Phonologie et linéarité. L’inventaire phonologique d’une langue ou la détermination de ses phonèmes. Exemples de l’anglais, du français et du tahitien.


L’inventaire phonologique, soit *l’extraction* des phonèmes, d’une langue est une opération considérée comme triviale et bien connue. (* je précise que je parle bien du processus technique de leur détermination, car le mot inventaire est quelquefois employé comme synonyme de “listing”).

Si triviale apparemment que de nombreux ouvrages, sites ou manuels donnent le français (pour prendre un exemple) comme ayant un certain nombre de phonèmes sans se donner la peine de préciser ni qui, ni comment, ni où on a trouvé ça, ni sans dire de quelle définition du phonème ils parlent en fait… encore moins de quelle sorte de “français”…

C’est comme si un livre de physique commençait à parler de l’atome, du tableau des atomes, sans préciser qui, quand, a émis l’hypothèse de l’atome, qui, quand l’a vérifiée, qui et quand a eu l’idée du tableau, qui et quand a postulé l’existence des isotopes, etc…

Le but de cet article est de montrer (à la suite de Cao 1985) que les procédures habituelles ne sont pas scientifiques, mais entachées de raisonnements circulaires d’une part, de prémisses cachées d’autre part. Puis je proposerai une méthode d’extraction revue et corrigée.

Je dédie ce travail au professeur Xuân Hạo CAO disparu en 2007 .

Cet article constitue de fait le prolongement direct de sa thèse sur le phonème et la linéarité.

À noter que je donne des exemples de mots anglais, français ou tahitien qui ne sont pas notés toujours en écriture phonétique (pour le tahitien toutefois il suffirait de rajouter des crochets…). Il s’entend que je parle à tout moment des mots parlés, mais que je n’ai pas voulu alourdir la lecture.

Méthodes classiques

La méthode enseignée classiquement pour reconnaître les phonèmes d’une langue comprend les étapes suivantes :

1  identifier deux “mots” (généralement des morphèmes isolés) différant par la commutation “d’un son seulement” qui servent de “paire minimale”. CES MOTS SONT CHOISIS PAR LE LINGUISTE. (Il est possible que certains linguistes entendent également par Paire Minimale deux mots qui diffèrent par un son en plus ou en moins, intérieurement ou extérieurement, mais cela n’est explicité que dans une extrême minorité de cas).

2 montrer que la même commutation est généralisable dans la langue, idéalement dans n’importe quelle position, et produit toujours des mots de sens différents, qui sont donc aussi par voie de conséquence des paires minimales.

C’est la première partie de cette démonstration qui est vicieuse, tandis que la deuxième n’est qu’une pseudo-vérification du résultat obtenu, sans aucune valeur heuristique.

Par exemple si venant d’une langue (imaginaire) où [tr] serai la réalisation d’ un phonème noté /x/ je posais l’existence en français du même phonème complexe, rien ne me serait plus facile que de trouver des “paires minimales” qui le “vérifieraient” comme /xo/~/bo/ (trop~beau), trois/bois, trou/loup etc.

Dans “La linguistique synchronique”, Martinet s’est penché de près sur la technique de la commutation et il a vu le risque de lui faire dire n’importe quoi mais au bout du compte il a validé la puissance du test du moment que la phase préparatoire “d’analyse phonétique sur lequel il se fonde ait été faite correctement”. On ose à peine souligner la légèreté de cette position. Soit le test est décisif, soit il ne l’est pas. On pourrait évidemment rapprocher son idée de ce qui se passe lors d’une datation au C14, un procédé hautement scientifique ne donnant un résultat valable que si l’échantillon a été préparé correctement. Mais la situation linguistique est différente. La langue à étudier s’offre en général complètement, on peut même retourner sur le terrain et elle n’est pas contaminée par des éléments extérieurs (quoique qu’on puisse considérer les mots d’emprunts comme des éléments louches, sur lesquels on ne devrait pas fonder une analyse phonologique, ce qui n’est pas toujours le cas…).

Voici un très petit éventail de ces démonstrations telles que présentées par leurs auteurs sur internet (la mise en couleur éventuelle est de mon fait, non les mises en gras)  :

1 Sergio Poli

1. Les phonèmes Il existe toutefois un deuxième niveau (deuxième articulation): le monème peut être à son tour divisé en unités plus petites : voilà les phonèmes, les plus petites unités vocales qu’il est possible d’isoler par l’opération de *commutation entre « paires minimales » (= une paire de mots qui ne diffèrent que par un phonème) : – mur # dur ———-> m, d – fers # vers ———> f, v – mère # mare ——->è ,a – cane # cage ? n, g (=/? /) – etc.

Comme on le voit, les phonèmes n’ont plus aucun signifié, mais leur présence, leur commutation ou leur absence modifie le sens des monèmes, et de toute la chaîne parlée. 

2 S. Bruxelles, C. Grangette, I. Guinamard, L. Van Der Veen

Comment passer de la phonétique à la phonologie du français
Partons de quelques exemples. A.
En étudiant le rapport entre les sons vocaliques [ε] et [a]  du français standard, on constate que la seule substitution de l’un par l’autre, dans un environnement phonétique identique par ailleurs, peut produire des changements de sens. Ceci est illustré par les paires minimales suivantes : [ʁε] “raie” [ʁa] “rat” [mεs] “messe” [mas] “masse” [pε]  “paix” [pa]  “pas”
La différence phonétique entre ces deux sons est donc exploitée par la langue pour distinguer des paires de mots. Remarquez que les sons [ε] et [a] n’ont pas de sens en eux-mêmes mais la substitution de [ε] par [a] et vice versa peut donner lieu à un changement de sens. On dit alors que [ε] et [a] sont en opposition (significative).
Ces deux sons sont les réalisations phonétiques respectives (niveau phonétique) de deux phonèmes vocaliques distincts (niveau phonologique), à savoir /ε/ et /a/. Schématiquement, ce cas de figure peut être représenté de la manière suivante :
/E/ /a/                  Deux phonèmes (niveau phonologique)
 |     |
[ε]   [a]                  Réalisations respectives (niveau phonétique)
  Comme dit plus haut, on définit le phonème comme la plus petite unité phonique capable de produire un changement de sens sans avoir de sens en elle-même. L’étude des paires minimales permet ainsi de déterminer les phonèmes (vocaliques et consonantiques) d’une langue, c’est-à-dire les sons qui ont une fonction distinctive (= capables de distinguer des paires de mots).

3 Christian Guilbault

4.2 Notion de phonème
Le but premier dans une analyse phonologique est d’identifier les sons qui créent des distinctions de sens. Pour ce faire, il faut mettre en relation la forme et le signifié des formes. En d’autres mots, nous cherchons à déterminer si les différences sémantiques sont causées par des différences phonétiques.
Par exemple, en français, nous pouvons mettre en opposition les formes « pont » et « bon ». Nous savons que les deux mots ont une définition différente et que leur transcription phonétique diffère par un seul son (un [p] et un [b] respectivement) : pont_bon
En conséquence, nous pouvons affirmer que ces deux sons, [p] et un [b], sont des PHONÈMES DISTINCTS. Nous appelons une paire minimale, une paire de mots dont : a) le signifiant ne diffère que par un phonème, et b) le signifié est différent,
Dès que nous trouvons une paire minimale, il nous est possible d’affirmer que nous avons des phonèmes, et non seulement des sons dans une langue particulière.
Une démarche similaire pour toutes les voyelles du français nous permet d’identifier les 16 phonèmes du français standard. Le procédé par lequel nous pouvons trouver des paires minimales implique une substitution de sons ([p] et [b] par exemple suivi de “-ont”) dans un même environnement. Ce procédé s’appelle la commutation.
Le phonème sera donc défini comme étant une UNITÉ MINIMALE DISTINCTIVE. Il représente l’unité d’analyse en phonologie. Il s’agit en fait d’un son qui a une réalité psychologique, qui est reconnu comme appartenant à une catégorie renfermant toute une série de sons prononcés avec de petites variations acoustiques qui sont considérées comme négligeables.
Par exemple, nous pouvons imaginer de prononcer le mot « phonologie » 50 fois. Durant toutes ces répétitions, les « p » que nous produirons en début de mot ne seront jamais complètement identiques acoustiquement. Ils différeront en terme de durée et d’intensité par exemple (et en termes d’autres indices acoustiques aussi). Néanmoins, toutes ces variations sont minimes et tous les locuteurs du français reconnaîtront un « p » tel que nous les produisons en français. En d’autres mots, nous entendrons le phonème /p/ malgré les différences acoustiques. Les oppositions par paires minimales permettent d’affirmer qu’une paire de sons est significative, ou qu’elle crée des différences de sens. En conséquence, elle doit faire partie du système des sons de cette langue.

4 Greg Lessard

Phonétique et phonologie

L’étude phonétique d’une langue peut se faire sans faire appel au sens. À la limite, on pourrait étudier les caractéristiques phonétiques d’une langue qu’on ne comprenait même pas. Par contre, la phonologie s’occupe de la fonction des sons dans la transmission d’un message. Il faut donc comprendre une langue pour faire de la phonologie. En d’autres termes, la phonologie recherche les différences de prononciation qui correspondent à des différences de sens, ce qu’on appelle des oppositions distinctives.

Or, tous les changements de prononciation ne changent pas le sens. Par exemple, il existe dans les pays francophones plusieurs variantes du [R]. Ou encore, si on compare la prononciation québécoise et française d’un mot comme toute, on entend une différence. Malgré ces différences, le sens ne change pas: tout le monde comprend le même mot. Mais d’autres changements de prononciation peuvent influencer le sens. Prenez le cas de [Ru] (rouge). Si on remplace la première consonne par un [b], le résultat est un autre mot (bouge).

Ce simple test nous montre qu’en français, [R] et [b] s’opposent entre eux. Nous le savons puisque le seul élément qui change entre [Ru] et [bu] est la consonne initiale. [Ru] et [bu] forment ce que nous appelons une paire minimale: deux mots qui se distinguent par le sens et qui diffèrent entre eux par un seul son. Le fait de remplacer un son par un autre dans une paire minimale s’appelle la commutation. Si la commutation change le sens, nous tirons la conclusion que les deux sons appartiennent à deux classes distinctes.

Chaque classe s’appelle un phonème. Contrairement à un son, qu’on peut entendre et mesurer, un phonème est une entité abstraite, une classe de sons qui partagent la même opposition à d’autres sons dans une langue. Dans la transcription, on distingue les phonèmes des sons par l’utilisation de barres obliques plutôt que des crochets. [b] est un son, mais /b/ est une classe de sons ou phonème. Notez qu’on sépare les membres d’une paire minimale ou deux phonèmes en opposition par le symbole ~ : /b/ ~ /R/. Les systèmes de phonèmes varient d’une langue à l’autre. Par exemple, le français oppose les phonèmes /y/ et /u/, comme le démontre la paire minimale /ry/ ~ /ru/ (rue – roue). En anglais par contre, cette opposition fait défaut, puisque l’anglais n’a pas de phonème /y/.

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Comme on le voit, chaque professeur réinvente la démonstration et choisit ses propres exemples, sa propre approche. On pourrait d’ailleurs multiplier les exemples à l’infini. Dans de nombreux cours, “l’inventaire” des sons de la langue est en pratique donné AVANT la méthode qui est censé les révéler ou peu après, en sautant les étapes réelles de cette détermination, comme Guilbault qui “fast forward” d’un phonème vocalique à une liste fermée de 16 (oubliant de dire qu’il ne parle que des voyelles).

L’erreur centrale de raisonnement présente dans ces prétendues démonstrations est assez flagrante, mais elle n’est nulle part aussi visible que dans la définition synthétique que nous donne Wikipedia pour “paire minimale”:

“Une paire minimale désigne, en phonologie, une opposition de deux mots qui ne se distinguent que par un seul phonème. Le phonologue posera l’existence de deux phonèmes distincts là où il y aura distinction de sens. C’est la recherche de paires minimales qui sert au linguiste à distinguer les phonèmes d’une langue.”

Le besoin de faire court permet ici de mieux voir la circularité du raisonnement : les paires minimales servent à chercher les phonèmes,  la différence d’un phonème étant ce qui permet de caractériser une paire minimale …

Une deuxième erreur se glisse souvent par dessus la première : les mots choisis dans la première étape sont SEULEMENT “représentés” par leur notation phonétique (donc théoriquement provisoire) mais le raisonnement qui s’ensuit se tient SUR cette notation, sur les graphèmes, et non sur les sons.

Autrement dit (comme l’avait fait remarquer Cao) la prétendue substitution de sons est en réalité opérée comme une substitution de lettres (de façon explicite dans le cas de Guilbault) ! Or les lettres différent absolument entre elles, un p est entièrement différent d’un b (ils ont en commun la petite boucle à droite, il est vrai, mais ce n’est pertinent que graphiquement, au niveau de l’alphabet, ils sont bien complètement différents, attribués à des touches de claviers différentes avec des codes ascii différents). Cao montre également que ce passage par les lettres produit une linéarité qui est largement un artefact.

Pour en revenir à l’aspect phonétique un [p] n’est pas si différent d’un [b]. Comme doit le savoir tout phonéticien, la seule différence entre ces deux sons en français est à peu près la sonorité/voisement du [b]. C’est à dire que dans le [b] la vibration des cordes vocales commence un tout petit peu plus tôt (en millisecondes !) que pour un [p], puisque les cordes vocales vont vibrer de toutes façons pour la voyelle qui suit dans la plupart des cas.

Pour le reste, ces deux consonnes sont prononcées exactement de la même manière. La comparaison réelle des mots bon et pont ne peut donc absolument pas conduire à l’établissement des phonèmes /b/ et /p/, puisque la différence entre ces deux mots, le seul voisement du [b], est plus petite que ces phonèmes.

Cette prétendue expérience de paire minimale devrait en réalité conclure qu’en français il existe un phonème consistant dans le voisement de l’occlusive [p] (et des autres occlusives) qui suffit toujours à changer le sens des mots. Même remarque pour fers et vers (certains des exemples sont moins mauvais, quand les deux sons s’opposent par TOUS, ou au moins la plupart, de leurs traits phonétiques).

Le fait de trouver ces exemples à la valeur vraiment discutable au milieu des prétendues démonstrations n’est pas rassurant, non plus que la perle du mot phonologie commençant par un [p]) ou des 16 phonèmes du français…. Comme on le verra plus loin, la notation phonétique déroule un autre piège, inverse en quelque sorte : celle de “permettre” l’isolation de supposés phonèmes alors que les entités phonologiques sont en réalité plus étendues.

On peut quelquefois rencontrer la même théorie sous une forme plus alambiquée, comme par exemple chez Bernard Laks, dans son document intitulé “Eléments de phonologie structurale :  le fonctionnalisme d’André Martinet” :

L’analyse phonologique à (sic) pour objectifs : • identification de l’ensemble des éléments phonologiques d’une langue 􀃆 passer de l’identification des sons (description) à l’analyse qui permet de dégager les éléments réellement fonctionnels (abstraits) : étroite/large, phonétique/phonémique. Adopter le point de vue du système et de la fonction de communication : quels sont les éléments qui portent une information linguistique pertinente. • Leur classement en selon (sic) leur rôle fonctionnel  􀃆 reconstruction du système fonctionnel de la langue. 1.1 La fonction distinctive (Prague = oppositive) C’est la fonction phonologique par définition :

♦ Elle permet d’identifier en un point de la chaîne sonore un élément par rapport, par opposition, à tous les éléments qui auraient pu s’y trouver, si le contenu informatif du message avait été différent. • Les deux axes qui structurent le système : syntagmatique (rapports in praesentia) et paradigmatiques (rapports in abstentia (sic)) P • Un élément est définit (sic) par leur intersection : S • Un élément est donc définit (sic) par sa place : il est pris dans deux types de rapports qui définissent cette place : rapports de cooccurrence et rapports d’opposition • Le système est structuré par ces deux axes de rapports entre éléments.

♦ La fonction oppositive met en jeu l’axe paradigmatique (in abstentia) (sic) ♦ La fonction distinctive joue aux 2 niveaux d’articulation du langage : c’est une bonne bière/pomme/barre (niveau 1 monèmes), c’est une bonne [bjεr]/[bjεl] (niveau 2 phonèmes).

♦ Au niveau 2, dans bière, bielle, il y a donc 4 éléments fonctionnels, 4 phonèmes parce que 4 places définies syntagmatiquement et paradigmatiquement de façon oppositive :                                    

 bul                                      pul                                    

 pεl                                      pεr                                    

pjer                                    bjεl C’est une bonne bjεr

♦ Au niveau 1, la combinaison du pouvoir distinctif de ces 4 phonèmes permet de définir une unité morphologique fonctionnelle.

♦ Le phonème est la plus petite unité distinctive, potentiellement signifiante (2ème articulation). Le monème compose les potentialités distinctives d’un ou de plusieurs phonèmes en distinctions de sens c’est la plus petite unité distinctive signifiante (1ère articulation).

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Malgré une formulation plus intimidante on retrouve l’opposition inutilisable [p]/[b] par deux fois et l’ensemble du raisonnement circulaire vu plus haut.

Assez tapé sur Laks, il faut tout de même s’arrêter un instant sur sa définition du phonème qui, cela est TRÈS RARE, souligne que celui-ci est “potentiellement signifiant” (ce qu’il n’a pas trouvé chez Martinet, à ma connaissance, alors d’où cela vient-il ?). Car comme on l’a vu, la plupart des définitions disponibles s’engagent au contraire dans l’idée que le phonème n’a pas de signification, et ne reviennent plus en arrière.

Pour conclure cette partie sur les méthodes classiques d’extraction de phonèmes , je ferai le constat suivant : ces méthodes sont profondément anti-linguistiques : elles sont en effet basées sur la comparaison de mots aux sens divergents, “incompatibles”. Si on va au delà du mauvais choix de la paire de phonèmes minimaux dans bière et pierre, qui a jamais eu besoin d’opposer dans la conversation bière et pierre ? Avez vous déjà eu ce type d’échange : “ah non désolé, moi c’est une bière que j’ai commandée, je vous assure, pas une pierre” ?

Dans le  monde “paradigmatique” réel, la langue est un outil pour choisir entre bière, pastis ou vin, ou bien entre pierre, parpaing ou brique. Mais ces exemples ne peuvent non plus servir à rien pour comprendre la langue, car ces mots ne sont pas apparentés. Toute la linguistique scientifique repose sur la constatation, jamais faite à l’école malheureusement, que la juxtaposition de chien et dog ne mène à aucune connaissance. La linguistique a commencé à devenir une science quand on s’est aperçu qu’il fallait rapprocher chien et hound…. parce que ce sont des cognats.

Ce n’est qu’en ayant perdu de vue le fait que la langue doit TOUJOURS, à tout moment, servir à signifier que l’on a pu se lancer dans des raisonnements du type “bière ou pierre”, ou “pont ou bon”. Le résultat en a été cette désarticulation logique, entre le niveau phonologique et le niveau sémantique, qui prévaut dans la pensée linguistique.

Il est vrai que la séparation de ces tâches permet idéalement de bâtir des théories justes au niveaux morphologiques et syntaxiques alors même que la théorie du phonème serait fausse mais à vrai dire il n’est jamais très bon signe, pour n’importe quelle théorie, ou théoricien, d’avoir accepté des raisonnements faux dans le potager de derrière, quand on veut présenter un parc de devant irréprochable…

En réalité, comme Laks le dit très justement (et une fois de plus on aimerait connaitre sa source ?) les phonèmes DOIVENT être des unités potentiellement signifiantes. On pourrait même dire “puissamment signifiantes” :

Dans une linguistique vraiment  structurale, le phonème sera un objet sémantique ou ne sera pas.

Application des méthodes classiques à des langues exotiques

Comme on vient de le voir dans ces cours, les exemples de recherche de phonèmes sont toujours pris dans des langues européennes, sans que les auteurs ne s’en excusent. L’application de la notion de phonème se fait ensuite sans aucune adaptation aux langues les plus “exotiques”.

Prenons comme exemple la thèse de Laurence Labrune, intitulée “La phonologie du Japonais”. J’ai choisi ce travail à cause de son titre et de son niveau. Ce n’est pas le travail d’un chercheur confirmé, mais c’est tout de même une thèse de doctorat ! Dans cet ouvrage, la phonologie ne sera pas un normalement un outil accessoire, mais devrait être le centre du sujet, puisq’elle est dans le titre ! Il est donc intéressant de voir comment l’auteur introduit la question, et trouve ses phonèmes en japonais.

Labrune consacre 25 pages à divers sujets introductifs, en particulier sur les systèmes d’écriture traditionnels, dont elle nous dit d’ailleurs avec beaucoup de bon sens : “Tout au long de ce livre, nous ferons occasionnellement référence au statut graphique que reçoivent certaines des unités phonologiques de la langue, car nous pensons que celui-ci reflète, dans une certaine mesure, la réalité de celles-là.”

Et puis à la page 26, on apprend brusquement que : “Dans l’ancienne langue, les propriétés suivantes caractérisaient les mots Yamato : structure de l’unité prosodique de base V ou CV ; interdiction de l’hiatus (les voyelles sans attaque n’étaient possibles qu’en initiale de mot) ; absence de mot commençant par une obstruante voisée (/b/, /d/, /g/, /z/) ou par /r/ ; impossibilité d’avoir deux obstruantes voisées, ou deux /r/, au sein d’une même racine ; rareté de la voyelle /e/, en particulier au début des mots d’une longueur de plus de deux mores ; existence d’une harmonie vocalique ; longueur de deux à trois mores pour les lexèmes simples généralement. La plupart de ces caractéristiques ne subsistent plus aujourd’hui que de manière figée. En japonais moderne, les mots d’origine Yamato se caractérisent par l’absence de /p/, l’absence de /h/ en position interne de mot, l’impossibilité de trouver des obstruantes voisées ou des /r/ géminés, ainsi que par la quasi-absence des consonnes sourdes situées immédiatement après la nasale-more /N/. On notera également la distribution contrainte de /w/, qui n’apparaît plus aujourd’hui qu’avant la voyelle /a/, ainsi que la rareté des consonnes palatalisées.”

Surprise : c’est donc de but en blanc que l’auteur nous assène que l’ancienne langue avait des phonèmes /b/, /d/, /g/, /z/, /r/, la recherche des phonèmes n’ayant pas commencé, même dans la langue moderne ? Dans un ouvrage avec le mot phonologie dans le titre, l’emploi des barres obliques ne peut être considéré comme anodin ! Mais ce n’était peut-être qu’une toute petite parenthèse ouverte sur la langue ancienne et la vraie démonstration se trouve plus loin dans le texte ?

À la page 33 c’est donc avec beaucoup d’espoir qu’on lit cette analyse phonétique : “Le japonais standard moderne comporte cinq timbres vocaliques : i [i] voyelle antérieure haute écartée u [μ] voyelle postérieure haute légèrement arrondie e [e] voyelle antérieure moyenne écartée o [o] voyelle postérieure moyenne arrondie a [a] voyelle centrale basse

L’emploi des notations phonétique ne peut signifier qu’une chose : l’auteur fait quelques constatations phonétiques qui vont bientôt lui servir à établir les unités phonologiques du japonais À PARTIR D’UNE DÉMONSTRATION, on pense aux fameuses paires minimales, ou à la limite en se basant sur des sources explicites.

On est vite détrompé, car dans la même page, on arrive immédiatement à : “Il existe une différence pertinente entre voyelle brève et longue : [i] vs. [i˘], [μ] vs. [μ˘], [e] vs. [e˘], [o] vs. [o˘], [a] vs. [a˘] (voir 2.7), mais le timbre de chaque membre d’une paire est sensiblement le même. Le i japonais est légèrement moins tendu que le i français. Le timbre exact de u est intermédiaire entre celui des voyelles [μ] et [u] de l’API, avec un arrondissement labial peu marqué. Toutefois, celui-ci est bien présent, puisque la fricative /h/ est toujours bilabiale ([Π]) avant /u/, mais pas avant /a, /o/, /i/ et /e/. Ceci serait inexplicable si /u/ ne comportait pas un certain degré de labialité, c’est-à-dire d’arrondissement. On rencontre également un allophone centralisé [μ] après /s/, /t/, et /z/, ainsi qu’après….

Autrement dit, les notations [phonétiques] sont bien là pour commencer, mais elles servent apparemment de notations transitoires destinées à se transformer en notations /phonologiques/dans le cours d’un paragraphe et SANS AUTRE FORME DE PROCÈS !
Plus loin dans sa thèse, Labrune rappelle la centralité de la more en japonais et la dérivation des écritures indigènes à partir de ces mêmes mores, et en donne la liste. Compte tenu de sa propre remarque citée plus haut (“tout au long de ce livre...”) elle devrait quand même se demander si ce qu’on doit appeler “phonèmes” en japonais, ce ne sont pas ces  “unités phonologiques de la langue“, unités notées par le système d’écriture et censées “refléter le système phonologique” et non les unités issues directement de la notation phonétique européenne du japonais ?

Une technique réformée de détermination des phonèmes :

La méthode proposée ne fait pas table rase des acquis de la phonologie. Elle reprend en quelque sorte la technique des “paires minimales” mais en la replaçant dans une optique sémantique et morphologique.

Préambule : Si j’entreprenais de construire une machine qui puisse détecter n’importe quelle sorte de drogue dans un échantillon ( cela existe déjà, on voit ces machines en action dans les émissions de type “border security”…) il me paraît évident qu’un des points du cahier des charges serait que la machine puisse aussi détecter et annoncer qu’il n’y a PAS de drogue dans un échantillon.

On va s’écrier : c’est inutile dans notre cas, puisque toutes les langues ONT des phonèmes (dixit Martinet, et sa double articulation). Fort bien, mais cela ne change pas mon idée sur le design de la machine. Après tout si toutes les langues ont des phonèmes, tant mieux, l’absence de résultat négatif le confirmera…. N’oublions pas qu’un linguiste fou pourrait (peut-être) concevoir une langue artificielle qui n’aurait pas de phonèmes. Notre machine, pardon notre test, devrait alors être capable de s’en apercevoir.

Nous garderons à l’esprit la précision originale de Lacks à propos d’une unité  susceptible d’avoir un signifié, ou plus exactement, ce que je reformulerais comme le pouvoir de réaliser un morphème à elle toute seule. Mais on doit aussi conserver le cœur des définitions les plus classiques du phonème : une unité minimale de la langue pouvant à elle seule changer le “sens” d’un mot.

Il vient immédiatement que si cette unité est minimale du point de vue morphologique, pourquoi ne pas s’intéresser aux changements sémantiques MINIMAUX (qu’elle peut produire). Dans une langue, ce changement minimal de sens est la flexion (sensu lato). Entre deux mots séparés par une flexion, le sens principal reste, une nuance est ajoutée.

Je procéderai maintenant par hypothèses :

Hypothèse 1 : si une langue possède des phonèmes, elle les utilisera pour produire des inflexions sémantiques minimales, soit des flexions (et dérivations). Elle seront idéalement construites de façon minimale, avec une seule substitution ou une seule addition de phonème (un principe de parcimonie)

Hypothèse 2 : si une langue possède des phonèmes, cette langue comptera des morphèmes composés d’un nombre minimal de phonèmes, éventuellement des morphèmes-formés-d’un-seul-phonème, monophonèmes ci-après, notamment dans les morphèmes les plus fréquents de cette langue. Parmi ces morphèmes les plus courts, la plupart des voyelles de la langue (parce qu’une voyelle peut être produite isolément) pourront être utilisées (y compris d’éventuelles diphtongues), à moins que d’autres règles ne s’y opposent (un principe de parcimonie également). On trouvera également des monophonèmes consonnes .Immédiatement après la haute probabilité de produire des monophonèmes, cette exigence minimale doit conduire à des morphèmes courants à deux phonèmes, etc.

Hypothèse 3 : Les substitutions ou additions de phonèmes visées en H1, donc produisant des inflexions sémantiques minimales, auront lieu en respectant le contenu sémantique majeur, donc avec respect maximal de la trame morphologique porteuse du sens global . Par exemple, dans les flexions, le nombre total et/ou la nature de C/V, voire la nature phonétique plus fine et/ou l’ordre des phonèmes seront conservés, selon la langue. 

Hypothèse 4 : Les phonèmes sont par nature relativement libres mais chaque langue qui en possède limite leurs possibilités d’association à sa manière.  Mais rien ne ressemble plus à ces règles d’associations phonologiques que des règles d’association phonétiques sans valeur morphologique. Autrement dit, découvrir des règles d’associations phonétiques ne constitue pas une démonstration que les éléments subissant ces règles ont une valeur phonologique.

Conséquence 1 : si une langue ne connait pas de flexions ou de dérivations, même improductives (figées), cette langue n’a pas de phonèmes. Les voyelles et consonnes qui apparaissent dans cette langue au phonéticien n’ont pas de valeur phonologique. Leur comportement individuel, notamment leurs règles d’association n’ont pas de sens phonologique.

Conséquence 2 : Puisqu’une partie maximale de la structure phonologique doit être respectée dans la flexion, la comparaison de mots proches sémantiquement mettra directement en relief les phonèmes, y compris ceux à la prononciation complexes ( di-tri-phtongues, consonnes complexes).

Conséquence 3 : par nature les phones différent entre eux de façon graduée, depuis un seul jusqu’à la totalité de leurs traits phonétiques. Une langue qui a des phonèmes aura tendance à utiliser dans ses flexions/dérivations des substitutions de phones apparentés. Les oppositions réalisées ainsi sont plus économiques, et donc plus à même de conserver le sens général. On aurait envie de parler de distance phonématique inférieure à 1 mais du point de vue phonologique pur, il y a bien une paire minimale, seulement elle se réalise avec un investissement phonétique minimal : sauve/sauf ne diffèrent par exemple que par le voisement de la dernière consonne donc cette paire, comme on l’a vu, ne peut servir à extraire mathématiquement les phones [f] ~[v]. En revanche, parce que c’est une flexion, cette opposition nous donne directement les phonèmes  /f/ ~/v/

Application de cette nouvelle lecture à diverses langues :

Anglais

Si on le compare aux autres langues européennes, l’anglais se rapproche étonnamment d’une langue isolante, car ses mots sont largement invariables. Cette tendance isolante se répercute aussi sur la syntaxe, où l’ordre des mots est souvent obligatoire (comparer “où es tu ?/où tu es ?/ tu es où ?” avec “where are you?” sans alternative).

Bien entendu, il y subsiste des flexions et c’est la matière à laquelle nous allons nous intéresser, en commençant par la flexion verbale.

C’est le changement de forme au prétérit et au passé, bien connu des écoliers. Par exemple le verbe “to sit” fait au prétérit “sat”. Cette seule commutation nous fournit un “découpage” du morphème et met en évidence quatre phonèmes de l’anglais : /s/ /t/ /I/ /æ/. Le phonème /s/ obtenu se retrouve bien sûr dans la formation de nombreux pluriels, comme “cat/cats”.

D’autres pluriels ont un son [z]. Les morphophonologues ont observé cette alternance et ils se sont emparé de la question pour se demander si ces deux formes “de surface” ne correspondaient pas à la partie émergée d’un modèle profond (qui aurait d’ailleurs un troisième avatar : [iz] comme  l’entend dans “buses” le pluriel de bus).

Mais nous ne sommes pas ici en train de chercher un mécanisme de formation du pluriel, nous cherchons des phonèmes. À eux seuls [z] ou [s] peuvent produire un pluriel,  et dans d’autres situations (zip/sip, une paire minimale classique) ils s’opposent.

/z/ et /s/ sont donc bien des phonèmes de l’anglais.

Mais comme les morphophonologues savaient déjà que /z/ou /s/ avaient banalement ce statut de phonème en anglais, il ne se sont apparemment pas aperçu que l’observation de paires telles que “cat/cats”en démontrait l’existence …

On peut continuer l’étude de la même manière en prenant des exemples dans différents “axes lexicaux” :

nom/nom : shed/shade (mise en relief d’une diphtongue occupant le même espace morphologique qu’une voyelle simple et courte)

nom/verbe : light/lit, sight/see (on observe ici la correspondance d’une diphtongue /aⁱ/ avec une voyelle courte ou longue dans le deuxième cas)

Dans la perspective structurale de la présente étude, on n’attachera donc pas d’importance à la valeur grammaticale d’une flexion/dérivation. Les grammairiens (et les écoliers) se concentrent sur feed/fed et placent food dans une autre catégorie, mais la réalité linguistique c’est le paradigme feed/fed/food qui nous montre que la langue utilise un même procédé, ici une flexion interne, sans aucun égard pour la classification grammaticale.

Pour  prendre maintenant une flexion externe, la dérivation fly>flight (verbe>nom) n’est pas construite autrement que celle de burn>burnt (flexion verbale inaccompli>accompli).

J’utiliserai par la suite le terme général de flexion indifféremment pour une commutation, une addition ou même on le verra, une soustraction de phonème (le terme dériflexion aurait été tentant, mais vraiment moche, surtout comparé à la beauté de flexion…)

Je m’arrête ici de donner des exemples car le but de cet article n’est pas de reconstituer les phonèmes, bien connus, de l’anglais, seulement d’illustrer la méthode. Avant de passer à une autre langue, voyons toutefois si la nouvelle méthode peut nous donner des informations sur un cas difficile : les sons consonantiques complexes qu’on entend au début de “cheat” représentent-ils un seul phonème ou deux phonèmes de l’anglais ?

La méthode des paires minimales est notoirement incapable de résoudre le problème, puisque selon le mot qu’on choisira pour comparer à cheat par exemple, soit beat, soit treat, la réponse donnée sera différente…

Le problème est rendu épineux par le fait que l’anglais a déjà un phonème /t/ et un phonème /ʃ/ . Rien n’empêche donc théoriquement d’y voir la succession de ces deux phonèmes : /tʃi:t/ La plupart des phonologues préfèrent pourtant y voir UN SEUL PHONÈME à la prononciation affriquée. Martinet par exemple justifie ce choix par la symétrie : l’anglais a une consonne affriquée à l’initiale de “Juggle” ou “George” mais ne connait pas le son isolé qui est dans jongler et Georges en français. Martinet conclut que la consonne affriquée alvéolaire complète donc élégamment le tableau ‘phonologique’ (en réalité principalement phonétique) de l’anglais en face de la post-alvéolaire…

Notre nouvelle méthode d’extraction des phonèmes permet de proposer une autre résolution : Le mot  “stretch” a une variante  “streek”.  Le principe de parcimonie suggère que ces deux formes ont le même nombre de phonèmes. La mise en correspondance de teach et taught, qui sont différent par deux phonèmes au moins (la voyelle ET la terminaison consonantique) suggère qu’ils ne divergent justement en fait QUE par commutation de deux phonèmes, un nombre déjà suffisamment coûteux (mais fréquent en anglais, comme on va le voir) et pas ENCORE EN PLUS par un ajout de phonème.

La parcimonie est donc plutôt réalisée ici par la conservation du nombre de phonèmes, deux commutations n’étant pas le nombre minimal. Par conséquent le [tʃ] de teach n’est à considérer que comme une seule consonne. On pourrait arriver à la même idée en partant des mots apparentés wake et watch.

Mais les linguistes se focalisent sur cet exemple alors que la même question se pose aussi à propos des sons [kw] par exemple. Même si on rejette la comparaison de king et queen, non apparentés contrairement à ce qu’on pourrait imaginer en lisant Gala, il existe des indications dans l’histoire de la langue et de ses parentes germaniques que ce complexe [kw] a évolué dans différentes langues, depuis le proto-indo-européen, en restant tout le temps un phonème unique, soit une occlusive labialisée. Mais les exemples qui le démontreraient manquent apparemment dans l’anglais d’aujourd’hui.

L’anglais a-t-il des mots très courts composés d’un seul phonème comme le prévoit la théorie ? On remarque effectivement des mots très courts dans les pronoms : I (je) et you,  l’article “a” enfin. Un examen phonétique plus approfondi révèle que  “I” et “a” sont presque toujours prononcés  [ʔaI] et [ʔei] soit dans les faits une voyelle (diphtongue) précédée d’une occlusive glottale. Même si en anglais cette occlusive est à considérer plutôt comme une marque prosodique que comme un phonème, l’ensemble se présente de fait comme CV et non comme V isolée.

Quant au pronom you, il est prononcé avec l’allophone [ju] de la voyelle /u/, allophone obligatoire en anglais en début de mot et qu’on peut interpréter phonétiquement comme une semi-consonne suivie de la voyelle “normale”. De fait l’anglais semble éviter les voyelles phonétiques isolées comme morphèmes contrairement à la prévision ! Cela est probablement à rapprocher du peu de valeur distinctive des voyelles non-accentuées dans cette langue.

Quelques consonnes toutefois peuvent fonctionner comme morphèmes, notamment /m/, /t/,/d/,/r/ et bien sûr /s/, /z/ déjà cités.

Ce manque de monophonèmes voyelles contraire à l’hypothèse 2  est “compensé” par un foisonnement de mots courants composés de deux phones, une voyelle et une consonne (qui peut être l’occlusive glottale en attaque) : who, be, at, to, too, me, my, is, go, in, out, up, in, us, our, me, we, are, the, or, they, of, …  qui nous procurent tout aussi fiablement des candidats phonèmes.

La langue a donc tellement de biphonèmes (et on pourrait difficilement donner une liste des mots à trois phonèmes, quatre phonèmes tant ils sont nombreux) qu’on peut supposer par ailleurs que la pression pour réduire les mots courants à des monophonèmes est nulle, voire “négative”, le maximum de stabilité étant atteint ou dépassé par des bi-phonèmes.

Pour en venir aux pronoms, la flexion de genre dans he/she nous donne les phonèmes /h/, /ʃ/, /I/. Elle est conforme aux prévisions d’économie de l’hypothèse 1 avec sa commutation unique. L’opposition him/her est moins économique, puisqu’elle emploie deux substitutions. Il faut comprendre que la réduction des oppositions à un seul phonème est idéale, mais pas toujours réalisée.  Et si “her” n’est pas la forme la plus économique du point de vue phonologique, elle réalise par ailleurs une économie lexicale en s’opposant syntaxiquement aussi bien à his qu’à him (dont le couple respecte lui H1 dans sa forme dure) …

Du point du vue diachronique, “her” a hérité d’ un problème, celui d’avoir la même consonne que he/his/him. Par rapport à ces formes masculines, les formes shis/shim seraient plus logiques et auraient pu apparaître en même temps que she, mais apparemment la pression linguistique pour cette analogie ne fut pas suffisante.

L’anglais justifie donc à sa manière les hypothèses de cet article
C’est une langue avec un système de flexions peu développé (car relictuel bien sûr) mais qui touche cependant une grande partie des lexèmes germaniques, les mots empruntés aux langues latines se comportant plutôt comme des racines orphelines, peu fléchies ni dérivées à part le pluriel et l’accompli.
Dans les flexions de l’anglais, la partie la plus respectée est le nombre de phonèmes (sauf dans les dérivations bien sûr, mais alors il y a un tronc conservé et un affixe) puis les consonnes. Les flexions sont souvent opérées par des consonnes remplacées par des consonnes “similaires” ( t par d, par exemple) mais naturellement plus souvent encore  ce sont les voyelles qui sont touchées, la plus part du temps elles commutent avec une voyelle proche (alternance longue/courte par exemple). Notons qu’on peut TOUJOURS trouver des contre-exemples, comme par exemple le couple best/better dans lequel le découpage n’est pas conservé (mais “best” est de fait issu d’un ancien betst).
Il y a donc une parcimonie dans la substitution, sinon dans le nombre de phonèmes modifiés, qui est en fait assez souvent égal à deux (comme dans sleep/slept, cool/cold, le triangle this/that/these,  le rectangle do//did/done/doing dont chaque dérivation diffère de la “racine” par deux phonèmes, on pourrait multiplier les exemples… )
Si on prend en compte l’explosion du nombre de locuteurs non-natifs, dont je fais partie, et leur claire tendance à abandonner les dernières flexions (pluriels, génitifs, troisième personne verbale, passé, l’hypothèse que la langue puisse devenir un jour totalement isolante n’est pas complètement exclue, mais alors s’agirait-il d’une évolution naturelle ? et les phonèmes pourraient-ils y disparaître ? (la première partie de ce programme est probablement déjà arrivée dans les nombreux pidgins de l’anglais…)

Français

Le français se présente immédiatement de façon très différente de l’anglais, avec ses conjugaisons étendues. Contrairement aux langues indo-européennes les plus conservatrices, le français n’a plus de déclinaisons mais la richesse de ses dérivations est étonnante.

Commençons donc par une chose que l’anglais n’a pas : le genre grammatical. La comparaison de couples comme : frais/fraîche, rond/ronde, mort/morte etc nous donne immédiatement de nombreux phonèmes consonantiques du français. (ici /ʃ/  /d/ /t/). On pourrait parler d’addition d’un phonème au féminin, mais la comparaison avec les autres langues latines montre évidemment que c’est plutôt la forme masculine qui est “raccourcie” , plus courte en fait que la racine historique.

Le français regorge aussi d’inflexions qui mettent en relief des voyelles aussi bien que des consonnes : verbe/substantif : meurt/mort > /œ/ /ɔ/ (Il n’y a pas de phrase exacte où on choisi paradigmatiquement entre meurt et mort, mais des phrases très proches syntaxiquement : le jour de ta mort/le jour où tu meurs) Comme on l’a vu en anglais, la langue n’a que faire du “grammaticalement correct” dans l’emploi morphologique des phonèmes, d’ailleurs souvent la même commutation permet de distinguer l’adjectif d’une forme verbale… ou de son féminin, comme dans vif/vive > /f/~ /v/.

La commutation n’est pas utilisée dans des contextes différents que l’addition, comparez :

– tond/tonte/tondent  > /∅/ /t/ /d/ – les formes verbales se sont “approprié” les constructions avec /d/ tandis que les formes substantives utilisent le /t/ (ou le s dans tonsure). La forme raccourcie de la racine est verbale pourtant.

– pas/passe – ici c’est la forme raccourcie à deux phonèmes /pa/ qui est substantive, le verbe exploite surtout les formes à 3, 4 et 5 phonèmes, toujours avec /s/. Des dérivations substantives font leur retour à partir de 5 phonèmes. Construisons un arbre de famille de cette dernière racine, dont la base du tronc sera la “racine raccourcie” telle que définie plus haut. En procédant par ajouts successifs, on obtient des dérivés de plus en plus longs. Les mots qui comprennent le même nombre d’unités différent entre eux par une flexion interne ou externe. Les dérivés plus longs sont (presque toujours) bâtis sur une forme immédiatement plus courte (les mots sont notés en orthographe conventionnelle) :

nb d’unités :

2

3

4

5

6

7

8

9

Pas [pa]

passe(s,nt)

pas [paz] (juste le mot “pas” quand il apparaît avec la liaison)

passé(r,z)

passa

passai(s,t,ent)

passons

passions

passie(z)

passan(t)

passoire

passeur

passeuse

passante

passage

passade

passif

passive

passâmes

passâtes

passure

passière

passette

passement

pass(e)ra

pass(e)rai(s,t, ent)

pass(e)ron(s,t)

passerions

passeriez

passager

passation

passement

passeret

passerie

passable

passementer

passementier

passagère (de passager)

passageur (de passage)

pass(e)relle

pass(e)resse

passéiste

passéisme

passementerie

passivation

passivement

passivité/passiveté

passablement

passagèr(e)ment

 passagèr(e)té

(La comparaison d’un terme de cet arbre avec le terme approprié de la colonne précédente donne immédiatement un phonème de la langue. Par exemple la comparaison de passade avec passa donne le phonème du français /d/. À noter que la comparaison (ORALE) d’un terme avec un autre terme de la même colonne peut produire une différence phonétique inférieure à un phonème, comme on l’a vu pour bon et pont. Donc, une fois encore, les deux mots ONT phonologiquement un phonème différent, mais contrairement à ce qui est classiquement affirmé, ce n’est pas l’observation phonétique de la paire qui peut l’établir.

En somme l’observation de mots apparentés ayant un nombre de phonèmes différents, idéalement un, est beaucoup plus sûre que l’observation classique de mots quelconques ayant (supposément) le même nombre de phonèmes.

Ce système flexionnel/dérivatif extrêmement étendu est caractéristique du français, et on peut bâtir des arbres similaires avec de très nombreux mots. (Ce n’est pas la “famille de mot” telle qu’elle est reconnue en grammaire, il faut éviter absolument ici de mettre des mots savants, comme nutrition par exemple, si on faisait l’arbre d’un mot populaire comme nourrir). À  noter que dans cet arbre, les formes “dérivationnelles” (~30) sont plus nombreuses que les formes proprement “flexionnelles” au sens classique. Ainsi le fait d’intégrer les dérivations dans la “flexion au sens large” est particulièrement pertinent quand on parle d’une langue comme la nôtre, contrairement à l’anglais qui a finalement peu de dérivations.

En première approche, la longueur de ces chaines pourrait être vue comme la force de cohésion  qui permet aux mots “plus courts que la racine” de fonctionner : la roue peut continuer à rouler sans son/ l/, le tour peut tourner sans son /n/ etc. (dans le cas du coup, à vrai dire, il ne coupe plus beaucoup… il a commencé à se détacher sémantiquement de son arbre). L’existence de ces mots plus courts que leur racine représentent une situation inimaginable en anglais.

Le schéma de base de cette construction est clairement l’alternance CV (comme dans le célèbre jeu télévisé Des Chiffres &Des Lettres, dans lequel les candidats avaient fortement tendance à demander tantôt une voyelle tantôt une consonne, maximisant intuitivement la probabilité d’obtenir un terreau fertile…)

En rouge les rares mots de cette famille qui dérogent à cette règle CVCV. Remarquons que passable et passablement ne comptent en réalité que pour une seule exception, le deuxième continuant seulement la branche créée par le premier. Quant à passéiste, il est construit bien sûr sur passé, avec l’ajout simultané de trois phonèmes constituant un morphème /ist/ très productif : blasé > blaséiste. De même pour passéisme….

/abl/ est bien sûr un morphème productif également : viré > virable. Autrement dit ces dérogations à la règle CVCV surviennent quand un deuxième morphème composé de plusieurs phonèmes est en jeu…

Bien entendu je ne suis pas en train d’affirmer que tous les mots français sont basés sur le schéma CVCV. De nombreuses racines peuvent avoir plusieurs consonnes qui se suivent, même dans des mots très courants, comme les trois consonnes consécutives de “arbre” (souvent réduit à [arb] toutefois dans le langage courant). Il s’agit juste d’une “tendance”. Dans de tels mots, les dérivations tendront à un retour vers le schéma VCVC : large /laʀʒ/ (CVCC) > élargir (VCVCCVC). Élargissement redonne une succession de consonnes si on le note   /elaʀʒismɑ̃/ VCVCCVCCV (wordreference…) mais bien sûr ce n’est pas, comme on peut s’en rendre compte si on remarque que deux phonèmes se sont ajoutés “d’un coup”,  une simple flexion/dérivation mais plutôt l’accrétion du morphème -ment qui est productif : patate > patatement (vôtre ?).

Mais  répondons à quelques questions :

– Pourquoi considérer que “passiez” a 4 phonèmes /pasiₑ/ et non 5 /pasje/ ?

1 parce que l’addition  la plus probable après une consonne est une voyelle. Si passiez avait deux consonnes à la suite, il serait le seul mot de la famille avec ce nombre de phonème à être construit de cette manière. L’hypothèse 3 prévoit le RESPECT de la structure et en français les dérivations respectent la qualité “phonétique” des phonèmes d’être consonnes ou voyelles ainsi que leur ordre.

2 parce qu’il n’existe ensuite aucune construction en /pasjeC/ ni même /pasiC/. Par contre passiez se continue dans passière (la dérivation phonologique n’a cure, comme on l’a vu, de rester dans la même catégorie syntaxique).

– Pourquoi considérer que passoire a 5 phonèmes /pasoⁱr/ et non 6 /paswar/ ? réponses très proches  :

1 après le /s/ une voyelle est plus probable qu’une consonne

2 si on admet la consonne (ou semi-machin) /w/ on ne retrouve aucune prolongation de l’arbre de type /paswV/ ni /paswC/. Par contre /pasoⁱr/ pourrait facilement au besoin se prolonger dans passoirage ou passoirie… conformes à l’algorithme CVCVCV

L’étude de cette famille lexicale nous met donc en présence  de deux entités qui occupent la place de voyelles mais qui se présentent comme des sons complexes. Cela est prévu par le protocole : ces entités sont des diphtongues, au sens phonologique. Reconnaître ces diphtongues est beaucoup plus économique que d’avancer des semi-voyelles-qui-se-comportent-comme-des-consonnes, et qui décalent la trame phonologique, en contradiction avec l’hypothèse 2.

Egalement en relation avec H2, et contrairement à l’anglais,  la langue nous fournit un éventail assez riche de voyelles morphèmes (qui nous donnent directement des phonèmes donc) :

à, et, au, en, un, et, eux, on, y, ou, est, eu, ….(en notation orthographique, oui dans mon français j’oppose “et” vs. “est”…).

Cette utilisation de voyelles uniques comme morphèmes a été remarquée par Trubetzkoy et plus récemment Romero, mais reste généralement absente des cours…

Pour finir sur le français, quelques mots sur le système pronominal. Comme en anglais, il se révèle immédiatement très productif !

Des comparaisons simples comme  : “il aura, il m’aura, il t’aura ” permettent de mettre en évidence des monophonèmes servant de pronoms (pronom qui se présentent bien entendu ailleurs comme composés de deux phonèmes, on les note alors me, te etc). Au final au moins 10 consonnes peuvent fonctionner comme morphèmes : [j, t, m, r, l, z, d,ʃ,k,s] (situation non remarquée par les linguistes cités un peu plus haut)

Le système pronominal est à un système à “double flexion” :

“m(e)” s’oppose à “moi” (même personne, aspect/cas différent)

“moi” s’oppose à “toi” (personne différente, même cas)

“l(e)” s’oppose à “lui”, et “lui” s’oppose à “elle” (ici avec métathèse CV/VC)

Cette structure est éminemment en accord avec l’hypothèse 3, qui prédit des flexions avec respect de la structure phonologique. Il en ressort immédiatement la haute probabilité  que les complexes de voyelles [wa] (déjà rencontrée) dans “toi” et [yi] dans “lui” soient des diphtongues du français, autrement dit des voyelles uniques au sens phonologique.

Finalement, le français justifie exemplairement les hypothèses de cet article, étant une langue extrêmement flexionnelle dont les racines connaissent des développements très longs, mais en suivant presque toujours un principe de construction par addition de phonèmes un par un à un corps préexistant, comme on vient de le voir. Dans cette optique, les racines “raccourcies” peuvent finalement être vues comme des flexions par soustraction,  où fort /for/ par exemple serait une flexion négative de la racine représentée par forte /fort/.

NOTA BENE

Le français et l’anglais ont donc bien des phonèmes et tous leurs mots peuvent donc être segmentés théoriquement en ces atomes phonologiques. Cette segmentation est aussi perçue par les locuteurs non-linguistes, qui peuvent même en jouer dans le calembour ou la contre-pèterie. Ce statut de segmentation perceptive et opérative fut reconnu dans nos langues IE – bien avant l’avènement de la phonologie – par l’emploi des alphabets, et cette prise de conscience s’était poursuivie par l’invention de la notation phonétique (en réalité pré-phonologique). Entendons nous bien, à aucun moment cela n’infère qu’il y a une segmentation réelle dans la matière phonique (cf. Cao, op. cit.) !

Tahitien

Langue polynésienne typique, le tahitien se présente comme essentiellement isolant, c’est à dire que ses mots sont invariables. Le sens des phrases émerge de leur syntaxe, qui comprend l’emploi de nombreux mots courts, donc des “articles” et autres particules. Les morphèmes lexicaux tendent au contraire à être assez longs, voire très longs (maramarama : l’intelligence).

La langue a été notée de façon pratiquement phonétique, hum… en théorie. En pratique il y a eu beaucoup de confusion au début de cette notation car les français et les espagnols entendaient très mal (et c’est toujours vrai) les consonnes aspirées et les glottales, ainsi que les longues. Les anglo-saxons, bien meilleurs pour la détection du [h]et des voyelles longues étaient par contre tout à fait incapable d’entendre le timbre des voyelles et de certaines consonnes.

Aujourd’hui, même si tous les documents disponibles ne notent pas bien les occlusives glottales et encore moins les longues, on peut toutefois accéder normalement à une notation phonétique fiable, à condition d’être “conscient du problème”. Donc les mots sont normalement invariables, mais ceci dit on peut rapidement localiser des réduplications, partielles ou totales, qui produisent souvent des mots au sens légèrement modifié, comme des acceptions expressives, des pluriels, etc.

‘opu : ventre, estomac > ‘o’opu (souvent kokopu, par prononciation archaïque/expressive) : nom d’un poisson de rivière, qu’on pourrait traduire par “goulu”.

ma-rama : lumière > ma-rama-rama : intelligence

rima : cinq, main > rimarima : doigts

Ces réduplications donnent des morphèmes évidemment décomposables, mais on peine à trouver de véritables flexions. Dans de rares cas, on remarque des syllabes qui reviennent dans des mots proches, sans que cela soit bien convainquant :

Honi : mordre/Niho : dent/Honihoni : mordiller

reo : langage, parole/arero : langue (organe)

Metua vaut pour un parent, mais mētua vaudrait pour les deux parents (Lemaître). On a là quelque chose qui ressemble de près à une flexion interne; mais pour admettre la flexion il faut d’abord admettre que le e court et le e long sont des phonèmes et le raisonnement serait donc circulaire (flexion parce que phonèmes, et phonèmes parce que flexion…). Compte tenu de la rareté de ce type de pluriel/duel, on aurait intérêt à le considérer plutôt comme un tour prosodique.

On pourrait en déduire d’ores et déjà que la langue est absolument dépourvue de flexions, mais il faut d’abord s’intéresser au système des pronoms personnels, qui se révèle problématique (j’appelle “toi” la personne à qui s’adresse le locuteur) :

singulier :  vau/au (remarquer la consonne facultative…), ‘oe, ‘oia/’ōna-‘oia (je, tu , il/elle)

duel : māua, tāua, ‘ōrua, rāua (nous deux (sans toi), nous deux (toi et moi), vous deux (toi et lui/elle), eux deux.

pluriel : mātou, tātou, ‘outou, rātou (nous (>2) sans toi, nous (>2) avec toi, vous (>2), eux (>2)

On reconnait clairement dans ces pronoms des sous-parties, la première partie “donnant” la personne (au sens grammatical)  ainsi que l’inclusion éventuelle de l’interlocuteur (toi).

De façon intéressante, tous les duels (qui désignent deux personnes) se terminent en [ua]. On pense bien sûr à l’ancien mot “rua” qui signifiait deux, toujours présent dans de nombreuses autres langues polynésiennes comme le maori.  ‘ōrua n’est que très peu différent de ” ‘o Rua” qui serait la manière d’évoquer quelqu’un qui s’appellerait Deux… (“monsieur Deux” en quelque sorte)

Mais si ce rapprochement des duels avec le mot (ancien) pour deux est justifié, comment ce mot pourrait-il conserver son sens en ayant perdu sa consonne initiale ? on verra plus loin que l’idée que le sens soit principalement porté par les voyelles n’est pas extravagante ?

Tous les pluriels (>2) se terminent en [tou]

À première vue le paradigme  “maua, taua, raua” aussi semble bel et bien pointer vers la phonémicité des consonnes [m], [t], [r].

Observons tout d’abord que la personne est bien représentée en français par une consonne : 1ère personne [m] (sauf dans ‘je’), la deuxième personne [t] etc. cela est un peu moins vrai en anglais, mais on peut distinguer des régularités…

C’est cette régularité, cette coïncidence des personnes et des sons qui permet aux enfants d’extraire la valeur de pronom d’une seule consonne, comme dans un quiproquo :” c’est la voiture que tu as amponné ?” (prononcée par un enfant qui avait dû entendre une phrase du type : ” tu risque de t’amponner la voiture”).

En tahitien, en revanche,  on constate que la première personne a ces deux formes peu analysables tandis que dans les duel et pluriel, aucune personne incluse n’est jamais représenté par une forme phonétique unique. Si Moi  est inclus, c’est soit par [m] ou [t], si Toi est inclus, c’est soit par [t] soit par [‘(o)], si un ou plusieurs Il/elle sont inclus, c’est par un [m] ou un [r].

Les possessifs sont par ailleurs formés avec une particule To ou Ta (selon le type de possession/éloignement, comme dans les autres langues polynésienne) suivie d’un des déictiques vu précédemment (to ratou = leur possession (inaliénable) (à eux >2).

Mais ce to/ta, serait-ce alors un bon exemple de “commutation de voyelle” avec une valeur sémantique, une flexion dans toute sa beauté ?

 

Un peu de diachronie

Ces pronoms du tahitien sont en fait reconstruits à l’identique pour les formes ancestrales, c’est à dire que sur des millénaires les “éléments phoniques” qui les composent (en écriture API), n’ont montré que très peu de velléités d’évolution indépendante. (Les spécialistes des protolangues du Pacifique reconstruisent des mots primitifs mais ne vulgarisent pas leurs discussions sur cette stabilité étonnante, si elles existent (les discussions). Dans le même laps de temps, les langues filles se sont pourtant extrêmement diversifiées du point de vue de la syntaxe, aussi quoiqu’un peu moins sur le plan du lexique..)

*au (je) est reconstruit à l’identique en “proto-oceanic” (~4200 ans), *koe (toi, ‘oe en tahitien) est reconstruit en proto-malayo-polynésien (~ 5000 ans), *maatou (nous exclusif, aa est une autre manière de noter un a long) est reconstruit pour le proto-polynésien nucléaire (3000 ans ?) (en comparaison, on nous dit que “Les pronoms indo-européens sont difficiles à reconstruire à cause de leur variété dans les langues-filles” (Wikipedia, article sur le proto-indo-européen, ce n’est pas l’ouvrage central sur la question certes, mais le rédacteur a dû lire ça quelque part…).

On voit que ce n’est certainement pas le cas dans les langues polynésiennes en tout cas ! Le tahitien Tupaia a pu comprendre d’emblée les maoris de Nouvelle Zélande et servir d’interprète à Cook (un transport horizontal dans l’arbre des langues) mais si la machine à remonter le temps existait (pour un transport vertical) les tahitiens d’aujourd’hui pourrait probablement baragouiner assez facilement avec leurs ancêtres d’il y a 5000 ans !

Donc si on rapproche ces deux éléments :

– l’absence de flexions nettes, même si dans les pronoms la sémantique de l’inclusivité semble portée par la première consonne (mais on a vu qu’il est impossible d’associer une consonne avec une personne sujet…).

–  l’incroyable lenteur de l’évolution phonétique, qui se concentre dans les consonnes.

On est conduit à conclure à l’absence de phonèmes (microphonèmes de CAO) en tahitien. Une démonstration phonologique de cette absence pourrait se construire ainsi :

– la commutation des consonnes ainsi que leur évolution régulière pointe vers leur phonémicité

– mais un phonème retranché d’un morphème doit “laisser” d’autres phonèmes

– or, la ou les voyelles des syllabes ne montrent que peu de signes de phonémicité : pas de commutations donnant des inflexions nettes (sauf l’exception vue plus haut). Pas d’évolution surtout, ou des évolutions non régulières. Les ouvrages qui traitent de l’évolution des langues polynésiennes ne proposent d’ailleurs des tableaux évolutifs QUE POUR LES CONSONNES :

tableau d'évolution des consonnes du PPN

Un tableau classique d’évolution phonétique des langues polynésiennes (d’après Walsh et Biggs), seules les consonnes sont présentées…

Un tableau évolutif des voyelles est rarement proposé, car il ressemble à ça (Hawaiien, Proto-polynésien nucléaire ) :

Ha PPN
i- i-
-i- -i-
-i -i
u- u-
-u- -u-
-u -u

(Extrait de : table 2 : Volume 73 1964 > Volume 73, No. 4 > Hawaiian reflexes of Proto-Malayo-Polynesian and Proto-Polynesian reconstructed forms, by Samuel H. Elbert, p 399 – 410)

On voit quelquefois dans telle ou telle langue polynésienne le linguiste proposer que  les longues et les brèves de même timbre soient des phonèmes différents (ce qui est cohérent avec les ” oppositions” plus ou moins nombreuses que l’on rencontre, elle ne sont pas très communes en tahitien);

L’auteur du tableau n’essaie pourtant pas de se lancer dans un système plus complet qui prendrait donc en compte la longueur, au départ et à l’arrivée. Il y a pour cela une raison, la reconstitution de la longueur primitive des voyelles se heurte  presque toujours à “beaucoup de résistance de la part des données” et un linguiste écrit la remarque révélatrice suivante :”But is there any basis for distinguishing the length of the first vowel?” (http://pollex.org.nz/entry/maqoni/)

Une autre solution est de voir dans les longues un redoublement de la courte (ce qui peut effectivement être démontré quelquefois, et arrive de toutes façon dans le hiatus) mais cette analyse mène également à  des problèmes évolutifs sérieux.

Ces anomalies évolutives, en clair la non-évolution des voyelles, ou leur évolution aléatoire vers d’autres voyelles, ne sont explicables que par leur non-phonémicité et comme on l’a vu, elle contredit la phonémicité apparente des consonnes (dont on les sépare artificiellement par la notation/artefact).

Au final, on observe un système phonétique qui oppose classiquement, à première vue, consonnes et voyelles comme dans “nos” langues,  mais tandis que les premières prennent en charge certaines qualités typiques des phonèmes (l’évolution régulière), ce sont les secondes qui endossent le gros de la charge sémantique, dont on a vu qu’elle doit être considérée comme constituante du concept phonémique. Muni de cette nouvelle analyse, le comportement des consonnes (qui ne peuvent s’enchaîner ni terminer une syllabe) s’explique mieux : les consonnes du tahitien ne sont pas des “consonnes phonèmes” comme nous avons tendance à les voir une fois que nous les avons notées par un graphème latin, mais peuvent être vues  comme des sons (groupement de traits phonétiques) qui interviennent à l’attaque d’une syllabe, laquelle est centrée sur une ou plusieurs voyelles.

Une troisième observation linguistique corrobore ces deux premiers éclairages, c’est la facilité avec laquelle un mot tahitien peut voir ses consonnes changées en conservant le même sens) une chose rarissime en français.

De fait, on remarque typiquement que l’argot, malgré sa créativité lexicale, est très conservateur de la première consonne  :  un panard/des pinces, une tignasse/des tifs,  et un plumard, un pieu, un pucier. Le cas du “papeau rigolo” de Maurice Chevalier (dans Le chapeau de Zozo) est rarissime. Au contraire en tahitien, il y a une “interchangeabilité” des consonnes, notamment dans les mots expressifs…

L’unité phonologique de base en tahitien est donc la “syllabe”, une consonne (phon-)étique (facultative en début de morphème) suivie par une ou plusieurs voyelles étiques. Cela signifie aussi qu’aucun morphème ne peut être plus petit qu’une syllabe. Ce que nous pourrions prendre pour des alternances de m/t/r doit plutôt être analysé en alternance ma/ta/ra. C’est seulement la notation API qui donne cette illusion de permutation des consonnes.

Dans PONT et BON, la commutation écrite était plus grande que la commutation réelle. Ici, c’est le contraire ! La commutation des lettres fait apparaître artificiellement des commutations plus petites que les unités réelles de la langue.

La plupart des lexèmes du tahitien sont composés de plusieurs de ces syllabes, typiquement deux, trois ou quatre, d’où une langue à mots assez longs, voire très longs. Du fait que les mots n’ont pas de flexions ni de dérivés, la langue, dès qu’elle veut manipuler des notions un peu précises, est obligée d’avoir recours à plusieurs mots pour chaque acception et au final il n’est pas étonnant qu’un texte en tahitien écrit soit deux fois plus long à peu près que sa transcription en anglais.

Il existe trois marqueurs aspectuels qui se présentent comme des monophonèmes, “e” “ā” et “i” mais il faut réaliser que ce n’est pas non plus une preuve d’individualité de phonèmes /e/, /ā/ ou /i/, une première  syllabe de mot n’ayant pas de consonne obligatoire à l’attaque en effet… ce sont donc des syllabes dans leur forme la plus courte.

On remarque aussi l’absence totale de monophonèmes basés sur des consonnes, comme en anglais ou en français, et qui pourraient justifier la phonémicité de ces consonnes (découper matou en “m atou” serait un procédé ad hoc).

Au niveau de ces “voyelles”, on trouve péniblement des cas où un morphème apparaît dans la langue sous deux formes différentes : hapu et hopu en tahitien moderne, ont le même sens de “se baigner”. Hiva (vaevae) est une forme archaïque du mot heiva.

Ce genre de variation est au contraire fréquent (valeur ou longueur) quand on compare deux langues sœurs, par exemple vahine en tahitien/ vehine en marquisien mais reste anecdotique, les principales différences, régulières comme on l’a vu, se concentrant dans les consonnes.

Cette absence habituelle de variation des voyelles d’une langue à l’autre est donc à rapprocher encore de l’évolution phonétique typique des langues polynésiennes avec une dérive des consonnes dans différentes directions phonétiques selon les archipels (mais il y a des tendances globales) et une grande stabilité des voyelles, un peu l’inverse de ce qui se passe dans les langues indo-européennes * aux consonnes beaucoup plus stables que les voyelles.

On peut faire deux remarques sur ce cas particulier  “hapu=hopu” : – Une des deux formes (hopu) est la forme originelle, retrouvée ailleurs comme en Pascuan par ex. La forme Hapu est donc juste une “erreur” qui illustre comment les variations de voyelles qu’on constate par-ci par-là entre les différentes langues ont pu se produire au début. Ces évolutions sont stochastiques, non pas régulières comme celles des consonnes. Par simple goût de la nouveauté, la forme modifiée pourrait remplacer à terme la forme ancienne et le tour serait joué.

Très caractéristiquement,  les deux formes du tahitien ne semblent pas tendre à se spécialiser sémantiquement (comme cela se produirait immédiatement dans une langue européenne qui “sautent” sur la moindre occasion d’établir ce qu’on appelle un doublet sémantique : coutume/costume).

Par ailleurs, rappelons que  cette situation empêche d’utiliser le couple hapu/hopu comme paire minimale, puisqu’ils ont le même sens !

Ces différents exemples montrent en tahitien un certain “embryon de liberté” exercé par les consonnes et voyelles phonétiques (ainsi qu’une opposition de rôle C/V) et a dû faciliter l’acquisition des langues à microphonèmes comme l’anglais ou le français.

Effectivement,  si on distingue certaines interférences de l’ancien système phonologique dans les premiers mots transférés historiquement (surtout à l’époque anglo-saxonne : rata, naero, hamara (letter, nail, hammer) le français parlé aujourd’hui à Tahiti ne semble pas être marqué par des difficultés à décomposer phonologiquement les mots “à l’européenne” comme on la constate chez les japonais par exemple.

Mais qu’est-ce qui empêche donc les locuteurs du tahitien, en pratique, avec ces velléités de liberté des consonnes et des voyelles dans leur langue ancestrale, de les utiliser pour marquer des inflexions de sens, surtout après ces décennies de contacts avec des langues à flexion ?

L’obstacle pourrait être sémantique, plutôt que phonologique : le mot tahitien contient DÉJÀ toutes les nuances que l’européen imagine qu’il pourrait y gagner par une flexion.

Motu, classiquement traduit par “île” par les européens (ou un tahitien qui va traduire lui aussi vers le français) n’est pas une île en tahitien, mais une coupure, une séparation, une entaille, une partie en train de se détacher, une partie presque détachée, tout à fait détachée, etc. (il est amusant de voir que le Pollex s’obstine à y voir deux racines : MOTU.A (séparé) et MOTU.B (île), de nombreux autres exemples de cette illusion étymologique se trouvent d’ailleurs dans le Pollex)

La métathèse en tahitien

Une quatrième observation nous informe sur la réalité morphologique des mots tahitiens : un mot comme MONO’I (que les “farani” prononcent monoille parce qu’ils n’entendent pas l’occlusive glottale) est bien prononcé mo-no-‘i dans une chanson, mais [mon’œj] dans le tahitien parlé. Autrement dit on a une anticipation de l’occlusive qui est réalisée immédiatement après la consonne [n], en violation apparente à la règle de non succession des consonnes. On pourrait alternativement dire que c’est la voyelle [o] qui se décale vers la fin du mot en passant “à travers” l’occlusive. Elle se trouve ainsi en contact avec le son [i] ce que confirme la réalisation du [o] changée en [œ]…

Ce genre de “métathèse phonétique” se produit aussi avec la consonne [h] comme dans MA’OHI prononcé [ma’hœj]. Ce n’est sûrement pas un hasard d’ailleurs si ces deux consonnes [‘] et [h] pour lesquelles le phénomène se produit, sont les plus profondes de la langue.

La métathèse existe probablement- en tant qu’événement évolutif – dans toutes les langues microphonématiques et le grec ancien par exemple en était particulièrement riche dans ses flexions verbales. Mais dans ce cas différentes formes fléchies ETAIENT distinguées par la métathèse alors que ce qu’on observe en tahitien, c’est la coexistence d’une forme théorique ou “chantée” et d’une forme pratique métathésée, SANS DISTINCTION DE SENS. Ce phénomène nous confirme encore que ces consonnes et voyelles ne sont pas à prendre comme des phonèmes mais comme des éléments phoniques de la syllabe.

Il ne s’agit donc pas d’une réelle métathèse mais seulement d’un “télescopage” des syllabes, dont chacune conserve toutefois son ordre interne d’apparition des éléments phoniques. Autrement dit,  et pour parler à la manière de Cao, l’apparente entorse à la linéarité n’existe que si on a en fait postulé, en se basant sur la notation alphabétique, une telle linéarité dans la langue tahitienne…

Conclusion :

Cao  (1985) a lancé une critique contre la vision pan-phonémique, qu’il attribue (avec une certaine amertume curieusement, pour une personne qui a écrit autant en français qu’en viet) à l’européo-centrisme de la science linguistique.

Il affirme que toutes les langues n’ont pas en réalité ce qu’il appelle des microphonèmes, mais que cette apparence provient tout simplement de l’habitude de noter n’importe quelle langue au moyen, puissant mais trompeur, des caractères d’origine européenne (fut-ce sous leur forme évoluée API). Curieusement, il émet l’idée que si la phonologie avait été inventée par des locuteurs de langues comme le vietnamien, cette partie de la linguistique n’aurait pas commis les même erreurs (mais il n’a pas l’air de se rendre compte du paradoxe : la phonologie (science des phonèmes) pouvait-elle être inventée par des locuteurs de langues non-microphonématiques, on pourrait poser d’ailleurs la même question à propos de l’alphabet lui-même…)

Cao  a proposé que la première dichotomie dans une typologie des langues soit justement la présence de ces (micro)-phonèmes mais il n’a de fait pas laissé de méthode opératoire, sa critique restant descriptive seulement. Loin de présenter ses conclusions comme révolutionnaires,  Cao en appelle à plusieurs reprises à la fidélité aux sources mêmes de la linguistique, à ses principes fondateurs.

J’avance dans le présent article une méthode simple pour trancher ce premier caractère dichotomique :

Soit une langue a des flexions/dérivations, qui doivent normalement se retrouver, au moins à l’état de traces, dans les différentes axes paradigmatiques (verbaux, nominaux, transversalement, bien sûr pronominale)  alors cette langue a des (micro)phonèmes.

Soit une langue n’a pas de flexions nettes et alors les voyelles et consonnes apparentes ne sont que des artefacts produits par la notation phonétique. La langue n’a pas de phonèmes au sens classique.

Elle pourrait donc posséder des ‘macrophonèmes’, notion qui reste à discuter, car cette unité supposée par Cao pourrait soit rester plus petite que (la plupart des) les morphèmes, comme ici en tahitien (et probablement en japonais), soit être toujours confondue avec eux dans d’autres langues, comme il l’a analysé pour le vietnamien.On pourrait donc réserver le nom en macro pour les premières (donc parler des macrophonèmes du tahitien) et nommer les secondes langues à méga-phonèmes/morphonèmes ?

Plus profondément, la présence ou l’absence de flexions ne doit pas être considéré comme une fantaisie morphologique, mais le résultat direct de la capacité des locuteurs à investir n’importe quel phone d’une valeur sémantique secondaire/partielle, qui vient infléchir une valeur sémantique primaire /dominante conservée par la partie INTACTE du morphème. Notons bien que toutes les langues peuvent FORCEMENT changer un mot en un autre en substituant un segment sonore plus ou moins localisé, mais cela ne leur donne pas des phonèmes, contrairement à ce que semblent prévoir les définitions les plus couramment rencontrées..

La pratique de rechercher les phonèmes en choisissant les mots de la paire minimale est donc certaine de trouver quelque chose à se mettre sous la dent, et il est curieux que cette méthode n’ait pas soulevé plus de questionnements.

Je viens de montrer que la paire minimale, différant par un phonème substitué, ou un phonème ajouté, est à rechercher dans CE QUE PROPOSE LA LANGUE ELLE-MÊME, non dans un échantillon à la guise du linguiste. Ainsi en tahitien, on pourrait facilement trouver des mots qui s’opposent (apparemment) par la longueur d’une seule voyelle. Comme on vient de le voir, cela ne prouve nullement la phonémicité de ces voyelles.

Une prolongation naturelle de ce travail serait d’explorer les autres propositions du classement dichotomique proposé par Cao. Une telle classification se baserait sur des observations structurales et non sur les observations molles de la typologie classique (agglutinante, isolante, flexionnelle) et ses variantes, dont la faiblesse épistémologique est depuis longtemps reconnue. Non seulement le rangement d’une langue dans une catégorie n’y est jamais absolu, mais les langues apparentées peuvent y différer franchement dans leurs tendances ce qui est perturbant dans une optique cladistique.

Ce qui serait en fait intéressant au contraire, c’est si une telle classification basée sur des caractères durs pouvait faire progresser la typologie vers une classification génétique des familles de langues, autrement dit montrer effectivement comment et dans quel ordre les branches (dont nous ne voyons que les rameaux) se sont formées. Ainsi la reconnaissance de la notion de microphonème amène immédiatement à la question de savoir s’il n’est apparu qu’une fois, auquel cas toutes les langues qui le possèdent doivent être un clade, ou bien si l’observation suggère que cela pourrait être un caractère apparu par convergence plusieurs fois … ?

*****************************************

Notes

* I pi pirli friçi sis itilisi difirit viyil, mi pi pirli tihiti, si ?

Je fais finalement remarquer que la direction de recherche explorée dans cet article est évoquée apparemment par Jakobson, quand il écrit (in PRINCIPES DE PHONOLOGIE, de N. S. TROUBETZKOY) :

La modification de l’aspect phonique des morphèmes ne joue pas seulement un rôle dans les langues dites à flexion (par ex. dans les langues indo-européennes, sémitiques, caucasiques orientales, etc.). Il nous suffira d’indiquer que les langues ougriennes emploient morphologiquement les changements qualitatifs et quantitatifs des voyelles, et que les langues finnoises emploient de la même façon les mutations consonantiques. D’autre part il n’y a aucun doute que dans beaucoup de langues les morphèmes sont phoniquement inaltérés : pour de telles langues cette troisième partie de la morphonologie tombe naturellement. La morphonologie est donc une partie de la grammaire qui joue un rôle important dans presque toutes les langues, mais qui n’a encore été étudiée dans presque aucune langue. L’étude de la morphonologie approfondira d’une façon notable la connaissance des langues. Il faut souligner en particulier l’importance de cette branche de la grammaire pour la typologie des langues. La vieille classification typologique des langues en isolantes, incorporantes (ou polysynthétiques), agglutinantes et flexionnelles est à beaucoup d’égards peu satisfaisante. La morphonologie, qui, comme on l’a déjà dit, est un terme de liaison entre la phonologie et la morphologie, est déjà par cette position centrale dans le système grammatical appelée la plupart du temps à fournir une caractéristique large du type propre à chaque langue ; peut-être ces types de langues fondés sur un point de vue morphonologique faciliteront-ils l’établissement d’une classification typologique rationnelle des langues du monde.”

Cao ne devait pas être conscient de cette sortie de Jakobson, sinon il l’aurait certainement citée dans son livre, je crois.

Sources :

Cao Xuan Hao. 1985. Phonologie et linéarité. Réflexions critiques sur les postulats de la phonologie contemporaine. Paris: SELAF.

Poli Sergio Cours de linguistique française .5. DEUXIEME PARTIE : LE SIGNIFIANT.Double articulation.2. mardi 11 janvier 2005 01:14:56 (in http://www.farum.unige.it/francesistica/pharotheque/linguisticapoli/05-Lang.htm)

Bruxelles, C. Grangette, I. Guinamard, L. Van Der Veen , LINGUISTIQUE FRANÇAISE 1, LANGUE ORALE, LANGUE ECRITE (sic), DOCUMENTS ET EXERCICES, Université Lumière-Lyon 2, mercredi 9 juillet 2008 18:49:34 (in http://lesla.univ-lyon2.fr/sites/lesla/IMG/pdf/doc-283.pdf)
 Guilbault Christian  4.2 Notion de phonème, vendredi 22 avril 2011 10:56:12 (in http://www.sfu.ca/fren270/phonologie/page4_2.html)
 Lessard Greg  Chapitre 3: La phonologie, jeudi 17 octobre 2013 09:55:15 (dans ce cas le site a renvoyé la date de consultation, non la date de dernière modification ???) (in http://post.queensu.ca/~lessardg/Cours/215/chap3.html)
Laks Bernard  3 Eléments de phonologie structurale, le fonctionnalisme d’André Martinet 2/12/2007 18/52/16 (http://www.bernardlaks.info/?u_act=download&dfile=Phonologie%201%203.pdf)
TROUBETZKOY N. S. , PRINCIPES de PHONOLOGIE, TRADUITS PAR J. CANTINEAU 
PROFESSEUR A L'ÉCOLE NATIONALE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES 
Ouvrage publié avec le concours de la Facullé des Lettres de l'Université d'Alger 
PARIS LIBRAIRIE. G. KLINGKSIEGK 1949 https://archive.org/details/principesdephono00trub

 

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