsœr], ou encore [rsəvœr] (est-ce que le Robert donne les trois ?) [27]
A contrario il existe des e considérés par certains dictionnaires comme caducs (ou muets) dont la prononciation est en fait obligatoire, comme dans le malheureux exemple de l’Académie français : fermeté.

Élisions de consonnes

Si on admet [28] le fait que le mot à la pause est la forme normale, il s’ensuit que certains mots subissent des élisions de consonnes, rarement mentionnées :
– les pronoms personnels il et ils subissent une élision du l qui est souvent notée d’ailleurs dans les retranscriptions du langage de tout les jours.
– les nombres quatre, cinq [29], six [30], huit, dix, prononcés avec une consonne finale à la pause, la perdent (chez les locuteurs traditionnels, pas forcément chez les candidats à la présidence de la république…) devant consonne.
Ces exemples ne sont pas très nombreux, mais il s’agit de mots centraux du vocabulaire, qui sont employés avec des fréquences très élevées.

L’axe de l’élision

Comme on l’a vu la liaison est à géométrie variable et il en est de même pour l’élision. Là encore l’origine de l’axe, c’est la réalisation des élisions obligatoires pour lesquelles une faute serait inconcevable chez un locuteur maternel (voire).
Plus on s’éloigne de cette origine, plus le nombre des élisions facultatives s’accroît, mais toujours comme pour l’élision, cet accroissement ne peut pas être infini.
Les similitudes s’arrêtent là, car l’axe des élisions présente de nombreux points tout à fait antithétiques à celui des liaisons :
– plus l’énoncé comprend de liaisons et moins on a de chances de se trouver en présence d’un langage châtié, d’un exercice de diction. L’élision facultative est essentiellement “populaire” et appartient au langage de tous les jours.
– il n’existe pas de livre (à ma connaissance) répertoriant quelles élisions il est de bon ton de faire (ou plutôt de ne pas faire ?); dans le langage soigné, le consensus est de n’en faire aucune. C’est pour cette raison qu’on nomme le fameux conte : [ləpətiʃapərõruʒ] et rarement [ləptiʃaprõruʒ] ou encore [lpətiʃaprõruʒ] !
– la réalisation des élisions facultatives est beaucoup moins consciente que celle des liaisons; ce n’est pas seulement que cette acquisition est moins prestigieuse, c’est que l’augmentation de leur nombre se situant dans la direction du relâchement verbal, il est probablement plus difficile de se relâcher tout en se concentrant. Les locuteurs qui n’en possèdent que très peu naturellement font peu d’efforts pour augmenter leur gamme…. Symétriquement leur absence n’est que très peu remarquée car la forme non-élidée EST normale, bien formée (sauf exception). Ce qui est “anormal” c’est l’absence à long terme d’une forme alternante mais existe-t-il des articles qui ont compté le nombre d’élisions dans tel ou tel corpus ?
Pour résumer, l’axe des élisions est une dimension caractéristique du français, inextricablement liée à l’enchaînement et à la liaison, qui se développe dans une direction opposée à cette dernière, plus cachée, plus inconsciente, moins prestigieuse.  Bien que vaguement reconnue par les manuels, l’élision est peu étudiée par les linguistes, contrairement à la liaison.

L’occlusive glottale

L’occlusive glottale est un son éminemment disponible de l’appareil phonatoire. Toute phonation a un début. A tout moment elle peut-être interrompue, ne serait-ce que parce que nous avons aussi besoin de respirer, de déglutir. Chaque fois qu’il faut la reprendre, cette phonation, il est tentant de faire claquer ses cordes vocales, le premier organe capable d’occlusion que l’air rencontre en partant des poumons (le mot glottal est donc trompeur, il ne s’agit pas de la glotte, ni de la langue, en effet “glossa/glotta” c’est la langue en grec).
A partir de ce constat, il devrait exister deux catégories de langues :
– les langues qui comprennent l’occlusive glottale en tant que consonne (phonème) ou bien en tant que trait phonétique intégrant certaines consonnes (et pas d’autres similaires). Ces langues sont extrêmement nombreuses. Ainsi la plupart des langues polynésiennes comprennent l’occlusive glottale dans leur système phonologique. Curieusement, certaines retiennent une OG ancestrale issue du proto-polynésien tandis la plupart l’ont perdue (elle s’est amuïe) mais en ont “retrouvé” une à partir d’une ou plusieurs autres consonnes de la langue primitive ! Noter ces langues correctement nécessite l’emploi d’une lettre ou autre signe pour l’OG, mais très souvent, comme ce fut le cas pour le tahitien (et d’autres langues polynésiennes) les premiers qui l’ont fait n’étaient pas des linguistes (des évangélistes plutôt) et ils n’avaient pas l’OG dans leur propre langue, donc ils ne l’entendaient pas ! Beaucoup de ces langues peinent encore à récupérer une écriture logique [31], d’autant que dans celles où l’OG a été notée, cela a été fait après coup par une sorte d’apostrophe, quand bien même il ne manquait pas de lettres de l’alphabet disponible (“Papeqete” ou “Papexete” nous auraient dispensés du “Papette” qu’on entend dans tous les aéroports, voire à Pape’ete…[32]). Par définition, puisque c’est un de leurs phonèmes, les locuteurs de ces langues entendent et contrôlent la présence et le placement des OG. Cela ne signifie pas par contre qu’ils puissent maitriser forcément leur emploi dans les langues dont nous allons parler ensuite, celles qui ne la comprennent pas COMME PHONÈME (je discute ce genre d’interférence dans mon article “Réalisation et perceptions dans le français parlé à Tahiti“).
– les langues qui ne comprennent pas l’OG dans leur système de consonnes ou comme trait distinctif (c’est le cas des langues indoeuropéennes !). Compte tenu de la disponibilité intrinsèque de ce son, on peut parier qu’il se fait pourtant entendre dans toutes et qu’il est probablement muni d’une fonction prosodique chez beaucoup d’entre elles. Ainsi en anglais il est loisible d’attaquer à peu près n’importe quel mot “commençant par une voyelle” du point de vue phonologique, en prononçant en pratique une occlusive glottale, surtout si on veut souligner le mot en question [33]. L’OG n’apparaît jamais en anglais à l’intérieur d’un mot, à ma connaissance, mais j’ai lu (Martinet ?) que c’était le cas en allemand, dans les mots composés de deux lexèmes dont le deuxième débute par une voyelle. Ces paramètres nous montrent que l’OG, quoique dépourvue de valeur phonologique, a bien dans ces langues une valeur délimitative donc prosodique. En français, une phrase, une reprise de phrase ou un mot isolé débutant par une voyelle sont pratiquement toujours prononcés avec une occlusive glottale. Mais dans ces langues, étant donné que les OG sont non-phonologiques, cela entraine que les locuteurs n’entendent pas les occlusives qu’ils émettent ou qu’ils entendent [34]. Ils ont par ailleurs le plus grand mal à percevoir, à reconnaître leur(s) place(s) dans un mot d’une langue qui contient ce phonème et finalement, à retenir ce placement et à reproduire le mot [35]. Comme c’est prévisible, les OG qui se trouvent placées en début de mot, en tant que première consonne, sont encore plus difficile à repérer et à reproduire par les mêmes…
En dehors des conséquences sur l’apprentissage ou la notation des langues “avec OG”, le caractère furtif de l’OG dans les langues “sans OG” a une autre conséquence : elle est rarement notée dans les relevés phonétiques de phrases (dans les mots isolés cela n’aurait aucun sens), tout simplement parce que les “linguistes” qui ont relevé ces énoncés ne les entendent pas [36]. Ces transcriptions incomplètes enlèvent toute valeur aux analyses de la liaison, de l’élision et de l’enchaînement basées sur elles (une OG de l’anglais est notée, fait rare, dans un article de Robert Mannell [37] .
A première vue on pourrait donc penser que le français va se comporter comme les autres langues “sans OG”. En réalité il en va autrement : comme on vient de le voir, dans les langues “sans OG”, ce son prosodique intervient en début de mot (plus rarement au milieu d’un mot grammatical, quand il est composé de deux lexèmes). Or cette position n’est pas anodine en français, elle est le lieu où interviennent les resyllabations, c’est à dire les enchaînements (au sens d’Encrevé) propres au français. L’enchaînement est lui-même sous la dépendance de deux phénomènes d’une ampleur spéciale en français : la liaison et l’élision. Comme je crois l’avoir démontré, l’existence même, la prégnance, et l’intrication de ces trois phénomènes sont tout autant d’indications de la direction dans laquelle pointe le “génie de la langue” : s’affranchir des séparateurs prosodique entre les mots.
L’absence d’accent tonique distinctif en français traditionnel pointe dans la même direction : importance de la réalisation des syllabes, faible importance des limites de mots et de l’accentuation tonique.
En pratique, les seuls cas où la prononciation d’une OG est systématique en français sont premièrement les attaques de phrase – ou les reprises après une pause – qui commencent par une voyelle et deuxièmement les mots commençant par un h (dit) aspiré qui suivent un mot se terminant par certaines consonnes (je ne parle pas des lettres), sauf si cette consonne peut-être élidée bien entendu.
plus hibou que moi tu meurs : [plyibukəmwatymœʁ]SJ [38]
un vieil hibou : [œ̃vjɛjibu]SJ
un perchoir pour hibou : [œ̃pɛʁʃwaʁpuʁˈibu]SJ
Dans le premier cas, la consonne peut s’élider. Dans le deuxième cas, la consonne est phonétiquement[39] une semi-consonne, donc à moitié une voyelle, l’enchaînement se fait. Dans le troisième cas, la consonne ne peut s’élider, l’enchaînement produit un effet dérangeant, l’introduction d’une OG permet de résoudre le problème.

L’enchaînement

L’enchaînement, ou réalisation d’une consonne en tant qu’attaque de la syllabe dans le mot suivant n’est que très peu étudié, comparativement à la liaison. Ce parent pauvre est pourtant le paradigme central, comme on l’a vu, qui justifie la liaison, et aussi beaucoup d’élisions. Si les linguistes qui ont étudié la liaison s’étaient penchés d’avantage sur l’enchaînement hors liaison, ils se seraient aperçu :
1 que pour l’enchaînement également se pose le problème de l’apparition d’occlusive glottale, dont la prévalence va du sporadique au systématique, selon les locuteurs. Il faudrait se demander pourquoi ?
2 que l’enchaînement n’est pas isolé, en fait, comme paradigme prosodique, mais se trouve en français entouré par un paradigme plus grand qui permet à peu près toutes les combinaisons aux frontières de mots et donne ainsi une grande liberté à la langue :
V-V c’est le hiatus, tout à fait permis en français, y compris quand la voyelle est la même
“j’ai eu” “j’ai aimé”
V-C
C-V deux combinaisons évidemment très faciles à réaliser, comme dans “la chanson” “(une) hache affutée”
C-C toutes les combinaisons de consonnes sont à peu près permises en français, y compris quand la consonne se répète : “tic-tac” “tique quand”
Etant donné l’existence du “h aspiré”, qui n’est ni une voyelle ni une consonne, mais justement un phénomène prosodique qui modifie les règles aux frontières de mots, on doit aussi énumérer les cas :
V-H la séquence voyelle-H est naturellement possible en français ou elle redonne V-V, puisque la première voyelle, habituellement non réalisée, peut justement l’être pour résoudre ce cas : ” un hauban” “une herse”
C-H ce cas ne se produit que si la consonne terminale d’un mot ne peut être élidée (sinon elle l’est évidemement) : deux cas se présentent
– la consonne est faible et l’enchainement à lieu : “par hasard”
– la consonne est trop forte, une occlusive glottale est intercalée : “jaune haricot”
Le système phonologique

Modes de remplacement
Échantillonnage
Conclusion

Références

  1. J’inclus dans ces personnes la plupart des défenseurs d’une langue pure ainsi leurs pourfendeurs…
  2. Bien sûr on serait tenté d’ajouter sans réfléchir à cette liste le saucisson et le pinard, mais l’islam étant devenu la deuxième religion de France (des français ?) cette distraction risquerait de me faire passer immédiatement pour un suppôt de l’extrême droite.
  3. Cette définition du système phonologique fait l’objet d’un large consensus, c’est donc qu’il doit, ou a dû, exister. Cela n’empêche pas quelques variantes régionales et surtout individuelles, soit dans sa constitution, soit dans son emploi, mais il y a un noyau commun.
  4. Ce qui ne colle pas dans mon histoire c’est que les figuiers étrangleurs vivent plutôt dans la jungle humide, pas devant les cabanes mexicaines.
  5. Confusion d’autant plus facile à faire que de nombreux manuels emploient la même expression au sujet des deux langues ! Comme dans le texte suivant repris de Wordreference : Emploi et prononciation de a et an – On emploie a /ə/ devant les consonnes, les h aspirés et les semi-consonnes /j/ , /w/ (dans a university, a one-eyed man), et an /ən/ devant les voyelles et h muets (hour, honest, heir).
    http://www.wordreference.com/fren/un
  6. Les anglophones maitrisent le h et peuvent donc assimiler le ‘eta séparément. Ils apprennent certainement ces langues plus facilement que les “français”, ce qui n’est pas difficile d’ailleurs… en pratique, aucun français n’apprend le tahitien, sauf les curés.
  7. Il semble que dans la vie réelle on ne puisse guère jongler sur une poutre à 20 m du sol si on ne sait pas marcher sur un trottoir, en linguistique si.
  8. Pour ce que j’en sais, le sandhi parait prévoir la modification d’une consonne, pas “l’apparition” d’une consonne. Il est vrai que certains cas de liaisons se manifestent comme une modification : six [sis], six heures [sizər] mais ce sont des cas marginaux.
  9. Ou “obligatoire, variable ou interdite” par exemple chez M-H. Côté dans son “Phonologie française” (version 2005). Côté y reprend l’exemple déplorable du “soldat anglais”pour illustrer la deuxième et incroyablement le même soldat ressert plus loin pour illustrer la liaison “interdite”… Tout ceci est catastrophique puisque de son propre aveu “…(ex. soldat anglais) est souvent considérée comme inacceptable et elle est très rare…”. En réalité, le mot “soldat” ne contient pas de consonne latente et ne peut donc servir à illustrer la liaison facultative et encore moins la liaison interdite, c’est une liaison impossible !
  10. Sophie Wauquier, dans “Les liaison dangereuses” préfère les trois appellations : “invariables, variables et erratiques”. Elle aussi reprend l’exemple du “soldat anglais”, mais c’est pour illustrer sa liaison “erratique” (dans son esprit “erratique” serait un mot savant pour “erreur” ?). Je suis toutefois d’accord avec ce classement comme erreur (signalée par un astérisque) mais comme Wauquier ne distingue pas non plus entre interdiction et impossibilité, le “soldat anglais” (liaison impossible) se retrouve avec l’exemple “des héros” (liaison interdite) ce qui est catastrophique du point de vue de l’analyse.
  11. à moins bien sûr de considérer que c’est la lettre écrite qui doit, ou non, se prononcer. Un erreur grossière dont tous les linguistes ne paraissent pas exempts.
  12. Voire des articles de recherche, comme “Les liaison dangereuses” de Wauquier qui généralise ainsi ces consonnes “latentes” : “Du point de vue phonologique, la liaison n’est pas un phénomène singulier. Il constitue une des réalisations de l’alternance consonne/ ø en français que l’on rencontre également dans l’inflexion verbale (« il coud » [ilku]/« ils cousent » [ilkuz]), adjectivale (« petit » [pəti]/« petite » [pətit]) ou la dérivation nominale (« saut » [so] ⇒ « sauter » [sote]) ou adjectivale (« grand » [.R ɑ˜] ⇒« grandir » [.R ɑ˜dir]) et qui entraîne une allomorphie des bases lexicales avec réalisation ou absence de réalisation d’une consonne flottante, dont l’apparition est conditionnée par un nombre de contraintes variées.”
  13. 1 la consonne finale ne se prononce pas 2 en cas de liaison on est amené à prononcer certaines consonnes finales…
  14. ENCREVE, P. (1983), La liaison sans enchaînement, Actes de la Recherche en Sciences Sociales 46, 39-66.
  15. Avec le même type de raisonnement, je peux démontrer que : – j’ai vu des moutons à la télé qui avaient quatre pattes -j’ai vu des moutons à la télé qui avait cinq pattes – donc il existe deux types de moutons standard, le mouton à quatre pattes et le mouton à cinq pattes. Si j’étais plus méchant, je ridiculiserais aussi la notion de “liaison sans enchaînement” qui s’apparente évidemment à “l’oiseau sans aile” de la chanson.
  16. “… on peut observer des allomorphes qui neutralisent une marque grammaticale, comme dans (9) la forme de l’adjectif bon au masculin, semblable à sa forme au féminin : (9) Bon (masculin), bonne (féminin), mais /bõgarsõ/, /bõnãfã/bon garçon – bon enfant…” nous disent Moeschler et Auchlin (qui emploient sans raison des notations phonologiques alors que des notations phonétiques iraient très bien, Introduction à la linguistique contemporaine 3e édition). A moins de considérer que la marque du féminin ne réside pas dans l’emploi d’une “forme” mais dans le caractère obligatoire d’employer cette forme, emploi possible mais conditionné au masculin.
  17. Elisabeth SELKIRK, French liaison and the X notation, Linguistic Enquiry vol V., 1974
  18. Si je me moque des phrases de Selkirk, c’est parce que je doute sincèrement de l’existence de ce corpus, ou alors au théâtre ?
  19. Mais pas forcément avec l’ampleur, et la structuration, qu’on lui connait en français
  20. avec des articles entiers sur la liaison sans un mot sur l’élision.
  21. Je, me, te, les formes qui s’écrivent avec un e, s’écrivent sans lui quand l’e devient muet. Ces mots ont des élisions obligatoires. Tu et il ont des formes élidées tout aussi courantes mais qui ne s’écrivent pas, du moins en français littéraire, mais qu’on lit couramment, si on veut bien se donner la peine d’y faire attention : t’as raison, i-viendra pas… Les formes élidées de il et ils sont discutées par Moeschler & Auchlin (Opus cité) : “Un allomorphe est une variante distributionnelle d’un morphème. Pour prendre un exemple spécifique à l’oral, les morphèmes pronoms de troisième personne du pluriel, objets ou sujets (les, ils) sont réalisés par différents allomorphes : (8) a./le/– /lez/: je les range, je les écoute b./il/ou/i/– /ilz/ou/iz/: ils chantent, ils iront” Ces auteurs semblent évoquer une linguistique de l’écrit, ce qui se confirme plus loin quand ils donnent deux décompositions allomorphiques, l’une valable pour l’écrit et l’autre pour l’oral : “11) a. chantais est composé du morphe/chant/qui représente le morphème lexical {chanter}, et d’un morphe particulier, -ais, qui représente simultanément les morphèmes grammaticaux {imparfait} + {singulier} + {1re ou 2e personne} b. dans sa forme orale,/ʃãt ε/ s’analyse à l’aide des morphèmes lexicaux et grammaticaux suivants : {chanter} + {imparfait} + {singulier} + {1re ou 2e ou 3e personne}, ou {chanter} + {imparfait} + {pluriel) + {3e personne} Je ne vois pas pourquoi le “morphe particulier -ais” en perd ses barres obliques, système aberrant d’ailleurs puisque non seulement cette ” notation n’est pas unifiée avec celle de la phonologie, où les unités de substance sont notées entre parenthèses carrées [], et les unités formelles entre barres obliques//).” comme les auteurs nous l’avouent mais qui en plus va carrément en sens inverse, quand ils sont amenés à placer entre ces barres des morphes notés phonétiquement !
  22. Comme dans : i-zont pas de veine. Elision du l (comme pour le il singulier) mais liaison du Z pluriel.
  23. qui apparaitrait d’ailleurs à la fin de l’article indéfini si on déplaçait l’adjectif : [unəotkolin]
  24. Eh oui, ceci est un article linguistique n’ayant aucun égard pour la forme écrite officielle, seul la réalité du français oral est pour le linguiste digne d’étude.
  25. Observation personnelle de cette prononciation deux fois de suite par Jean-Pierre Foucault, dans Qui Veut Gagner Des Millions ?
  26. Bayrou, au milieu de phrases assez relachées, du type “Les gens qui vous regardent, y voient… y veulent…” Journal de 20h de France 2, 3 oct 2011
  27. [œ] ne note pas en réalité un son différent de [ə], seulement le fait qu’il ne peut s’amuir
  28. Admission purement pédagogique, je suis un tenant du fait que ces mots sont alternants, c’est à dire que toutes leurs formes se valent ou encore qu’aucune n’est dérivée de l’autre par liaison, par élision… je n’affirme pas forcément par là que les différentes formes du mot seraient “stockées dans le lexique” ( selon les mots de Wauquier pour parler d’une hypothèse sur la génération du langage). En réalité ces notions de stockage et de lexique en tant que base de données n’ont guère de sens ailleurs que dans un fantasme informatique.
  29. pour ce nombre la perte du [k] se limite à des situations très réduites, mais bien ancrées dans le français populaire : cin minutes, cin cent.
  30. ce nombre a la particularité de présenter trois formes : [sis] à la pause, [si] devant consonne et enfin [siz] devant voyelle.
  31. Voir par exemple ce site d’apprentissage du tahitien SANS LES GLOTTALES !
    http://www.tahiti-fenua.com/decouvrir/dico.php
  32. et aussi d’avoir un “Lexique du tahitien contemporain” dans lequel tous les mots qui commencent par une OG sont disséminés dans les chapitres de la lettre qui les suit : ‘aute (hibiscus) à la lettre A, ‘oe (toi) à la lettre O, etc.
    http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_6/divers1/42359.pdf
  33. Mais certains mots commencent systématiquement par une OG, par exemple : “easy” [ˈi:zɪ](peut-être parce que l’accent tonique est sur la première syllabe; il se trouve que cet accent tonique est représenté phonétiquement par une apostrophe, signe qu’on emploie aussi dans d’autres contextes pour l’OG° Le “vrai” signe pour l’OG est une sorte de point d’interrogation sans point … : ʔ Donc il faudrait écrire [ˈʔi:zɪ]
  34. De façon intéressante, on entend quelques occlusives glottales dans le maori (télévisuel en tout cas) de NZ, une des rares langues polynésiennes qui ne la possède pas dans sa phonologie. Parasite de l’anglais (tous les maoriphones sont de fait bilingues) ou utilisation prosodique traditionnelle ? Voilà un bon sujet d’étude … d’autant qu’il n’est pas impossible que l’OG protopolynésienne, absente du lexique courant, soit toujours présente dans quelques mots archaïques.
  35. Arrivé à cette constatation,on comprend la notation primitive par les européens de la plupart de ces langues sans leurs occlusives…
  36. avec encore et toujours l’exception d’Encrevé, bien sûr.
  37. Phoneme and Allophone, Robert Mannell, Macquarie University, 2008
    http://clas.mq.edu.au/phonetics/phonology/phoneme/index.html
  38. Je précise ainsi que ces relevés phonétiques sont de moi…
  39. phonétiquement, pas nécessairement phonologiquement… je veux dire que cette analyse phonétique ne détermine en rien ce que donnerait une analyse phonologique. Reste que le son n’est pas un [L] malgré l’écriture.
  40. La mélange des genres peut perdurer chez les linguistes, et même y être entretenu, comme dans cette définition : “Il est donc nécessaire d’établir une différence de principe entre le morphème (unité formelle, abstraite) et sa réalisation graphique ou phonique comme unité de substance, que l’on nomme morphe.” Admettre cette double linguistique, c’est prendre le très gros risque de ne plus se rendre compte, à un moment donné, qu’on a commencé à tenir des raisonnements qui ne sont plus valables qu’à l’écrit, surtout si on ‘affranchit des règles de notation : “La dérivation, contrairement à la flexion, se réalise par des préfixes aussi bien que par des suffixes. De plus, les suffixes de dérivation sont susceptibles de modifier la catégorie grammaticale des unités auxquelles ils s’appliquent, contrairement aux préfixes de dérivation qui (à l’exception de anti-) ne modifient pas la catégorie grammaticale : (19) mort – (racine) – e (suffixe flexionnel {féminin}) mort – – el (suffixe dérivationnel adjectival) mort – (flexion Ø {masculin})” ( Moeschler et Auchlin, op. cit.) Si la dérivation dans “morte” était “e” et que la racine était [mort], comment la flexion Ø pourrait-elle la transformer en [mor] ? En réalité bien sûr : la racine est polymorphe, [mor] et [mort] en sont deux allomorphes. On peut à la rigueur dériver morte de mort par un suffixe [t] mais si on tiens compte de l’histoire de ces mots, il serait bien sûr préférable de considérer au contraire le deuxième comme une forme raccourcie du premier.
  41. Il se pourrait qu’il y ait aussi des exemples de liaisons plus ou moins obligatoires se
  42. Dans le cas où les

Un commentaire

Comments RSS
  1. stefjourdan

    Supériorité
    Le français qui se croit supérieur n’est rien comparé avec l’anglais qui pense que les yeux des étrangers sont toujours tournés vers nous, lost in admiration pour notre prestation médiocre.

    Dernière modification 11 nov. 2011 16:58SupprimerBloquer cet utilisateurSignaler des commentaires inappropriés
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    Merci de votre lecture.

    Je n’étudie pas le français traditionnel parce que je le crois “supérieur”, simplement parce qu’il est authentique. Toute recherche linguistique doit délimiter son champ d’étude, en français la plupart oublient de le faire. Ce knol est en construction…il faut que je m’y remette.

    Je ne suis pas sûr que les anglophones aient ce complexe de supériorité, pas par rapport au français en tout cas, ils sont peut-être conscient de façon subliminale que leur langue n’est qu’un pidgin issu de la nôtre (ne pas répéter que j’ai dit ça, d’ailleurs c’est un ami à moi qui avait ainsi conclu une discussion).

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