De l’origine des espèces


L’adéquation entre expérience perceptive et langage est tellement quotidienne que nous y sommes habitués, trop habitués peut-être pour en saisir toute la portée …

Cet essai rapproche trois champs de la connaissance habituellement abordés séparément :

– l’évolution des êtres vivants ainsi que leur classification,

– l’évolution des systèmes perceptifs,

– la nature descriptive  du langage et son origine (qu’il faut expliquer tant ontogéniquement que phylogéniquement).

Selon l’analyse développée ici l’origine du langage aurait plus à voir avec le développement des systèmes perceptifs, éminemment réceptifs, qu’avec une “communication” souvent étudiée surtout sous l’angle émissif…


(attention les numéros de notes, ou les lignes du menu ne sont plus cliquables car il pointent toujours vers l’ancien article de Knol…reportez vous manuellement à la note SVP)


Texte vaguement ébauché (puis perdu) vers 2005, réécrit pour Knol en 2011

La reconnaissance de l’espèce, un consensus étonnant

Dadas Papous

    Parmi les choses qui sont amusantes à apprendre aux petits enfants, il y a les animaux. Qui n’a pas tenu un bébé dans ses bras en lui montrant un dada, un chien-chien, un minou ? Il existe probablement des travaux sur la question mais je ne m’avance pas trop si je remarque que les bébés se montrent très bons dans cet apprentissage. Parmi les perles sorties de la bouche des bambins se trouvent rarement des histoires de confusion entre chevaux et vaches ou entre mouches et papillons…[1].
                Le savant biologiste qui pense à la notion d’espèce ne se rappelle pas quand il avait cet âge… Consciemment, la notion d’espèce qu’il utilise est différente, scientifique. Dans la théorie synthétique de l’Evolution, la notion d’espèce “tout court” ou “sans précision”, l’ancienne notion d’espèce, a été théoriquement remplacée par la notion “d’espèce biologique”. La définition de l’espèce biologique repose sur l’inter-fécondité. Appartiennent à la même espèce deux individus qui peuvent se reproduire et avoir des descendants eux-même féconds. Dans ses ouvrages de vulgarisation, Ernst Mayr se donne beaucoup de mal pour donner à cette notion assez triviale un aspect officiel et théorique.
    En pratique, tout le monde sait que les biologistes ne peuvent pas utiliser ce critère, il faudrait beaucoup trop de temps et de moyens pour, chaque fois que l’on veut déterminer une espèce, se livrer à des expériences de croisement. La définition est notamment inopérante quand il s’agit de deux individus qui ont vécu à des époques différentes. Par exemple comment vérifier qu’un chien qui vivait à l’époque des pharaons appartenait à la même espèce que les chiens d’aujourd’hui ? Dans la pratique, la très grande majorité des biologistes continuent donc à utiliser la notion empirique d’espèce typologique, soit la reconnaissance par l’aspect et si besoin est, quelques caractères bien choisis (qui permettent de distinguer une espèce des espèces proches).
    Le seul cas bien établi où une distinction assez scientifique de l’espèce peut être revendiquée est celui où les biologistes ont mis en évidence une différence de caryotype entre deux populations. Cette différence de caryotype est en même temps un symptôme de la différence spécifique et une cause, car elle empêche évidemment, la réussite des mécanismes reproducteurs.[2] De plus en plus les biologistes clament avoir confirmé ou infirmé une différence spécifique par une analyse ADN. Une question se pose toutefois à propos de ces prétendues déterminations : l’analyse ADN ne donne qu’une distance génétique entre deux échantillons, pas une réponse par oui ou par non. C’est donc en dernière analyse toujours le biologiste qui prend la décision d’attribuer tel et tel échantillons à la même espèce ou à des espèces différentes, exactement comme on le faisait avec des critères morphologiques.
    Dans plusieurs de ses ouvrages, Ernst Mayr [3] raconte l’anecdote suivante : alors qu’il faisait des recherches sur les oiseaux de Nouvelle-Guinée, il découvrit que les habitants de la région distinguaient exactement (ou à une exception près) le même nombre d’espèces que les ornithologues (sous entendu, que lui-même, un grand spécialiste de la question…). Ce souvenir plaisant (destiné à montrer qu’il a été un explorateur, qu’il a connu des papous ?) révèle en réalité la faiblesse épistémologique de Mayr et des notions auxquelles il a cru donner un statut scientifique. Au lieu de rabâcher cette anecdote, elle aurait dû être pour lui un signal d’alarme lui suggèrant de remettre en cause son expertise dans au moins deux directions :

– si des primitifs analphabètes (désolé) arrivent au même résultat qu’un expert procédant en principe à partir d’une large connaissance bibliographique et d’une méthodologie scientifique, le procédé en cause dans les deux cas est-il le même ? Ou alors s’il n’est pas le même pourquoi aboutit-il aux mêmes conclusions ?

– les oiseaux sont-ils un bon terrain d’expérimentation pour la réflexion sur les espèces, par exemple si on veut comparer l’expertise des occidentaux et des indigènes de la Nouvelle-Guinée ? En allant plus loin, les oiseaux sont-ils un bon point de départ pour une réflexion sur la notion d’espèce et la manière dont elles évoluent… (voir la bathysynphyllie).

    Pour donner au lecteur plus de recul dans la suite de l’article mais dans une perspective totalement différente de l’ouvrage de Mayr évoqué plus haut (où toute l’histoire de la biologie ne sert qu’à marteler la découverte de la prétendue “espèce biologique”, du “programme génétique”, etc) je me permettrai de brosser une rapide histoire de l’espèce en biologie, peut-être un peu iconoclaste…

Les quatre âges de l’espèce

L’histoire de la notion d’espèce est souvent présentée de façon simplifiée [4] : un passage plus ou moins direct de l’espèce fixiste à l’espèce “évoluée”. Mon sentiment est qu’on peut en fait distinguer quatre étapes intellectuelles qui se sont succédées (mais qui peuvent toujours se chevaucher quelque part dans le monde, il n’existe pas sur terre que des scientifiques occidentaux). La quatrième étape consiste de fait en un oubli de la troisième et en un retour à la deuxième…

L’espèce magique

L’oeuvre la plus connue de l’Antiquité qui fait ouvertement référence aux espèces et à leurs changements est bien sûr “Les métamorphoses” d’Ovide, un poète latin. Mais ce n’est qu’une compilation de contes plus anciens, d’origine grecque notamment. Il ne fait aucun doute qu’à cette époque, tout le monde croyait à de multiples passages possibles entre le règne minéral [5], le règne végétal, le règne animal et même l’espèce humaine. Quand nous lisons un auteur ancien qui nous parle d’un lion, par exemple, nous imaginons aisément ce lion identique à un lion que nous pourrions nous même voir, et nous avons raison : c’était bien les mêmes lions ! Plus exactement : les ancêtres des lions qui vivent aujourd’hui, ou les cousins de ces ancêtres (car les lions vivent toujours en Afrique et en Inde mais ont disparu d’Asie mineure depuis belle lurette, et puis tous ces anciens lions n’ont pas eu de descendance jusqu’à ce jour). Ce que nous ne voyons pas, c’est l’image mentale qui était derrière le nom de lion à cette époque.

Mayr commet évidemment la même erreur quand il s’extasie sur le fait que les Papous admettent le même nombre d’espèces que lui, car il n’a pas pris la peine de se demander ce qu’ils “mettaient” dans  l’idée d’espèce. Probablement a-t-il seulement considéré que tout ce qui avait un nom distinct était, pour les papous, une espèce distincte. 

Même si on peut grossièrement associer cette” espèce magique” avec l’antiquité, il est de fait probable qu’elle subsiste un peu partout aujourd’hui dans les cultures préscientifiques, voire chez des individus pré-scientifiques vivant parmi nous …(vous en connaissez, répondez honnêtement ?).

L’espèce fixiste

L’espèce fixe est typiquement celle que Linné a voulu répertorier grâce à sa nomenclature binominale. Dans sa vision, para-scientifique (?), qui a connu de très nombreux vulgarisateurs, les espèces ont été créées par Dieu et la tâche de l’homme est de les recenser de la même manière que Noé dû les faire monter dans l’arche. A noter que l’espèce fixe est inclue dans un arbre mais que cet arbre n’est pas généalogique. C’est plutôt un protocole qui permet à chaque créature de trouver sa cabine (sa cabine ? mais oui, dans l’arche toujours…).

L’espèce abolie

Les docteurs en biologie qui sortent de l’université ont sur Lamarck une culture qui leur vient de leurs professeurs. Ces professeurs d’université n’ont pas eux-même lu Lamarck mais tiennent leur opinion de leur propres professeurs, qui – en leur temps – n’avaient pas eu le temps de le lire, etc. On pourrait probablement s’apercevoir qu’il en est quelquefois de même en ce qui concerne Darwin, et que personne ne l’a lu récemment. Mais les idées de Darwin, plus ou moins mises au goût du jour, dominent la pensée biologique tandis que Lamarck a été le grand perdant de cet affrontement, et est toujours victime d’une bizarre désinformation [6].
A la décharge de tous ceux qui propagent cette désinformation il est vrai que Darwin bénéficie d’une traduction splendide et toujours lisible aujourd’hui tandis que le lecteur de Lamarck se heurte à son français du XVIIIème siècle réellement difficile à comprendre.
Il existe toutefois encore des défenseurs de Lamarck, qui tentent, avec plus ou moins de succès, de rétablir la vérité sur son travail de pionnier et la valeur scientifique de ses idées. Parmi tous ceux que j’ai lu aucun ne semble pourtant remarquer son apport le plus fondamental : Lamarck a aboli l’espèce.
Tout en connaissant et en discutant la distinction infranchissable entre choses vivantes et choses inanimées, Lamarck remarque que dans la nature minérale, les “espèces” se changent les unes en les autres. La roche se change en sable, le sable en boue, la boue se sédimente et redonne un roche… bien entendu, ces processus ne se produisent pas pendant le laps d’une vie humaine, et sont seulement devenus à la portée du géologue quand la science a intégré le grand âge de la terre.
Lamarck en déduit que les êtres vivants nous apparaissent sous forme d’espèces immuables, mais que celles-ci ne sont que les reflets instantanés de formes changeantes. C’est là la vraie vision de l’évolution par Lamarck ! Je donne un extrait de son texte afin que le lecteur apprécie la portée de son observation :

Des eſpèces parmi les corps vivans
J’ai long-temps penſé qu’il y avoit des eſpèces conſtantes dans la nature, et qu’elles étoient conſtituées par les individus qui appartiennent  à chacune d’elles.  Maintenant je ſuis convaincu que j’étois dans l’erreur à cet égard, et qu’il n’y a réellement dans la nature que des individus. L’origine de cette erreur, que j’ai partagée avec beaucoup de Naturaliſtes, qui même y tiennent encore, vient de la longue durée, par rapport à nous, du même état de choſes dans chaque lieu qu’habite chaque corps vivant ; mais cette durée du même état de choſes pour chaque lieu, a un terme, et avec beaucoup de temps il ſe fait des mutations dans chaque point de la ſurface du globe, qui changent pour les corps vivans qui l’habitent tous les genres de circonſtances. En effet, on peut maintenant aſſurer que rien n’eſt conſtamment dans le même état à la ſurface du globe terreſtre. Tout avec le temps y ſubit des mutations diverſes, plus ou moins promptes, ſelon la nature des objets et des circonſtances. Les lieux élevés conſtamment ſe dégradent, et tout ce qui ſ’en détache eſt entraîné vers les lieux bas. Les lits des rivières, des fleuves, des mers même, inſenſiblement ſe déplacent ainſi que les climats (1) ; en un mot, tout à la ſurface de la terre y change peu à peu de ſituation, de forme, de nature et d’aſpect. Voilà ce que de toute part les faits recueillis atteſtent : il ne faut qu’obſerver et y donner de l’attention pour ſ’en convaincre. Or ſi, relativement aux êtres vivans, la diverſité des circonſtances amène pour eux une diverſité d’habitude, un mode différent d’exiſter, et par ſuite des modications dans leurs organes et dans les formes de leurs parties, on doit ſentir qu’inſenſiblement tout corps vivant quelconque doit varier dans ſon organiſation et dans ſes formes. Toutes les modications que chaque corps vivant aura éprouvées par ſuite des mutations de circonſtances qui auront inué ſur ſon être, ſe propageront ſans doute par la génération. Mais comme de nouvelles modications continueront néceſſairement de ſ’opérer, quelle qu’en ſoit la lenteur, non-ſeulement il ſe formera toujours de nouvelles eſpèces, de nouveaux genres, et même de nouveaux ordres ; mais chaque eſpèce variera elle-même dans quelque partie de ſon organiſation et de ſes formes. Je ſais très-bien que pour nous l’apparence preſente à cet égard une ſtabilité que nous croirons conſtante, quoiqu’elle ne le ſoit pas véritablement ; car un aſſez grand nombre de ſiècles peuvent être une durée inſufſante pour que les mutations dont je parle ſoient aſſez fortes pour que nous puiſſions nous en appercevoir. Ainſi l’on dira que le ammant (phœnicopterus) a toujours eu d’auſſi longues jambes et un auſſi long cou que l’ont ceux que nous connoiſſons ; enn, l’on dira que tous les animaux dont on nous a tranſmis l’hiſtoire depuis deux ou trois milles ans, ſont toujours les mêmes, et n’ont rien perdu ni rien acquis dans le perfectionnement de leurs organes et dans la forme de leurs parties. On peut donc aſſurer que cette apparence de ſtabilité  des choſes dans la nature ſera toujours priſe pour une réalité par le vulgaire des hommes, parce qu’en général on ne juge de tout que relativement à ſoi. Mais, je le répète, cette conſidération qui a donné lieu à l’erreur admiſe, prend ſa ſource dans la très-grande lenteur des mutations qui ſ’opèrent. Un peu d’attention donnée aux faits que je vais citer, mettront mon aſſertion dans la plus grande évidence”*

(Recherches sur l’organisation des corps vivants : 1802)

(Bien sûr dans ce texte, on doit prendre le mot “mutation” dans le sens de “changement”.)

Ce passage est beaucoup plus explicite que le suivant, beaucoup plus cité : « Aussi je suis très convaincu que les races, auxquelles on a donné le nom d’espèces, n’ont dans leurs caractères qu’une constance bornée ou temporaire, et qu’il n’y a aucune espèce qui soit d’une constance absolue… ».(Histoire naturelle des animaux sans vertèbres 1835) et que les commentateurs prennent invariablement pour une affirmation de l’évolution de l’espèce par Lamarck, soit le fait  que l’espèce EXISTE d’une part, et d’autre part qu’elle évolue, comme dans le Darwinisme.

 

Lamarck est donc le premier biologiste à avoir correctement envisagé que l’idée de l’Evolution impliquait la négation de l’espèce fixiste. On se demande parfois s’il n’a pas été le dernier.
Ainsi, dire que “Jean-Baptiste Lamarck proposa dans sa Philosophie Zoologique publiée en 1809 la première théorie scientifique de la transformation des espèces” comme le fait : http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_pens%C3%A9e_%C3%A9volutionniste est faux, car la pensée de Lamarck au sujet des êtres vivants s’est dégagée de la notion d’espèce.
De fait de nombreuses personnes qui cherchent, comme dans cet exemple, à défendre les idées de Lamarck contre le rouleau compresseur Darwinien sont elles-même prisonnières de l’idée d’espèce que le premier à pourtant combattu.

L’espèce évoluée

Darwin, cet écrivain si méticuleux, ne note pas et ne discute pas de près ou de loin (à ma connaissance) l’équation de Lamarck (Evolution = abolition de l’espèce), concentré qu’il est sur la manière dont les “espèces”, qu’il ne définit finalement pas, évoluent.
A sa suite c’est toute la biologie moderne qui a réenfourché sans tiquer l’espèce fixiste, prélarmarckienne,  y compris en continuant à utiliser telle quelle toute la nomenclature Linnéenne, jusqu’à aujourd’hui [7].
Pourtant il va de soi que si les espèces évoluent et, en particulier, se diversifient, il ne peut y avoir de réelles limites entre elles. Dans la nature les hybridations se chargent d’ailleurs de nous signaler cette vérité. Si je coupe la frondaison d’un arbre au laser à une hauteur quelconque, mon rayon va couper beaucoup de rameaux de grosseurs variées, mais aussi faire apparaître dans certaines coupes tous les stades de la “fourche”, entre une sorte d’ovale jusqu’à deux cercles tangents.
Qui plus est, ce même raisonnement montre qu’il ne peut pas non plus exister de différence discrète entre variété, sous-espèce, espèce, genre, etc. tout cela n’étant qu’une question d’appréciation (comme le montrent d’ailleurs les interminables querelles des taxinomistes).

Bilan sur l’espèce B (biologique)

De même que l’appréhension de l’espèce vivante se soucie peu de l’âge de l’observateur, de sa culture scientifique ou de son appartenance ethnique, on voit qu’elle a traversé les époques sans frémir, si l’on excepte l’intermède lamarckien.
Si Aristote nous parle d’un lion, nous admettons sans difficulté que c’est bien d’un lion au sens moderne dont il nous cause ! Il est de fait probable que les lions ont effectivement peu changé depuis l’époque d’Aristote.

Une image plus explicite que la moyenne sur ce qu’est réellement un lion…


Ce que nous constatons là pour l’espèce biologique n’est guère étonnant dans la mesure où une catégorie, au sens large (une chose, un ensemble, un concept : appelons la “espèce G” c.à.d. espèce générale), peut s’accommoder de changements bien plus fondamentaux que quelques poils en plus ou en moins (sur la tête des lions) : que le soleil soit un dieu sur son char, une “boule de feu” ou une masse en équilibre gravitation/fusion-nucléaire, chacun ne “voit”- il et ne désigne-t-il pas le même soleil finalement ?
Donc si Platon nous parle du soleil, nous pensons donc à notre soleil familier, même s’il a vieilli entre temps, et sans nous demander ce que Platon imaginait réellement comme étant le soleil…Quand on nous parle d’une espèce B, c’est le même processus mental qui est en jeu et l’espèce que nous utilisons, en pratique, est donc “l’espèce apparente”, jusqu’à preuve du contraire.
Le recours en Biologie à des critères “officiels” pour identifier chaque espèce est en réalité contrarié par l’extraordinaire développement des facultés discriminatoires qui intervient rapidement chez l’individu qui se livre à des études naturalistes; Ce phénomène est bien connu de tous ceux qui ont fait un peu de botanique ou d’ornithologie, par exemple. Le résultat est que deux espèces qui vous ont parues difficiles à discerner au premier abord, que ce soit deux sortes de roches ou deux espèces d’oiseaux, deviennent discernables du premier coup d’oeil et sans effort après quelque temps, une situation à laquelle on s’habitue très facilement parce qu’elle est tellement utile ! A cause de ces sens aiguisés par l’habitude, les naturalistes sortent rarement leur microscope, et quand ils le sortent, le problème n’est que déplacé : sachant ce qu’ils cherchent ils voient immédiatement ce qu’ils ont eu du mal à trouver la première fois.
Paradoxalement, le piège de l’espèce, cette tendance humaine à “voir” les espèces dans la nature ne s’atténue donc pas avec l’expérience naturalistique, elle est renforcée par cette dernière activité, qui consiste en fait à se livrer une bonne part du temps à un entrainement poussé à caractériser ce qui se ressemblerait complètement pour des profanes…

Les manifestations biologiques de la perception spécifique

L’auto-reconnaissance

A partir du moment où un organisme est composé de plusieurs cellules, ces cellules ont besoin de pouvoir distinguer “qui est qui”, autrement dit ce qui appartient à l’individu et ce qui vient de l’extérieur. Cela se fait au départ de façon bio-chimique.C’est l’origine des systèmes immunitaires, toujours d’actualité dans les organismes les plus complexes.
Dès que l’individu acquiert des organes des sens, ces mécanismes basiques au niveau cellulaire sont complétés à tous les niveaux perceptifs par une “reconnaissance du moi”. C’est ce qui permet notamment à chaque animal de ne pas se dévorer lui-même…

La reconnaissance auto-spécifique et intra-spécifique

S’il n’existait que “de l’évolution” au sens propre, il n’y aurait aujourd’hui sur terre que la ou les espèces évoluées descendant d’une ou des espèces primordiales. Mais l’ “Evolution”, cela sous-entend bien sûr en réalité la spéciation, autrement dit la diversification des espèces. La spéciation est un point central à expliquer pour une théorie de l’Evolution, tout autant que l’évolution/changement.
La spéciation “ambiante” (l’existence d’une multitude d’espèces) est aussi un des paramètres permanents de la vie pour le représentant d’une espèce donnée et sa reproduction. Pour mener à bien la plupart de ses activités, l’individu a besoin de reconnaître les autres individus de sa propre espèce, en contraste de ceux des autres espèces.

Cette tâche est compliquée par la présence permanente d’espèces proche de celle à laquelle l’individu étudié appartient et a tout du paradoxe : l’individu a intérêt à échanger de l’information génétique, en clair à avoir des descendant avec des partenaires suffisamment différents de lui-même, mais pas trop, pour ne pas produire des hybrides infertiles ou inadaptés… Cette situation paradoxale est probablement en même temps une contrainte due à la cohabitation des espèces et par ailleurs une justification du mécanisme même de la spéciation (mécanisme reconnu depuis longtemps).

L’éthologie a été vulgarisée au XXème siècle par les travaux de Konrad Lorenz qui a démontré l’existence d’une fenêtre très brève d’imprégnation spécifique chez les poussins de certains oiseaux (c’est seulement son expérience la plus célèbre). Toutefois ce mécanisme un peu caricatural (la mère comme modèle de l’espèce) est probablement loin d’être seul à agir dans la vie réelle [8] et les oiseaux sont bien sûr parmi les organismes qui ont des stratégies comportementales très complexes dont la profondeur réelle n’est pas toujours si facile à élucider.

Comme on l’a vu pour la reconnaissance du moi, dès lors qu’une espèce donnée acquiert des organes des sens, les capacités de reconnaissance spécifique biochimiques exprimée basiquement au niveau des gamètes (comme chez les plantes) se trouvent complétées sur le plan perceptif et ce jusqu’aux plus hauts niveaux du comportement. Une manifestation bien connue de cette montée en complexité est la reconnaissance sexuelle (capacité de différencier l’autre sexe) et tous les comportements qui se greffent sur elle.

Un mécanisme encore plus fin est la reconnaissance individuelle du partenaire sexuel, qui est probablement acquise chez beaucoup d’animaux, même ceux qui n’en ont pas “besoin” (qui ne forment pas de couple au delà de l’accouplement). Ce n’est pas un cas isolé : dans la reconnaissance maternelle par le jeune, il y a le plus souvent une reconnaissance individuelle de la mère qui se met en place, parallèlement à une reconnaissance individuelles des rejetons par la mère ou les deux parents…

Enfin dès que l’individu interagit durablement avec ses semblables, ce qui dans la nature doit être fnalement le cas général, on a probablement une mise en place d’une reconnaissance individuelle “illimitée”. La puissance de ce mécanisme est très exagérée par rapport aux besoins réels :

– Une étude déjà ancienne a montré que les poules étaient capable de reconnaître individuellement leurs congénères en voyant seulement leurs pattes [9] ! Cela n’a rien d’étonnant si on veut bien se rendre compte que nous pouvons reconnaître quelqu’un à sa voix (les préhumains n’avaient pas le téléphone ?) ou une sur une vieille photo (qui peut nous montrer la personne à un âge plus ancien que celui auquel nous l’avons rencontrée). Au fur et à mesure que la recherche avance, on découvre cette reconnaissance individuelle chez des animaux de plus en plus “simples” (apparemment), voir cet article publié en 2011 qui montre une reconnaissance “faciale” chez cerrtaines guêpes polistes.

Dans la société très hiérarchisée de la guêpe Polistes fuscatus [10], mieux vaut ne pas confondre son chef de bureau avec un des autres employés subalternes (comme vous) si vous voulez éviter des ennuis (c’est celui avec une sale gueule, vous l’avez reconnu ? image reprise de http://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/20111206.OBS6057/en-images-face-de-guepe.html)


– Bien que nos ancêtres aient probablement tous évolué (au propre comme au figuré) dans un environnement restreint à quelques dizaines d’individus pendant les derniers millions d’années, nous pouvons apparemment nous adapter sans difficulté à un monde peuplé de 6 milliards d’individus (soit pratiquement illimité à l’échelle d’une vie) et savoir immédiatement si nous avons déjà vu quelqu’un…

La reconnaissance individuelle, qu’on a tendance à se représenter a priori comme visuelle, peut bien évidemment utiliser le son, c’est ce qui se passe quand on reconnait quelqu’un au téléphone (sans que son nom se soit affiché sur l’écran, je suis né au XXème siècle…).


La reconnaissance extra-spécifique

Parallèlement à la reconnaissance de lui-même et à la reconnaissance de ses pairs, l’individu développe obligatoirement une reconnaissance des autres espèces, ne serait-ce que négativement au départ ! Mais très vite il est intéressant de pouvoir reconnaître ses éventuelles proies (ou pacages) ainsi bien sûr que ses prédateurs, ses perchoirs, ses abris potentiels, le site favorable à un nid, un point d’eau, etc. Il est clair que cette reconnaissance extra-spécifique est par nature illimitée. Même si je ne suis jamais allé au Pérou, rien ne m’empêchera de reconnaître les chats, les pierres ou les arbres au Pérou avec la même facilité que les chats, les arbres ou les pierres de mon pays natal.
Ces différents types “reconnaissances” présentées ici de façon parallèle ont tout intérêt à tendre en réalité vers l’intégration, ce qu’elles font d’ailleurs réellement, si l’on en croit notre propre expérience [11]. L’environnement est perçu comme une sorte de décor, lui même divisé immédiatement en de nombreux objets en surimpression desquels ressortent différents “acteurs” qui sont instantanément reconnus comme de la même espèce ou d’une espèce autre, etc.
Pour mieux comprendre le concept d’intégration perceptive, il est intéressant de se pencher sur l’évolution de l’instrumentation en aéronautique qui présente également cette sorte de convergence vers une intégration multisensorielle et “multi-reconnaissante” :
Alors que les premiers avions de chasse avaient des instruments de bord distincts par famille de capteurs, les avions des dernières générations présentent au pilote une intégration de plus en plus poussée des informations provenant de tous les capteurs internes, externes et délocalisés (le pilote voit sur sont écran “radar” des objets qui sont en réalité suivis par un avion AWACS). On a là l’équivalent de l’individu qui sent ce qui se passe dans son corps, qui voit, qui entend etc. ce qui se passe à l’extérieur de son corps mais qui peut aussi être alerté d’un danger par les cris (ou autre comportement) de ses pairs. Il est bien connu que certains animaux peuvent non seulement alerter leur congénères, mais spécifier par des cris particuliers la nature de l’attaque… Ici il y a donc non seulement reconnaissance extra-spécifique, mais communication d’une information spécifique ! Remarquons que reconnaître un animal par un cri dédié n’est pas une tâche tellement différente, pour le cerveau, de celle de le reconnaître par son propre cri…
C’est par un procédé très cinématographique, j’entends très “artificiel”, que nous voyons à travers les yeux du Terminator le monde comme un écran rouge sur lequel s’affichent en permanence des listings d’informations pertinentes pour le robot. Il est clair qu’un robot de ce niveau technologique n’aurait “en vrai” pas besoin d’avoir des data défilant sur le bord de sa vision [12]… Le principe même de toute perception, c’est que l’information soit présentée, en fait ressentie, et si on veut moderniser ce terme : “acquise” sous une forme hautement synthétique.
Remarquons que dès leur origine nos sens principaux de la vue et de l’ouie, par leur caractère stéréoscopique, sont de fait des exemples d’une “fusion de senseurs” [13].
Une composante très utile de la reconnaissance extra-spécifique est bien sûr la reconnaissance auditive. Le son est focalisable en se tournant vers la source (ou simplement en tournant une/ses oreille(s) si vous en êtes capable), ce qui rappelle bien sûr la vision, ce sens éminemment acquisitif, mais l’audition a l’avantage d’être toujours disponible (elle dépend un peu du vent, comme les odeurs et a aussi le défaut d’être diminuée, c’est vrai, par la déglutition, ce qui tombe mal…).

La reconnaissance individuelle extra-spécifique ou le roi lion

Une proie peut elle reconnaître un prédateur auquel elle a déjà eu affaire ? Les zèbres connaissent-ils, possiblement individu par individu, les bandes de lions qui vivent dans les parages ? Cette question est rarement abordée. La réponse est que si le naturaliste peut reconnaître tel et tel lion qu’il “connait”, n’importe quel animal de la savane suffisamment évolué peut probablement en faire autant et adapter son comportement en conséquence. Si tel lion court plus vite, il faut probablement en rester plus loin…

La reconnaissance individuelle extra-spécifique est bien mise en évidence lors de contacts un peu prolongés avec n’importe quel animal. Le rhinocéros du zoo connait son soigneur… pourtant les rhinocéros n’ont pas évolué pour être “soignés” [14] .


Bilan sur la reconnaissance polyvalente


De quelque côté que nous regardions, les êtres vivants sont doués d’intrigantes capacités de reconnaissance. Les plus évolués (peut-être aussi beaucoup d’autres qu’on prend pour moins évolués..) acquièrent à chaque instant une vision globale de leur environnement et distinguent à l’intérieur la diversité des êtres qui le peuplent, de même espèce ou d’espèces différentes et peuvent au besoin en distinguer les individus sans effort.

En fait ce n’est pas tant que les sens donnent l’impression de pouvoir être mis péniblement au service de cette reconnaissance [15], mais bien plutôt que la vocation même des sens, de toute la perception, semble être globalement dirigée vers une représentation intégrée de l’environnement dans laquelle toute l’information captée est directement attelée à une classification immédiate et presque indéfiniment “zoomable” de la nature animée et inanimée…Zoomable signifie ici que la finesse d’une analyse, éventuellement grossière au départ, peut être développée presqu’indéfiniment, pour peu que le “besoin” s’en fasse sentir (et quelle que soit l’expérience des ancêtres sur la question). Cette capacité de zoom est d’ailleurs beaucoup plus le fait du traitement que de l’acquisition proprement dite : à quoi bon développer à l’infini ses capteurs (ou de nouveaux sens) quand le traitement (y compris croisé) de l’information déjà rapportée par ceux existant se montre presqu’inépuisablement riche ? Cette capacité d’extraction d’information (sous la forme d’identifications) se manifeste aussi par une insensibilité très grande au brouillage. La reconnaissance continue à marcher même quand le signal s’estompe.
On a vu que la reconnaissance spécifique est “imbriquée” dans le paysage, que la reconnaissance individuelle est imbriquée dans la reconnaissance spécifique, enfin que la reconnaissance individuelle s’affranchit de la distance, de l’angle, de l’âge… 

Nous pouvons en même temps reconnaître dans quel endroit se trouve un animal, que cet animal est un lion, que c’est un lion que nous avons déjà vu, quel âge il a, depuis combien de temps nous le connaissons, que ce lion vient vers nous et qu’il est de mauvaise humeur… Nous pouvons en même temps percevoir un cri, savoir de quelle direction il vient, comprendre ce cri, savoir qui l’a poussé, dans quelle état d’esprit cet émetteur se trouvait… J’écris “en même temps”, cela veut dire que nous ne sommes pas obligé d’attendre d’avoir positivement reconnu que c’est vraiment un lion pour commencer à nous demander quel lion c’est, cela est très important. La perception est non-hiérarchique.

Par ailleurs il ne faut pas oublier que cette reconnaissance, si rapide en son diagnostic, reste à tout moment susceptible d’être remise en question, elle n’est jamais définitive. On part d’un premier indice, un bruit, une odeur, une ombre, un petit point qui grossit à l’horizon… puis on reconnait quelque chose, une proie, un prédateur, quelqu’un (on peut même “reconnaitre” que c’est quelqu’un qu’on ne connait pas !), mais non on s’est trompé, ce n’est pas un bâton, c’est un serpent, ce n’est pas Georges, c’est Rémi, et ainsi de suite…. Chacun de nous a vu à la télévision un acteur qu’il reconnait tout d’abord, mais ensuite ce n’est plus lui, puis pendant 1 seconde on croit à nouveau que c’est lui, etc. Ce genre de phénomène montre tout d’abord que nous ne reconnaissons pas “activement” quelqu’un et aussi que ce n’est pas un processus fini. Nous ne pouvons pas décider de reconnaitre quelqu’un ou quelque chose, nous sommes au contraire sous l’emprise d’une reconnaissance permanente. Même quand nous discutons à table avec une personne de notre famille, nous sommes en train de la reconnaitre en permanence, pas seulement au moment où elle s’est assise en face de nous.
On aurait par ailleurs tort de croire que la reconnaissance personnelle est une chose stable et définitive. Les chercheurs sont souvent habitués à un environnement où les gens raisonnent de façon cartésienne, un peu comme Sheldon [16]. Dans de nombreuses sociétés/milieux, les gens peuvent avoir quelqu’un en face d’eux et être persuadés qu’il s’agit de quelqu’un d’autre [17]
Il faudrait donc décrire la reconnaissance comme une construction à partir d’un faisceau “d’indices”. Un seul indice suffit pour identifier (correctement ou non) un phénomène. Par contre la présence de nombreux indices ,ou même de tous les indices connus, n’est pas forcément déterminante.

On a tendance à projeter ce paysage sensoriel comme une chose principalement visuelle, car nous sommes paraît-il des êtres principalement visuels, du moins c’est ce qu’on veut nous faire croire. En réalité, la dimension auditive de notre perception est largement sous-estimée, ne serait-ce que parce qu’elle n’inclut pas, dans le discours habituel, le langage (voir schéma à la fin de l’article). Dans le règne animal la vision a été découverte plusieurs fois (arthropodes, mollusques, vertébrés) mais c’est aussi le cas pour le sonar (chiroptères, cétacés, ?) ce qui montre la disponibilité de l’ouïe pour ce genre de montée en puissance. Notre langage en est une autre.


Le percept n’a pas d’échelle, pas de limite de zoom !

Plusieurs observations pointent vers l’idée que la perception fixe ses propres règles, qu’elle va plus loin en particulier que les besoins apparents [18]. La perception s’affranchit donc du modèle darwinien : le cerveau prend de fait en charge des tâches pour lesquelles il ne peut pas avoir été sélectionné. Certes, être capable de reconnaître une couleur précise, comme le font les peintres : un indigo, une terre de Sienne brûlée, cela a pu être utile de longue date pour ramasser des fruits dans les bois mais reconnaître et nommer une fréquence sonore, comme le font les musiciens doués de l’oreille absolue, est certainement totalement inapplicable dans la nature.
Le percept n’a pas d’intégrité !
Le rocher qui perd des morceaux, l’oiseau qui perd une plume, le nuage qui perd sa forme, restent le même rocher, le même oiseau, le même nuage, sans parler de l’ami qui a perdu ses cheveux… (même s’il faut un moment pour s’y habituer quelquefois)
Le prédateur qui poursuit sa proie ne la lâche pas pour l’ombre. Pensez à un faucon qui poursuit un pigeon. Le pigeon perd une plume. Combien de temps faut-il au faucon pour réaliser que la plume ne vaut rien et que pigeon continue sa route ? Probablement assez peu de temps. Cette permanence du percept donne pourtant lieu à des équations improbables, du style :
 oiseau1 = oiseau 1 + plume1+plume2 etc.
avec lesquelles les programmeurs en intelligence artificielle doivent probablement se colleter, je n’aimerais pas être à leur place.

Le lexique est fait d’espèces

Les linguistes et les espèces

A l’origine de la linguistique, Saussure pose [19] que les “mots” d’une langue ne représentent pas des choses mais des concepts. C’est le fameux signe linguistique, composé de deux parties : le signifiant (un message sonore) et le signifié (un concept). Avant Saussure, on se faisait une idée beaucoup plus simpliste de la langue, censée représenter directement les “objets” par leur nom, comme une nomenclature.
L’objet était en effet considéré comme donné : un oiseau c’est un oiseau, donc toutes les langues devraient avoir un mot pour “oiseau”. Saussure avance que c’est le signe – donc la langue – qui établit le concept, pas la réalité. En conséquence, toutes les langues ne devraient pas avoir un mot pour “oiseau”. C’est effectivement ce qu’on constate : par exemple en tahitien le mot “manu” (souvent traduit par oiseau) signifie en fait “volatile” et peut s’appliquer aux insectes, voire aux avions… [20]
Une partie énorme du travail ultérieur en linguistique a consisté en l’étude du signifiant ainsi défini, de sa décomposition, de son fonctionnement, de son évolution, etc. On a le sentiment qu’une fois le concept – notion se voulant sophistiquée – dégagé de la vulgarité de ce qu’il a remplacé : l’objet, la linguistique ne s’est plus trop intéressée à cette face du signe, le signifié…
On remarque pourtant de curieuses “coïncidences” dans ces travaux fondateurs : dans le dessin ci-dessus, l’auteur qui a repris et embelli le schéma de Saussure a pris comme exemple de concept celui de cheval, une espèce B bien connu de tout homme vivant aujourd’hui, même si toute langue n’a pas de mot dédié [21]. Il se trouve que dans le schéma originel, Saussure avait pris comme exemple l’arbre. Bien qu’on ne puisse dire qu’un arbre soit une espèce B, c’est certainement une espèce G (au sens général) et dans la pratique de beaucoup de gens, c’est bien une sorte de chose, une espèce. L’arbre est même un des signes qui a toutes les chances d’exister non seulement dans à peu près toutes les langues, mais aussi dans la représentation mentale de beaucoup d’espèces animales.
Il est finalement étonnant que ces linguistes, qui voulaient soi-disant montrer la valeur conceptuelle du nom, n’aient jamais pris comme exemple un concept réellement abstrait, ce qui serait bien plus pédagogique : le “ciel” par exemple ou la “couleur” ???
Martinet, dans ses Eléments de linguistique générales, entreprend de démontrer par quelques exemples (très connus et même un peu ressassés) le découpage arbitraire de la nature par le langage.  : “Cette notion de langue-répertoire se fonde sur l’idée simpliste que le monde tout entier s’ordonne, antérieurement à la vision qu’en ont les hommes, en catégories d’objets par­faitement distinctes, chacune recevant nécessairement une désignation dans chaque langue; ceci, qui est vrai, jusqu’à un certain point, lorsqu’il s’agit par exemple d’espèces d’êtres vivants, ne l’est plus dans d’autres domaines : ….”
Très curieusement, il dépouille ( “jusqu’à un certain point“, lequel ?) cette analyse fondamentale de la linguistique de toute valeur biologique…. On croit rêver !

Analogie entre classification et lexique

Si dans l’âge fixiste, l’espèce est plutôt une feuille au bout d’une branche terminale, progressivement – avec l’idée d’Evolution- l’espèce DEVIENT cette branche terminale. Le paradigme de branche [22] s’applique dès lors à toutes les classes de la taxinomie. Les espèces sont regroupées en genres, les genres en familles etc. qui sont réellement des “supra-espèces”, des généralisations de l’espèce de base. La science a des noms “spécifiques” pour désigner ces regroupements (qui ne sont d’ailleurs souvent que des versions sophistiquées de mots courants [23], est-ce qu’un nom savant apporte plus de rigueur ?).
La grande découverte de la biologie fixiste, ce serait la nomenclature “binominale” ! Il s’agit de qualifier chaque espèce par le nom du genre auquel elle appartient, suivi d’une épithète spécifique, quelquefois encore suivie en cas d’ambiguïté du nom du biologiste ayant créé ce nom, ainsi le lion est :

Panthera leo Linnæus, 1758.[24]
Comme on l’a vu, bien que le paradigme biologique ait changé (l’espèce n’est plus créée par Dieu mais a évolué à partir d’espèces ancestrales) la nomenclature binominale a été conservée. Sans remettre en question sa valeur pratique et son réel caractère scientifique qui parait ressortir, avant l’heure, de la sémantique générale (unicité [25], date) il est clair que que cette nomenclature est tout simplement un calque du procédé le plus banal du langage : la détermination par juxtaposition ! Non seulement ce système existe dans toutes les langues (en français par exemple : un bateau phare) ce qui en fait un invariant du langage mais dans toutes les langues, très certainement, il est aussi utilisé pour détailler notamment les espèces animales ou végétales [26] ! Qui plus est, toutes les langues connaissent aussi des mots qui englobent des classes plus ou moins élevées dans la taxinomie, comme les poissons, les oiseaux, les serpents, les vers… (je ne dis pas que ces catégories sont les mêmes dans toutes les langues, je dis que toutes les langues ont ce genre de catégories).

Dans un autre article, j’ai étudié l’analogie entre langues et espèces quand on les regarde du point de vue de l’évolution. Il faudrait d’ailleurs plutôt parler d’une analogie entre l’évolution des langues et l’évolution des espèces vivantes. Il est curieux de déboucher ici sur une autre analogie saisissante (?) [27] existant entre la biologie et la linguistique, celle entre espèces “naturelles” et lexèmes [28]: le signifié typique d’une langue naturelle est une espèce linguistique. Cette espèce L est en relation avec une réalité perçue – un percept – minérale, végétale ou animale, voire humaine (religion, nationalité, sexe, etc.), un astre, etc. Cela a été bien vu par Hjelmslev :

« Les catégories sont, en tant que telles, une qualité fixe du langage. Le principe de classification est inhérent à tout idiome, en tout temps et en tout lieu ». (Hjelmslev, 1928)

Peut-être que cela a été moins bien vu en revanche par ceux qui ont pris leur exemples de concepts dans la nature biologique (cheval, arbre)… alors qu’ils auraient pu en choisir dans la nature minérale : pierre, eau ou même dans des phénomènes encore plus insaisissables : vent, matin, regard. Mais c’est toujours les animaux qu’on montre aux petits enfants, encore une fois. On voit rarement un père ou une mère disant : “regarde, c’est du calcaire; tu vois cet arbre, c’est un peuplier, etc….).Très symptomatiquement, dans la Bible (peut-être dans d’autres récits primordiaux ?), Dieu ayant juste créé les animaux demande à Adam de leur donner un nom (Il a nommé lui-même l’obscurité “nuit” et la lumière “jour”…) mais Adam n’aura jamais à nommer les plante ou les cailloux. Cet épisode nous en apprend involontairement beaucoup sur la perception naturalistique du narrateur, pour qui le monde étrenné par Adam, comme le sien, est une sorte de tableau dans lequel les animaux occupent le premier plan, les plantes le deuxième, et la nature minérale joue le rôle de décors. ( Dieu étant le peintre/éclairagiste et l’Homme le spectateur/destinataire du tableau).
Encore aujourd’hui le mot “créature” n’est guère employé (en français comme en anglais) que pour désigner des animaux/humains, jamais des plantes ou des cailloux…
L’oubli d’Adam se répète comiquement avec Noé, chargé de sauver les animaux (représentés chacun par un couple, prototype de l’espèce, aujourd’hui encore) mais pas les plantes. Comment les plantes ont-elle survécu sous la mer pendant quarante jours et quarante nuits ? Personne ne s’est apparemment posé la question.

Dans le langage le nom propre (qui désigne une entité unique) est l’exception, d’ailleurs n’importe quel nom propre peut redevenir un nom spécifique dès que le besoin s’en fait sentir : le mot soleil a longtemps désigné le même soleil mais montez à bord d’un vaisseau spatial et il peut instantanément désigner n’importe quel soleil… essayez (ou lisez seulement un ouvrage de SF) !
L’espèce L, le concept, est d’ailleurs éminemment élastique. Beaucoup de langues ont des morphèmes qui permettent de fixer un niveau de référence à un énoncé donné, comme les articles définis ou indéfinis de nos langues européennes mais ce ne sont que des commodités : en français par exemple, l’article défini singulier “le” comme dans “le x”, qui renvoie normalement à un, et un seul, x déjà connu/nommé/visé n’empêche la même formule “le x” de pouvoir désigner tous les x, même ceux qui sont inconnus (comme dans “le chat est fondamentalement égoïste”). Autrement dit le concept n’a pas d’échelle.
Toujours comme le percept, le concept n’a pas d’intégrité. L’homme qui défèque reste lui-même, sauf peut-être pour les psychanalystes. On ne se baigne soi-disant jamais deux fois dans le même fleuve, mais c’est bien la même rivière à laquelle nous retournons tous les étés…
En conclusion, on constate que le langage – avec ses espèces L – est typiquement adapté à la vie dans un monde peuplé d’espèces G …ou apparemment peuplé de telles espèces, le cas des espèces B n’étant qu’un cas particulier [29] !
Etat des lieux épistémologique

Biologie

Les biologistes de toutes les époques (sauf Lamarck certainement) ont toujours pensé que les espèces existaient vraiment. Ils ont entrepris de les décrire à l’aide d’une nomenclature artificielle, sans se rendre compte qu’ils ne faisaient que copier le langage. Au final, malgré les contorsions théoriques, leur espèce scientifique est la même que celle des petits enfants, des papous etc.
Aujourd’hui encore, beaucoup de gens sont profondément convaincus de l’idée que les moutons sont des moutons, et les chèvres des chèvres, et qu’aucune espèce ne peut jamais en produire une autre car, pour ce faire, il faudrait qu’elles changent d’ “essence” nous dit Richard Dawkins [30].
Dans la première partie de cette phrase, il veut montrer l’erreur dans laquelle se trouve le grand public, sans apparemment se rendre compte du fait que sa proposition, prisonnière du langage, ne peut avoir de sens (elle n’en aurait pas plus en employant les noms scientifiques d’ailleurs). Dans la deuxième partie, il montre en effet comment il est lui-même prisonnier de la notion d’espèce, un concept dont la validité est en fait questionné, en toute logique, par la première partie. Pour s’apercevoir qu’un mouton a produit autre chose qu’un mouton (euh, si nous parlions de brebis et de béliers plutôt) il faudrait évidemment avoir une bonne définition de mouton (Dawkins n’est apparemment pas au courant de l’existence d’hybrides mouton/chèvre).

Linguistique

Les linguistes [31] ont souvent une vision essentiellement émissive du langage. Même s’ils savent que dans l’ontogénie la réception est de fait antérieure à l’émission et aussi que toute émission ne peut se faire qu’avec une réception simultanée. Cette situation est évidemment à rechercher dans le fait qu’il est infiniment plus facile d’étudier l’émission langagière que sa compréhension, cette boite noire.

Mais la théorie sur laquelle on finit rapidement par tomber quand on s’intéresse au langage est celle qui affirme que la nature (le monde, la réalité) n’a pas de structuration réelle et que c’est le langage qui informe le monde par le signe. En témoignerait l’exemple repris à l’infini de la structuration différente du vocabulaire concernant l’arbre, la forêt, le bois selon les langues. Martinet parcourt d’ailleurs ces bois peu après la citation vue plus haut. En voici un autre avatar :

Le tableau de Hjelmslev (1963), est-il basé sur l’Hypothèse Sapir-Whorf ? Le linguiste n’est pas cité dans les pages Wikipedia qui parlent de HSW ???? Des formes du même tableau sont reproduites par Martinet [32] ou Eco [33]. Cette version “améliorée” de Lotte Hogeweg [34]
est finalement assez mal dessinée, il faut comprendre que le mot bois en français a le même territoire que madera, leña (qui s’est apparemment transformé en “lefia” par téléphone arabe) et bosque en espagnol


Des variantes de tableau sont apparemment reproduites depuis près de 50 ans sans qu’on puisse difficilement en lire une critique [44] ! En voici une :

Je commencerai par dire que si je voulais réellement montrer des différences de représentation de la végétation et de ses emplois dans différentes langues, je choisirais des langues plus diverses que ces deux langues germaniques et ces deux langues latines, toutes apparentées, comme sœurs et comme cousines [35].

Je ne suis pas à même de critiquer les mots qui illustrent l’allemand, le danois ou l’espagnol, mais il saute aux yeux que le rédacteur (et les recopieurs) de ce tableau ne sont pas des bons connaisseurs de la langue française. Il faudrait commencer par s’apercevoir que la forme [bwa] provoque de toutes façons une homophonie en français et que le récepteur a immédiatement besoin de distinguer si l’on parle d’une chose qui contient de la lignine ou s’il s’agit de boisson, comme dans “un [bwa] …sans soif[36] !

Puisque la forme  [bwa] peut contenir deux choses aussi différentes, elle n’a aucun mal a contenir des nuances plus fines, d’autant que le mot bois est rarement isolé. Dans l’emploi non alimentaire, le mot qui le précède est presque toujours déterminant : “en bois, de bois” n’a jamais la même acception que “un bois” sans qu’on ait besoin d’avoir d’autre contexte, seul “le bois” peut prêter à confusion entre la forêt et le matériau. Par ailleurs le français à les formes “les bois, des bois” qui sont synonymes de forêt(s), il est donc ridiculement inexact de dire que bois ne s’étend que sur le concept “small forest”.
A l’autre extrémité du tableau, bois n’est pas plus séparé d’arbre qu’il ne l’est de forêt : de nombreux noms vulgaires d’espèces d’arbres sont d’ailleurs des bois-ceci, bois-cela et Littré n’en cite pas moins de vingt-cinq (il est vrai que c’est un tour un peu perdu mais sous les tropiques francophones on rencontre vite le “bois de fer”).
J’aime quand s’élève le son dû au hautbois de Hjemslev le soir quand aux abois je bois au fond des bois…
Le mot bois a encore, dans une extension de son sens ligneux “wood stuff” comme dans “bois menu” (petit bois, pour les citadins) une autre acception en français : celui d’instrument à vent, comme le [obwadãlafamijdɛbwa] …donc avec le seul mot bois nous avons fait le tour des acceptions proposées et nous en trouvons encore d’autres.
Mais ce n’est pas tout : pour les besoins de la prétendue démonstration, ce tableau restreint artificiellement la puissance des mots. En réalité, à tout moment, on peut se servir du mot arbre pour désigner tout autre chose : une jeune pousse (qui doit devenir un arbre), le dessin d’un arbre, une sculpture -en bois ou non-, un organigramme, n’importe quel perchoir dont les enfant qui jouent ont décidé que c’était un arbre (perche et ses dérivés étant par ailleur un synonyme de bois/bâton… et d’arbre…)!

Le tableau de Hjelmslev est donc de mauvaise fois car il prétend prouver (on a vu que la copie de Hogeweg était mal dessinée mais certaines, comme ci-dessous, ont une frontière nette entre les catégories) que ces mots fonctionnent par opposition, langue par langue. Mais il n’y a pas d’opposition binaire en français entre arbre et bois, tout arbre est fait de bois, et tout bois fait arbre…il est ainsi patent que le nom de bois qu’on donne aux “cornes” des cervidés vient de ce qu’elles ressemblent à des arbres…


Une version du tableau plus proche du schéma originel, moins légendée, mais avec les soi-disant frontières de signification représentées par des traits…L’espagnol est parti (pourquoi ?) tandis que l’italien et l’anglais (mais quelle originalité, stop !) font leur apparition…



Pour donner un coup à terre à ces démonstrations pseudo-scientifiques, Hjelmslev et ses successeurs ont tout simplement ignoré l’existence en français du mot “bosquet”. Peut-être ont-ils négligé aussi des mots dans les autres langues comparées ?

En conclusion le mot “arbre” a bien un contenu mais ce contenu n’est pas défini par opposition à celui de bois, de bosquet ou de forêt, c’est plutôt leur association et tout un tas d’autres nuances, qui permettent à la langue de parler de quelque chose dont la nature est plus ou moins précise selon le contexte et les besoins du moment … Certes, les langues ont des catégories, au premier abord, mais à tout moment, la métonymie peut effacer ces traits que les linguistes recopient depuis deux générations ! La langue a des catégories mais ce sont des catégories floues.
L’erreur dans la supposée démonstration de ces tableaux est la suivante : étant donné que lors de l’apprentissage d’une langue étrangère, des erreurs caractéristiques surgissent dans l’emploi des mots, cela signifie que les mots représentaient des catégories différentes, donc que des catégories liées au mots existent dans l’esprit des locuteurs de chaque langue. Ce raisonnement est aussi erroné que de penser : “Puisque les prises de mes appareils, ordinateurs ou sèche-cheveux, ne marchent pas dans un pays étranger, cela signifie que la nature (voltage, fréquence) du courant n’y est pas la même. Cette déduction se révèle quelquefois juste mais souvent fausse, car il peut n’ y avoir que la “prise” de différente, le courant étant le même).
Les modèles linguistiques, que ce soit ceux proposés pour le Signe ou les tableaux que nous venons de voir, expliquent mal l’homophonie (comme celle de “bois” invisible aux linguistes dessinateurs/commentateurs de tableaux de Hjemslev). Il est certes prouvé que les langues cherchent en partie à éviter les homophonies, qui compliquent la conversation, ou peuvent évoquer des rapprochements incongrus, mais elles le font assez mollement. Le matériau de la langue se déforme en permanence et donne sans cesse naissance à de nouveaux homophones, et la langue vit avec, ce qui est très étonnant, quand on y réfléchit. Normalement dans un code, il faut éviter à tout prix l’ambiguïté.

Philosophie

Les philosophes sont souvent encore plus extrémistes… ou plus simplistes [37] [38] ! Apparemment pas au courant de la découverte de l’Evolution, ils ignorent l’existence dans la nature d’autres êtres vivants qui nous ressemblent (certains ont été nos ancêtres, le saviez vous ?). Les philosophes se lancent donc dans l’étude de l’homme sans envisager celle des primates, ou au moins celles des pré-humains. Autre exemple, ils réfléchissent volontiers sur la différence homme/femme sans rien connaître du dimorphisme sexuel dans la nature (l’opposition existe “dès” les végétaux).
Or comme nous l’avons noté, les animaux ont manifestement une perception, malgré leur absence de langage. Alors,
se lancer dans l’étude de la perception (étude qui utilise bien sûr forcément le langage) pour comprendre notre langage humain si particulier ou comprendre la perception humaine elle-même est une entreprise particulièrement périlleuse après cette impasse … [39].

Analogie ou homologie ?

La langue présente plusieurs traits que nous avons remarqués dans la perception :
– les concepts, comme les percepts, n’ont pas d’échelle. Le mot “terre” de mon jardin peut devenir toute la Terre, ou la terre sur une autre planète !
– les concepts, comme les percepts, n’ont pas d’intégrité. Ils peuvent perdre ou gagner des morceaux en route ou changer de forme sans que leur identité soit menacée.
– la perception du langage est imbriquée : nous percevons qu’ une personne parle la même langue que nous bien avant d’avoir saisi un seul mot,. Sans la voir nous pouvons dire si c’est un homme, une femme, un vieillard, un enfant; nous entendons si c’est sa langue maternelle et de quelle région elle vient. Nous savons au ton de sa voix quel est son état d’esprit. Si c’est quelqu’un que nous connaissons nous le reconnaissons ! Les linguistes qui croient à la réalité d’un “décodage” de la langue en partant des unités les plus simples vers les plus complexes rencontrent vite un démenti lorsque leurs sujets reconnaissent plus vite une syllabe qu’une consonne, par exemple ou bien lorsqu’un individu se montre toujours capable de comprendre ce qu’il entend dans un environnement fortement brouillé. Dans l’acquisition du langage, les linguistes continuent indéfiniment à se demander comment les petits enfants font pour segmenter les mots, les syllabes ou des parties plus courtes. Cela reviendrait à se demander comment ces mêmes petits enfants font pour reconnaître un lion alors même qu’ils n’ont pas encore vu ses pattes à griffes rétractiles, sa queue, ou ses moustaches (le lion du livre d’enfant n’est souvent qu’un dessin très simplifié de lion, ou de la tête d’un lion…). 
– le don du langage ne peut être le fruit d’une adaptation, d’une sélection naturelle ou sociale : qui aurait eu besoin, pendant des centaines de générations, de pouvoir apprendre plusieurs langues ? Ce polyglottisme de base, surtout parce qu’il va beaucoup plus loin que les besoin, est aussi très typique des phénomènes perceptifs, dont on a vu qu’il dépassent les besoins immédiats. Cette question fondamentale du polyglottisme est souvent oubliée par ceux qui recherchent une explication utilitaire du langage.

– La nature perceptive du langage pourrait expliquer l’homophonie. Dans la nature, tout indice perceptuel peut en permanence se “matérialiser” en des percepts différents. Dans la langue, tout signifiant peut se matérialiser à tout moment et rebasculer encore entre plusieurs signifiés, comme dans l’histoire (à conter oralement) du papa cygne et la maman cygne qui se font un petit signe… Les homophones naturels et les calembours sont la preuve que le signifiant est naturellement ubiquiste, comme les particules probabilistes. Elles sont “à plusieurs endroits en même temps” et ainsi le signifiant peut se matérialiser dans plusieurs signifiés de façon probabiliste, selon le contexte. Voire continuer à signifier deux choses différentes pendant un temps plus ou moins long.

Une autre façon de décrire le soi-disant “code” linguistique, la double (ou triple) articulation, serait donc d’admettre que les traits phonétiques ne sont que des indices des phones, les phones ne sont que des indices des phonèmes, les phonèmes ne sont que des indices des morphèmes. Dans ces conditions, l’homophonie ne pose alors pas plus de problème au locuteur/auditeur natif (qui ne s’aperçoit plus, quand il parle de forêt, que le “bois” a un rapport avec la soif) que le  mimétisme mullérien (dans lequel deux espèces, toxiques, convergent vers la même apparence)  n’en pose probablement à ces espèces similaires le jour où  elles veulent se reproduire…
Mais si on ne veut pas se borner pas à constater le parallélisme entre langage et classification, notamment en biologie, on peut chercher à l’expliquer. Deux hypothèses peuvent en rendre compte :

Hypothèse “faible” :

Le langage a évolué pour décrire la réalité, ou du moins la réalité perçue. Une fois acquis, le langage “informe” effectivement la nature et devient la porte de notre perception. Ce qui n’a pas de nom n’est pas vu, c’est le langage -et ses espèces – qui serait responsable de notre vision récurrente du monde en espèces Générales, éventuellement Biologiques, même si les théories sous-jacentes ont changé.
Dans cette hypothèse apprendre à parler serait apprendre à voir les espèces et ce processus serait répété ontogéniquement. Chaque nourrisson recréerait la langue en l’apprenant (sans recevoir de leçons) parce qu’il serait capable de percevoir des espèces L dans la parole de ses parents et de les mettre en relation avec les espèces G qu’il perçoit dans le monde, relation fortement renforcée par les parents (qui n’apprennent pas à l’enfant à manier le langage, mais lui apprennent bien qui et quoi nommer). On retrouve l’hypothèse de Sapir-Wolf car il est clair que dans cette formation il y aura une part de déformation due aux catégories typiques de la langue employée.
Toutefois cette impregnation par les catégories de la langue maternelle ne sera que toute relative. Chaque personne et chaque famille a son propre idiolecte et SW ne semble pas prendre en compte la valeur (comme par exemple péjorative ou méliorative) propre attribuée à chaque mot dans l’environnement effectif d’une personne, qui n’est jamais l’ensemble des locuteurs de la langue en question.
J’ai toujours été étonné des connotations péjoratives que je détectais dans l’emploi en français du mot “patois” car dans ma propre famille ce mot était toujours évoqué avec une certaine admiration.

Hypothèse “forte” :

La biologie n’est pas que la taxinomie, une petite incursion dans d’autres champs de la même science nous a montré que la perception spécifique (à plusieurs niveau d’intégration) est inséparable de la vie et de l’Evolution. En somme la perception EST fondamentalement spécifique et bien plus ancienne que le langage !
En conséquence, la capacité du langage aurait pu naitre en se basant sur ces facultés
– d’associer passivement un cri et l’espèce animale qui l’émet, dans un premier temps;
– d’associer activement le cri à l’espèce, par exemple dans la recherche de proies par leur bruits associés
– d’associer un cri émit par notre propre espèce – pour appeler puis pour désigner (in absentia) une autre espèce B – dans un deuxième temps [40]
– d’inventer des “cris” pouvant désigner n’importe quelle “espèce” (espèces G) dans un troisième temps [41].
– d’inventer des combinaisons de “cris” qui démultipliaient le vocabulaire
C’est la capacité du cerveau à percevoir des espèces dans les cris aussi bien que dans le reste de la  nature qui serait à l’origine phylogénique du langage. Autrement dit la perception, ce processus qui peut projeter sur notre écran n’importe quelle information, y compris celle pour lesquelles le cerveau n’a pas pu être sélectionné, a pu intégrer dans un deuxième niveau perceptif l’association de sons structurés (une première perception) et la reconnaissance des espèces déjà immémorialement perçues dans la nature (une autre perception).

Dans la partie gauche j’ai schématisé la genèse des percepts à partir des stimuli extraits du fond naturel, odeur, vision, goût, son, toucher. La partie droite schématise la genèse des morphèmes, à partir d’éléments sonores élémentaires extraits du fond sonore. La partie droite étant une partie hypertrophiée du traitement des informations sonores, mon zoom n’en est pas réellement un, plutôt une explication de la manière dont cette partie de la perception doit être replacée.



Cette intégration perceptive du nième degré serait à l’origine du signe. La réactivation, dans chaque ontogénie, de la construction du langage ne signifierait donc pas que le langage informerait la réalité, mais que c’est la structuration perceptive de la réalité jointe à l’extrême plasticité du système d’association perceptif qui a permis et permet (à chaque génération) la (re-)construction du langage.

Dans cette deuxième formulation, ce n’est pas le langage qui serait à l’origine de notre perception en espèces, comme le suggèrent assez naïvement les linguistes, mais c’est au contraire cette structuration perceptive profonde en espèces qui aurait finit par provoquer l’émergence d’un nouveau mème, le langage [42].



Langage, langue et parole


Il est clair que cette hypothèse explique (cherche à expliquer) la genèse du langage comme capacité, pas celle de la langue comme activité. Ce n’est peut-être pas si mal car beaucoup ont le tort inverse. Pour que les premiers parleurs fussent compris, il a fallu que les oreilles des premiers auditeurs se soient déjà trouvé dans un état d’évolution suffisant. Ensuite les deux phénomènes se sont probablement développés de concert et par progrès assez fulgurants.

Dès qu’une génération a pu accéder à une brique du proto-langage (les proto morphèmes ? les proto-phonèmes ? la proto syntaxe) cette nouvelle brique a dû être immédiatement et entièrement disponible pour la génération suivante, je parle des bébés. Sans aucun doute ce sont eux qui ont inventé la langue telle que nous le connaissons, car c’est toujours eux qui la recréent en permanence. Toute hypothèse qui fait appel à des chasseurs en quête d’un avantage sélectif (pour chasser, pour draguer ?) reste sous ce rapport hautement suspecte.



Epilogue

Dites “lion” et je m’attends à un lion (ce qui peut être utile s’il est derrière moi).

Ce ce que nous vivons de l’intérieur à chaque instant quand un mot de notre langue fait signe serait bien un résultat de l’Evolution, mais pas d’une évolution spécifique au langage, seulement de la conjonction de l’évolution des systèmes perceptifs et de l’allongement de l’enfance dans notre espèce.


References

  1. En recherche, il est plus facile de noter ce qui arrive que ce qui n’arrive pas…
  2. Plus récemment, l’étude des ADN peut fournir des éléments de preuves, surtout pour prouver la non-appartenance à la même espèce d’ailleurs.
  3. Ernst Mayr est le chercheur et le vulgarisateur le plus connu de la théorie synthétique de l’évolution. Il a écrit notamment une “Histoire de la Biologie”. Le grand dada de Mayr a été le “programme génétique”, une notion que ni lui ni personne n’a jamais définie. Certains exégètes parlent aujourd’hui de “métaphore du programme génétique” mais Mayr lui-même n’a jamais employé le terme de métaphore ou d’analogie, un indice supplémentaire de l’indigence de sa pensée, qu’il a toujours tenter de masquer en noyant le lecteur dans un déluge de références obscures à des considérations téléologiques extérieures à la biologie.
  4. Même si le côté empirique et marginalement scientifique est bien mis en évidence, comme dans Wikipedia par exemple :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Esp%C3%A8ce#.C3.89volution_de_la_notion_d.E2.80.99esp.C3.A8ce
  5. Ce qu’on désigne par “génération spontanée”, l’apparition d’être vivants à partir de matière inanimée n’était donc qu’une des modalités des métamorphoses.
  6. Si l’on en croit l’article de WP, il se pourrait que Lamarck se soit aussi déservi lui-même par son plan bancal mais en gros, les deux points de cette désinformation sont que 1 Lamarck croyait à l’hérédité des caractères acquis (ce qui est vrai mais tout le monde en était là à son époque, et même longtemps après) 2 Lamarck a analysé l’alongement du cou de la girafe de façon simpliste. Il existe de bons textes qui montrent que son analyse était loin d’être simpliste. On peut débuter cette recherche sur Wikipedia mais,LOL, l’article provoque “une controverse de neutralité”…
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_de_Lamarck#Biologie_et_Transformisme
  7. Seuls les virus échappent apparemment au baptême latin, le VIH par exemple a donc échappé à un nom tel que : Sidaius sanfrancisfoensis…
  8. Montrer comment on peut perturber un mécanisme n’explicite pas en fait le fonctionnement de ce mécanisme.
  9. Expérience qui suppose de les rendre sourdes naturellement…
  10. le même chercheur a montré que si d’autres espèces proches de guêpes sont moins bonnes en reconnaissance faciale, elles sont meilleures dans d’autres types de tests.
    http://www.sciencemag.org/content/334/6060/1272.short
  11. On ne peut pas et on ne pourra probablement jamais se mettre dans la peau d’une grenouille, par exemple… Dans un livre de biologie très intéressant, traduit de l’allemand, que je lisais dans ma jeunesse, était affirmé que la grenouille percevait 4 sortes de stimuli distincts : une surface lisse horizontale (l’eau), une petite tache noire en mouvement rapide (une mouche), des lignes verticales vertes (la végétation), une grosse ombre noire (un danger ! sauter dans l’eau…). C’est probablement très simplifié. La grenouille, comme nous, est probablement capable d’intégrer dans une tableau général objets et sons, et puis elle peut certainement distinguer les autres grenouilles, pour commencer… (mais l’idée était pédagogique…)
  12. Il existerait des cas, suite à des pathologies ou des accidents, dans lesquels l’intégration des sensations pourraient être perdue. J’ai lu l’histoire, sans pouvoir donner de référence, de quelqu’un qui avait acquis ou retrouvé la vision mais pour qui les couleurs “s’affichaient” comme des ectoplasmes mal collés sur les objets auxquels elles appartenaient…
  13. désolé, pas de page en français (pour le moment), merci de me signaler son existence un jour.
    http://en.wikipedia.org/wiki/Sensor_fusion
  14. ce qui pourrait invalider l’exemple du chien.. les chiens domestiques, reconnaissent évidemment tous les gens d’une famille, possiblement la classe spéciale des facteurs (qu’il faut mordre)… mais le fait qu’ils soient domestiqués jette un doute sur le fait qu’on les a peut-être sélectionnés pour ça
  15. Expérience probablement vécue par les chercheurs en robotique et reconnaissance d’image…
  16. http://fr.wikipedia.org/wiki/The_Big_Bang_Theory
  17. Lire par exemple “Tahiti côté montagne” de Marc Cizeron et Marianne Hienly. Dans cet ouvrage, qui montre l’envers du décor, les trois personnages centraux des trois parties ont tous vu des “fantômes”…
  18. Les animaux qui effectuent de longues migrations sont un des mystères de la biologie. Comment s’orientent-ils puisqu’ils n’ont pas de carte ? Quelquefois en plus ils vont là où ils ne sont jamais allés… Ont-ils un sens spécial qui leur permet de “voir” dans quelle direction se diriger ? Certaines de ces questions connaissent des réponses au moins partielles mais une direction de recherche qui est rarement évoquée est que cette disposition à la migration, cette connaissance etc. préexistent chez les animaux QUI NE MIGRENT PAS ! C’est le cas bien connu du pigeon domestique, très sédentaire, dont la capacité à revenir à son nid ne s’exprime en fait qu’artificiellement, quand l’homme le déplace à des centaines de kilomètres ! Un bon exemple de cas où la perception est cachée et beaucoup plus développée que le besoin apparent. Un autre exemple est le cas des manchots capables de reconnaître leur conjoint ou leur progéniture dans une colonie comprenant des dizaines de milliers d’individus (ce qui est indispensable à leur reproduction) toutefois cette capacité de reconnaissance existe probablement chez des espèces d’oiseaux “familiales”, non grégaires, dans laquelle elle n’est pas étudiée car non spectaculaire mais dans lesquelles les individus (parents ou oisillons) sont probablement tout aussi capables de reconnaître au cri n’importe lequel de leur parents/membre de la fratrie juste au cri…
  19. “Pour certaines personnes la langue, ramenée à son principe essentiel, est une nomenclature, c’est-à-dire une liste de termes correspondant à autant de choses. […] Cette conception est critiquable à bien des égards. Elle suppose des idées toutes faites préexistant aux mots […] ; elle ne nous dit pas si le mot est de nature vocale ou psychique […] ; enfin elle laisse supposer que le lien qui unit un nom à une chose est une opération toute simple, ce qui est loin d’être vrai. Cependant cette vue simpliste peut nous approcher de la vérité, en nous montrant que l’unité linguistique est une chose double, faite du rapprochement de deux termes. […] Le signe linguistique unit non une chose et un nom mais un concept et une image acoustique. Cette dernière n’est pas le son matériel, chose purement physique, mais l’empreinte psychique de ce son, la représentation que nous en donne le témoignage de nos sens ; elle est sensorielle, et s’il nous arrive de l’appeler “matérielle”, c’est seulement dans ce sens et par opposition à l’autre terme de l’association, le concept, généralement plus abstrait. Ces deux éléments sont intimement liés et s’appellent l’un l’autre * . […] Cette définition pose une importante question de terminologie. Nous appelons signe la combinaison du concept et de l’image acoustique mais dans l’usage courant ce terme de signe désigne généralement l’image acoustique seule, par exemple un mot (arbor, etc.). On oublie que si arbor est appelé signe, ce n’est qu’en tant qu’il porte le concept « arbre », de telle sorte que l’idée de la partie sensorielle implique celle du total.” F. De SAUSSURE, Cours de Linguistique générale, I, Chap. I, §. 1 (« Signe, signifié, signifiant ») éd. Payot, pp. 97-100
  20. En réalité la portée de cette observation en tahitien est très affaiblie dès qu’on s’aperçoit que les langues polynésiennes sont globalement isolantes, c’est à dire que les mots y sont invariables. Toutes les nuances y sont donc exprimées par des combinaisons de mots. Cela veut aussi dire que la plupart des mots y sont beaucoup plus généralistes. L’absence d’un mot pour “oiseau” en tahitien ne reflète donc pas un structuration différente de la réalité, mais une structuration différente de la langue sur ce point. Les langues polynésiennes ont par contre des systèmes de pronoms personnels (avec notamment un duel) beaucoup plus sophistiqué que celui de nos langues européennes. Perçoivent-il mieux qui sont “nous deux”, “vous deux”, “nous autres”, “nous tous” (là c’est nous qui procédant de façon isolante) parce qu’ils ont des mots spécialisés pour ça, c’est ridicule.
  21. Le tahitien a : “pua’a horo fenua” = cochon qui court à travers la campagne… Il est cependant probable qu’aucun tahitien ne voit réellement les chevaux comme des sous-espèces de cochons, même si ce fut le cas au tout début.
  22. soit dit en passant, on peut remarquer qu’il est difficile de dire à quel endroit deux branches se séparent, et ce d’autant plus qu’elles sont grosses (anciennes)…
  23. Il est clair qu’une des fonctions du mot savant est précisément de masquer la trivialité de la chose : les odontocètes, ce ne sont que des baleines à dents, les mysticètes des baleines à fanons etc.
  24. Où l’on voit que le lion n’est finalement une “sorte de panthère”, mais au moins c’est bien “leo” l’épithète spécifique du lion. Il est plus troublant de s’apercevoir que le chien est Canis lupus familiaris, où “canis”, le latin pour chien (notre espèce donc) se retrouve au rang de genre. C’est aussi le cas pour nous autres sapiens, qui appartenont au genre Homo. Mais là encore la nomencclature scientifque ne diffèrent pas du langage quotidien : si sur Mars nous rencontrons des être qui ressemblent à des chiens, rien ne nous empêchera de les nommer “chiens verts”, faisant par là de chien un genre.
  25. Enfin… si on met entre parenthèses les multiples disputes qui se traduisent par de nombreux synonymes pour chaque espèce…
  26. Dans la taxinomie binominale, c’est d’ailleurs souvent le nom de genre qui reprend le nom courant (pas pour le lion on l’a vu). Nous sommes des Homo sapiens, pas des Hominini homo… ce qui mime le language courant, dans le quel le nom usuel est souvent plutôt utilisé comme un nom de genre, un chat peut-être spécifié en “domestique”, “sauvage” etc.
  27. Les rapports entre ces deux analogies et le fait même de leur cohabitation sont un champ d’étude ouvert !
  28. Les lexèmes sont des parties de mots qui désignent des catégories de la nature, des artefacts humains, des actions, etc. à l’exclusion de tout rôle grammatical ou syntaxique : casserole, étoile, arbre, mang(er, aille, eoire)
  29. Le langage distingue des perroquets verts et des perroquets rouges de la même façon qu’il distingue des pierres noires et des pierres blanches. Lamarck fait immédiatement suivre la note citée plus haut sur l’inexistence d’espèces chez les êtres vivants par une note similaire consacrée aux espèces minérales.
  30. Il était une fois nos ancêtres, une histoire de l’évolution, Hachette littérature, 2007, p. 378
  31. Par exemple comme Eco dans “Le signe” pp. 83-84 dont je ne citerai que cette phrase : “L’idée de code repose sur le fait que la personne qui communique dispose d’un répertoire de symboles donnés, parmi lesquels il (sic) choisit ceux qu’il va combiner, en suivant certaines règles”. Evidemment, et Eco en parle aussi, il existe toute une école linguistique qui base sur la “génération” de la grammaire, une perspective éminement émmissive !
  32. Martinet nous démontre par ailleurs que les langues appellent un chat un chat parce que c’est plus économique pour la langue, heureusement que le ridicule scientifique ne tue pas : “Dans tous les cas où un élément d’expérience est conçu comme pouvant être dans des rapports variés avec son contexte, il est plus économique d’assurer une représentation distincte de cet élément d’une part, de chaque type de rapport, d’autre part. Supposons une langue où existerait un monème avec la valeur de “l’homme qui fait l’action” et un signifiant comme /bak/, un autre avec celle de “l’homme qui subit l’action” et un signifiant /som/, et un troisième sens de “l’homme qui tire bénéfice de l’action” et de signifiant /tin/; au lieu de notre seul “homme” /om/ [….] il y aurait dans cette langue trois fois plus de noms que dans la nôtre, ce qui surchargerait considérablement la mémoire. Aussi n’a-t-on jamais signalé nulle part de langue de ce type. Il est évidemment préférable de n’avoir qu’un monème pour “homme”, un pour “femme”, un pour “animal” etc.” (Eléments de linguistique générale).
  33. Eco, qui nous assène que “Ces valeurs correspondent à ce que l’on peut nommer des concepts, mais ne naissent et ne peuvent être appréhendées que comme pures différences : elles ne se définissent pas par leur contenu, mais par la manière dont elles s’opposent aux autres éléments du système.” Le tableau est censé montrer que les mots pour le matériau bois, l’arbre, la forêt, etc. ne recouvrent pas la exactement la même réalité dans les différentes langues européenne …
    http://mondeca.wordpress.com/2007/01/17/une-chose-plusieurs-mots/
  34. http://www.lotpublications.nl/publish/issues/Hogeweg/index.html
  35. On pourrait rétorquer que leur parenté fait que l’effet du vocabulaire sur la représentation mentale n’en est que plus frappant mais ce serait oublier qu’une étude scientifique doit commencer par comparer des situations les plus différentes possibles. Ce ne serait pas gênant d’avoir deux langues proches si on avait aussi au moins une langue très éloignée.
  36. et non comme on le lit dans la thèse citée en lien “The figure shows that a speaker of French hearing the word bois, has to choose between three possible meanings”
    http://www.lotpublications.nl/publish/articles/003813/bookpart.pdf
  37. Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont d’intime, de personnel, d’originalement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais, le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe. Nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles, comme en un champ clos où notre force se mesure utilement avec d’autres forces ; et, fascinés par l’action, attirés par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu’elle s’est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes. BERGSON Le Rire, III, 1
  38. “Si la parole présupposait la pensée, si parler c’était d’abord se joindre à l’objet par une intention de connaissance ou par une représentation, on ne comprendrait pas pourquoi la pensée tend vers l’expression comme vers son achèvement, pourquoi l’objet le plus familier nous paraît indéterminé tant que nous n’en avons pas retrouvé le nom, pourquoi le sujet pensant lui-même est dans une sorte d’ignorance de ses pensées tant qu’il ne les a pas formulées pour soi ou même dites et écrites, comme le montre l’exemple de tant d’écrivains qui commencent un livre sans savoir au juste ce qu’ils y mettront. Une pensée qui se contenterait d’exister pour soi, hors des gênes de la parole et de la communication, aussitôt apparue tomberait à l’inconscience, ce qui revient à dire qu’elle n’existerait pas même pour soi. A la fameuse question de Kant (La pensée peut-elle vraiment se former extérieurement à la parole ?) , nous pouvons répondre que c’est en effet une expérience de penser, en ce sens que nous nous donnons notre pensée par la parole intérieure ou extérieure. Elle progresse bien dans l’instant et comme par fulgurations, mais il nous reste ensuite à nous l’approprier et c’est par l’expression qu’elle devient nôtre. La dénomination des objets ne vient pas après la reconnaissance, elle est la reconnaissance même. ” MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la Perception, I, Chap. VI (“le corps comme expression et la parole”) éd. Gallimard, coll. Tel, pp. 206-207
  39. Comme par exemple ici :
    http://philia.online.fr/dossiers/d-02,0.php
  40. Un couple de fonctions encore si intimement liées dans certains mots des langues modernes qu’il faut réfléchir un peu pour s’apercevoir qu’appeler Jean (en supposant qu’il peut entendre), ce n’est pas la même chose que de désigner Jean (absent) et que pourtant cela se fait avec le même mot (on retrouve cet usage en informatique ou typiquement les programmes sont appelés par leur nom.exe ! mais il s’agit là d’une transposition de notre pensée vers des mécanismes que nous avons programmé…)
  41. Les théories qui évoquent les cris d’animaux sont d’autant plus facile à ridiculiser… qu’on en a une vision simpliste : comme ceux qui la confonde avec l’émission de sons bestiaux par des humains. Ainsi Pinker et Bloom les amalgament puis les balaient d’un revers de main sans prendre la peine d’en faire une vraie critiqu4Continu et discret en sémantique lexicale (2004) : http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00009491

10 commentaires

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  1. stefjourdan

    Donc j’ai téléchargé “L’espèce selon Darwin, l’espèce aujourd’hui”, merci, je lirai ça en premier. (et j’ai compris que ça doit être un chapitre dans un livre dont l’ “Editeur” est Cabioch).

    Ok, je vais être assez critique

    Le titre. Il ne me revient pas, pourquoi déjà parler de Darwin ? L’article lui-même semble plutôt parler d’ailleurs de l’espèce avant Darwin, et de l’espèce depuis Darwin. J’y reviendrai toutefois.

    1.1 Quelques réflexions sur la perception intuitive de la biodiversité

    Ces quelques réflexions commencent avec l’homme, pas moins. Or si l’espèce existe, elle existait avant l’homme. L’homme ne fait que la reconnaître. Il serait intéressant d’utiliser le mot “perception”, à condition de ne pas lui accoler ce désastreux “intuitif”. Eh oui, la “perception” de l’espèce, qu’en est-il dans la nature ? Et la perception de l’autre n’a-t-elle pas pour base la perception du soi ? « l’environnement c’est avant tous les autres » vous blaguez ? (c’est le jeu amusant des fausses citations, mais elles ont oublié de mettre le nom).

    De la perception par l’homme, on saute sans transition à la nomenclature, ce n’est pas tout à fait pareil mesdames. Un exemple nous est donné, les Nggela. Hum, je ne sais pas comment cette phrase est vue par les auteurs, mais on dirait que les Nggela sont des polynésiens, ce qui n’est pas le cas AMHA. Passons, ces pauvres gens n’ont qu’un seul mot pour les lutjans dans leur pidgin. Quelle catastrophe, étudier la représentation de ces mélanésiens par leur vocabulaire pidjin (dont ils se servent par définition pour communiquer avec d’autres personnes de langue différente), ça serait comme étudier la représentation des danses tahitiennes par le vocabulaire français des danseuses (appliqué à la danse).

    On saute peu après aux histoires enfantines. Soit, j’ai moi-même évoqué la question des enfants(et vous l’avez surement remarqué aussi, cette ressemblance). Mais très rapidement, il ne s’agit pas vraiment des enfants, mais d’un livre destiné aux enfants, dans lequel un adulte pose les questions et y répond…. Samadi et Barberousse loupent une bonne occasion de s’apercevoir que pour un enfant (et a fortiori, pour un adulte, car bien sûr tous les adultes sont des anciens enfants…) un chat ce n’est pas seulement un animal avec des poils qui fait miaou ! Un miaou suffit (à moins que ça soit le bébé de la voisine ?) et un dessin de la tête d’un chat suffit aussi, tant qu’à parler des livres d’enfants, les auteurs se sont-elles aperçu que les chats n’y ont ni poils, ni miaou et pas toujours des oreilles pointues ? Mais les histoires enfantines sont rapidement abandonnées pour l’ADN, les jumeaux, les fiches d’état civil. Une bien mauvaise rédaction !

    1.2 – La perception prédarwinienne des espèces

    Comme je l’ai déjà dit, le titre c’est “l’espèce selon Darwin, l’espèce aujourd’hui”. S’il faut parler de l’espèce “prédarwinienne”, ce à quoi je souscris, alors il aurait fallu envisager un autre titre, non ? Immédiatement après, c’est le choc, l’espèce prédarwinienne commence avec Linné, c’est à dire 100 ans avant lui, c’est ce qu’on appelle un raccourci saisissant ! Et puis il y a encore cet emploi du mot “perception”, alors que les auteurs ne parlent pas vraiment de perception, mais de tentatives de définitions. Là encore, il y a très vite une dérive car on ne parle plus de la définition de Linné, de Buffon, de Cuvier, de Candolle mais du fait qu’ils ne donnent pas de réponse à la question “de l’origine des espèces”. En somme les pré-darwiniens ont commis une grosse erreur : vivre avant Darwin… bon je suis un peu méchant, c’est vrai que les auteurs insistent un petit peu sur les critères fonctionnels de ces auteurs, qui ressemblent fortement à tout ce qui se fait en réalité jusqu’à aujourd’hui. Si je rencontre une nouvelle espèce de félin, je n’ai nullement besoin de me poser la question de l’origine des espèces pour le classer comme félin etc. C’est d’ailleurs pour cela que la plupart des animaux et plantes nommés par Buffon, Cuvier, Candole ou L. ont conservé leur nom, CQFD.

    1.3 – Effet de la révolution darwinienne sur le concept d’espèce

    La première phrase est typique de l’ignorance des personnes issues du sérail darwino-darwiniste universitaire. Il a été démontré par moult historiens de la biologie que l’idée d’évolution continue des lignées (phylogénèse) ainsi que celle de spéciation flottaient dans l’air depuis un moment à l’époque de Darwin, qui ne les a donc nullement “introduites”. Pour qu’on ne me traite pas d’anti-darwiniste ou pire, de Lamarckiste, je citerai seulement comme exemple le propre grand-père de Charles, Erasme Darwin, qui a écrit une longue ode qui décrit l’évolution de la vie à partir des micro-organismes vers les sociétés humaines….(lire par exemple l’article qui le concerne dans Wikipedia, ou n’importe quelle autre encyclopédie).

    Comme nous venons de le voir rapidement, c’est seulement avec Darwin que la question de l’origine de la diversité des êtres vivants est abordée par la science.” Non, désolé, allez vous rhabiller, même Richard Dawkins n’oserait pas écrire de telles âneries ! Mais tout à coup, et je n’ai jamais vu ça, les auteurs dans leur ingénuité se mettent à dire la vérité (ou piqûre de Penthotal ?) ! :

    L’objet de la théorie de Darwin est de fournir un cadre explicatif à l’existence de ces entités discrètes que l’on nomme « espèces ». Dans l’imposant ouvrage de Darwin, on ne trouve nulle part une position claire sur la définition de l’espèce.” Quel bon résumé, je commence à me demander si les auteurs n’ont pas vraiment LU Darwin ?

    Et ce n’est que le début, s’ensuit un festival des hésitations et des scrupules de Darwin. Seules les auteurs arrivent à voir qu’il aurait “refusé les définitions statiques de ses prédécesseurs” mais en même temps sans “rejetter l’existence d’espèces relativement stables, du moins pendant un certain temps” (eh oui, comme dans l’histoire militaire de Fernand Raynaud, Q: combien de temps met l’obus pour toucher la cible ? R: un “certain” temps).

    1.4 – Nature des discussions autour de la définition
    de l’espèce au 20e siècle

    “Pour beaucoup de biologistes, la centralité du concept d’espèces dans l’évaluation de la biodiversité est évidente.” Oui, et comme ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la définition, cette centralité est suspecte, pas rassurante.

    “Leur dissociation rend possible un consensus ontologique sur la définition du concept, qui rejoint des propositions faites au cours du 20e siècle par quelques rares auteurs (cf. Simpson 1951, Wiley 1981), semble possible.”

    Oui, c’est possible, enfin il est possible que ce soit possible, possiblement, ….et si possible, vous relire avant impression, merci.

    Bon, trève de plaisanterie, si j’ai bien compris ce paragraphe, il suffit de dissocier une belle définition solide de l’espèce et une autre définition (toujours de l’espèce) moins belle… mais qui marche et puis voilà, tout le monde est content, on se demande pourquoi tous ces gens se sont disputés durant le 20ème siècle, pfff..

    “La représentation arborée de l’histoire de la diversité du vivant, quantifiée en nombre d’espèces, qui prévaut au moins depuis Darwin (1859)”

    même remarque que plus haut, c’est une légende, mais bon là il y a un “au moins”, souci de dernière minute peut-être, il est vrai que ce point est plus difficile à vérifier, mais bien sûr il existait des “arbres du vivant” bien avant Darwin. (en passant, “arboré” = 1 planté d’arbres disséminés 2 brandi” Hum, je pense qu’elles ont voulu dire : arborescent = Qui prend la forme des ramifications d’un arbre.), la prochaine fois, ces dames devraient se munir d’un dictionnaire (ou même un chacune ?).

    Le reste de ce sous-chapitre tire de grands bords sur ce les auteurs croient être l’océan des idées évolutionnistes, en réalité la petite anse de leur propre culture au sein du déjà réduit lac de l’orthodoxie néo-darwiniste.

    3 – De la définition théorique aux critères opérationnels, aspects épistémologiques du débat

    Ce sous-chapitre commence par : “Nous avons donc établi et justifié la définition du concept d’espèce
    dans le cadre de la théorie de l’évolution.”

    Non, franchement, je ne crois pas. L’espèce est une prémisse de cette théorie particulière, que les auteurs s’obstine à nommer LA théorie de l’évolution, et on y arrive seulement moyennant beaucoup d’accommodations opportunes, elle ne peut en tout état de cause être démontrée par cette même théorie. Par ailleurs, le fait que les espèces reconnues dans le cadre de cette théorie sont finalement LES MÊMES en pratique, dans la plupart des cas et sauf difficultés techniques, que celles reconnues auparavant (par ces pauvres qui n’avaient pas écrit “l’origine des Espèces”) n’est pas évoqué, alors que cela pose un GROS problème épistémologique, comme Mayr aurait pu finalement s’en apercevoir à force de s’en étonner, enfin s’il n’avait été un ponte pontifiant de l’orthodoxie.

    Et j’arrête là ma lecture commentée, je pense que tout le monde doit dire OUF! (même si je me réserve la possibilité de parcourir le reste). Suffisamment d’approximations, de contre-vérités, d’âneries, le plus souvent déjà rebattues ne me donne pas une motivation suffisante pour me lancer dans l’apprentissage du jargon légèrement modernisé que proposent ensuite les auteurs, un simple assaisonnement à ce plat auquel j’ai déjà goûté souvent : “En vérité mes frères je vous le dit, Darwin avait raison sur les espèces, et c’est seulement à partir de Darwin qu’on a compris que ceux qui l’avaient précédé avait tort, car en ne disant rien sur les espèces, il établi mes frères que ceux qui avaient dit quelque chose avaient tort. Ayant habilement dépassé cet obstacle de la définition de l’espèce, il a pu démontrer comment elles évoluaient (en d’autres espèces non-définies). Aaaamen.”

    • EDT

      Pour les liens: Cabioch sur les successions récifales, Samadi ici.
      J’ai du mal à saisir comment vous pouvez faire 3 pages de commentaires sur la moitié de l’article… et ne pas lire entièrement le document! Un comble quand on reproche au gens de ne pas lire dans le texte ce pauvre Lamarck.
      Vous me semblez bloqué sur un personnage, mais surtout sur des idées et des concepts qui ont évolué.
      Comment sont définies les espèces aujourd’hui, le problème de l’hybridation, l’apport de l’outil moléculaire à la construction d’arbres phylogénétiques… sont autant de choses que les auteurs évoquent. Accordez vous donc ce droit de lire la suite, on ne sait jamais, peut être que vous y lirez quelque chose de nouveau!

      • stefjourdan

        Je ne vois pas de lien, mais je suis prêt à lire tout article que vous me signalerez (j’espère plus de qualité). J’ai LU tout l’article (la fin en diagonale), comme je l’ai dit, je me suis juste arrêté de faire des commentaires. Si vous m’emmenez dans un restaurant et que je trouve la bouffe pas bonne, je vais pas terminer le plat juste pour vous faire plaisir (“vous n’avez pas terminé le plat, comment pouvez vous juger de sa qualité ?”). Lamarck n’était pas “pauvre”, il était aussi grand que Darwin, mais un défaut de Darwin est de l’avoir volontairement ignoré (une tradition perpétuée dans l’article visé, qui fait un historique de la notion d’espèce à cette époque sans citer Lamarck, une sorte de cécité sélective ?). Je ne reproche pas “seulement” au gens de ne pas le lire, j’ai écrit cet article qui leur permet de rattraper leur retard (qu’en avez vous tiré ?). Je suis loin d’être bloqué, songez plutôt à rechercher les blocages chez ceux qui abordent les problèmes de la Biologie de la façon suivante : je vais me pencher sur le problème x, donc comme tous les problèmes de la biologie ont été résolus depuis ou grâce aux idées initiées par Darwin, mon article revient à expliquer comment le problème x n’existe pas ou bien uniquement chez ceux qui n’ont pas compris Darwin etc. Je me suis accordé, sans vous, le droit de le lire jusqu’à la fin, encore une fois, et je n’y ai rien trouvé d’intéressant. Les auteurs évoquent des sujets intéressants, certes, mais compte tenu des lacunes de leur culture biologique (Darwin a introduit l’idée d’évolution), on ne voit pas quelle grande découverte pourrait se cacher là sur ces sujets rebattus, et pardon, l’apport de l’outil moléculaire, ou le problème de l’hybridation, je connais tout ça, je n’ai pas attendu Samadi et Barberousse et leur “perception intuitive”. Parlez moi plutôt de ces mots employés à tort et à travers, ou bien de cette phrase sans queue ni tête (vous les aviez repérés avant ma critique ?) Pourquoi voulez vous m’attaquer moi et défendre cet article, recherchez vos motivations ? Ce sont des parentes à vous, vous avez travaillé dans le même labo ? Pourquoi ça serait moi qui serait bloqué alors que manifestement j’ai lu plus largement que ces auteurs ? Vous leur avez écrit, en leur demandant si elles avaient vérifié leur information à propos de la primeur de Darwin sur l’évolution ? Et au lieu de me demander si j’ai trouvé quelque chose d’intéressant dans la fin de leur article, demandez-vous plutôt si vous n’avez pas trouvé quelque chose d’intéressant dans le mien, ou seulement une info que vous n’aviez pas trouvée ailleurs ?

    • EDT

      J’employais le terme de pauvre car vous le faites passer Lamarck pour un martyr. Vous oubliez Wallace s’est fait griller la priorité et est lui aussi passé à la trappe! Pour revenir à la Lamarck, le troisième lien google résume assez bien vos propos:
      «Premier évolutionniste de son temps, Lamarck n’a pas réussi à prouver sa théorie par l’expérimentation. Les générations suivantes n’ont retenu de lui que l’hypothèse fausse de l’hérédité des caratères acquis alors qu’il fut l’un des rares et des premiers à défendre l’idée d’évolution. Il avait trouvé le principe général d’évolution mais sans la manière…».
      Si les gens ne cherchent pas un minimum d’infos, on ne peut rien faire pour eux.

      Je m’intéresse plus a votre article sur les marquises (je ferez quelques remarques dans la foulée) , j’ai vu le lien vers cet article par la suite et j’ai eu la curiosité de vous lire, du moins de survoler votre article, et j’ai bloqué sur « Le seul cas bien établi où une distinction assez scientifique de l’espèce peut être revendiquée est celui où les biologistes ont mis en évidence une différence de caryotype entre deux populations. Cette différence de caryotype est en même temps un symptôme de la différence spécifique et une cause, car elle empêche évidemment la réussite des mécanismes reproducteurs ».
      J’ai donc cherché un lien de vulgarisation évoquant comment se fait la systématique aujourd’hui, l’apport de la génétique qui apporte une base en plus de caractères à comparer, les critiques de la définition de Mayr (hybridation, etc). C’est le premier lien que j’ai trouvé, j’ai lu les grandes lignes et c’est tout.
      L’espèce en soit représente une chose différente selon chacun, et que l’on parle d’espèce morphologique, phylogénétique, phénétique…. C’est un concept loin d’être parfait, mais l’Homme aime ranger les choses dans des boites… et à surtout besoin d’une base pour évaluer s’il a affaire à une espèce A, ou une espèce B. Les systématiciens ont conscience de la nature non fixiste des espèces, qui peuvent avoir des populations qui divergent, aujourd’hui un peu, demain beaucoup de telle sorte que cette population peut alors être considérée comme une espèce à part entière..ou qui ne diverge plus du tout. Voila les seules points que je voulais souligner.
      Pour finir, on peut être critique sans être pédant, personne ne détient de vérité absolu et chaque personne que vous dénigrez a eu le mérite d’avoir fait (ou essayé de faire) le point des connaissances à un moment donné, d’avoir essayé de faire avancer les choses par des hypothèses plus ou moins fondées, et surtout de s’exposer à la critique.

      • stefjourdan

        Non, pas un martyr, quand même, mais il est toujours injustement ignoré, même par ceux qui le défendent. Mon article montre, et je suis le seul à avoir trouvé ça (sauf erreur), qu’il a clairement tiré la conséquence de l’idée d’évolution : l’espèce n’existe pas (je reviendrai sur cet article un jour pour détailler un autre angle d’attaque qui montre son inexistence). Euh, le lien google, il dit à raison que Lamarck a été caricaturé, mais il commence justement par une de ces erreurs historique à la Samadi et al. : la génération spontanée n’est pas une théorie propre à Lamarck, elle était communément admise à son époque, et même plus tard. Il est prouvé que Darwin ne l’excluait pas, c’était trivial. Je rappelle seulement que c’est Pasteur qui a détruit définitivement cette idée.

        Pour Wallace, vous avez raison, malheureusement je ne l’ai pas lu. Peut-être que je me trompe mais je pense que ses idées étaient très similaires à celle de Darwin donc le premier qui a écrit a éclipsé l’autre, et Darwin fut aussi un très grand écrivain. Il ne suffisait donc pas à Wallace d’avoir les mêmes idées, il lui eut fallu aussi autant de talent (et d’entregens, possiblement).

        Désolé si j’ai été pédant, en science cela peut arriver. Quand je critique je critique, et ça peut faire mal. Le seul point intéressant au départ que j’ai trouvé dans l’article de Samadi et Al. c’est leur digression sur les petits enfants (mais elle s’avère peu fructueuse car très vite, elles parlent en fait d’un livre pour les enfants, rédigé par un adulte donc). Pour le reste, elles illustrent parfaitement dans cet article indéfendable ma théorie * sur la valeur réelle des doctorats d’université (et celles là ENSEIGNENT maintenant !). Maintenant il se peut que ces personnes aient écrit ça ou là des bonnes choses. J’ai cru comprendre qu’elles ont attaqué la soi-disant hybridation interspécifique (et je lirai cet article et sa “réponse” par Velasco) en disant : “s’il y a croisement, c’est que les espèces n’étaient pas bonnes, il ne peut par définition y avoir d’hybride interspécifique”. Eh bien c’est un bon point de départ, il faut attaquer, attaquer, et on va peut-être en sortir quelque chose, ce n’est pas en ressassant sa satisfaction que “la théorie de l’évolution explique tout” qu’on va faire progresser le Shmillblick.

        Merci de vos critiques passées et à venir. Ma théorie sur les Marquises est une théorie très darwinienne, n’est-ce pas ? (pas eu de réponse à cette question; Darwin a inventé la “théorie des atolls”)

        * théorie qui s’exprime de la manière suivante : Beaucoup de gens savent que le baccalauréat d’aujourd’hui vaut à peu près le certificat d’études primaires de nos grand-pères, mais paradoxalement, ils n’ont pas l’air de réaliser que par le même phénomène érosif, les doctorats et autres Pièchedis d’aujourd’hui sanctionnent un niveau réel équivalent au bac d’antan.

  2. EDT

    Si je viens de me rendre compte que l’article de Cabioch était en fait en accès limité, ce lien est censé être accessible par tout, c’est étrange! Le lien que vous mentionnez n’a rien n’est pas du tout celui là. on ne peut pas mettre de pièce jointe dans les commentaire, je l’ai donc chargé sur wetransfert: http://we.tl/vw5sxm7sxM
    Pour vos diverses remarques, la systématique ne s’est pas arrêté à Darwin!

    • stefjourdan

      1 Cabioch ? je pensais que ça pointait vers un papier de Samadi et Barberousse ??? que j’ai trouvé par la suite sur le site de la première (où c’est vous qui apparemment n’accédez pas à la même chose que moi). En tout cas merci pour le lien Wetransfert (site que je ne connaissais pas d’ailleurs, j’étais resté à usendit). Je vais voir si on parle de la même chose. 2 Euh, je ne crois pas avoir prétendu que la systématique s’était “arrêtée” à Darwin. Je ne sais pas trop à quelle phrase vous faites référence. Si c’est au présent article, il développe une vision beaucoup plus vaste je pense, et en réalité, il ne s’attaque pas à la systématique elle-même, plutôt à ses fondements et leurs implications évolutives. Mon article dit en fait que la systématique, dont on peut certes raffiner la technique, est une science fixiste, mais je crois que c’est bien connu. C’est pour ça qu’aujourd’hui encore, certains biologistes appartiennent à une “société Linnéenne”. Dans mon article ci-dessus, j’essaie de montrer que les biologistes modernes sont retombés À PARTIR DE DARWIN dans une erreur ancienne, dont la science est brièvement sortie à l’époque de Lamarck. Cette erreur, illustrée par les naïves constatations de Mayr (pas un contemporain de Darwin, je crois, donc ça prouve que j’ai suivi, au moins un peu) à propos des espèces reconnues par les Papous est la “religion” de l’espèce. Le biologiste “croit” à l’existence des espèces, ce n’est qu’ensuite qu’il cherche à leur appliquer une définition, soit qu’il utilise celle qu’on lui a enseignée, soit qu’il en cherche une meilleure (comme Mayr l’a fait, et comme apparemment, je n’ai fait que survoler, Samadi et Barberousse veulent maintenant le faire). Cette croyance n’est pas une sorte de déformation de l’esprit, ou seulement le résultat mental d’une école de pensée biologique (mais c’est aussi en partie vrai, d’ailleurs je vais essayer de parler de ça dans un prochain article) d’après moi mais le résultat de notre appréhension du monde à travers notre principal outil, une langue. Je montre que le langage est foncièrement, par construction, “spécifique”. Pour finir j’avance que le langage est spécifique parce qu’il est un reflet de la perception, une activité dirigée vers l’extraction “d’espèces” à partir de l’environnement inerte ou vivant.

  3. EDT

    Bien que rédigé par une de ces ” docteurs en biologie qui sortent de l’université”, ce lien pourrait bien vous intéresser: https://docs.google.com/file/d/0B31Xf_SqWE8HNzlmZjFlMTAtYmQ0MS00ZDFhLTllODUtOWU2YzQ4ZWZlYWFm/edit?hl=en_GB
    Cordialement,
    E.

    • stefjourdan

      Bonjour, et merci d’intervenir. Je vois que vos sujets d’intérêt sont multiples. Ah ah, ma pique contre les docteurs d’universités… eh bien je suis prêt à changer d’avis, si un jour j’en rencontre un ou une qui a lu Lamarck, et pas seulement des commentaires sur Lamarck (écrits par des Darwiniens mous). Et puis il ne faut pas se méprendre, je ne pense pas ça seulement des docteurs frais émoulu(e)s, mais aussi des vieux croutons universitaires (j’en ai fréquentés quelques uns). Malheureusement votre lien ne marche pas pour moi, je ne vois que le nom de deux auteurs, et le titre de la revue “les mondes darwiniens” et pas même un titre d’article ??? J’espère que nous pourrons résoudre ce petit problème informatique. En attendant, qu’avez vous pensé de mon article ?

      • stefjourdan

        Je suis toujours à la recherche de votre article en lien, pour lequel je crois que j’ai localisé une réponse : http://www.joelvelasco.net/Papers/The%20Internodal%20Species%20Concept.pdf. Vous pouvez aussi me l’envoyer, hum.

        C’est bon, je l’ai https://sites.google.com/site/samadisarah/otherpub. Je ferai un petit commentaire post-lecture…

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