Réalisations et perceptions dans le français parlé à Tahiti.


Analyse phonologique de l’interface français-de-Polynésie-française/français-standard

L’imposition de la langue d’un colonisateur (souvent un ancien colonisé) à un colonisé (à qui il a pu arriver de coloniser autrui dans le passé) est un fait banal sur notre planète. Une idée à la mode au XXème siècle, mais qui s’atténuera peut être au XXIème avec le grand cimetière de langues qui nous est promis, est que ce remplacement des langues des minorités par celles de “majorités” est non seulement une injustice mais un affront personnel. C’est pourquoi les tenants d’une langue unique pour l’humanité ont en général préféré inventer de toutes pièces une nouvelle langue, espéranto ou volapük, plutôt que favoriser une langue déjà “conquérante”.

De nombreuses personnes, de surcroît, sont persuadées que ces remplacements furent toujours obtenus par la force. Une observation attentive de l’Histoire tendrait plutôt à montrer que certaines minorités, même persécutées longtemps, n’abandonnent que très difficilement leur langue d’origine alors que des peuples entiers, sans véritable coercition, passent en 2 générations d’une langue à une autre (probablement ce qu’ont fait d’ailleurs “mes ancêtres les gaulois”).

L’école a souvent été montrée du doigt comme la contrainte “obligeant” les individus à abandonner leur langue ancestrale. Cette idée ne résiste pas à un examen de bonne foi. Nombreux sont sur la planète des peuples qui font des études dans ce qui est leur deuxième langue, quelquefois leur troisième sans perdre pour autant leur langue maternelle ! La transmission de la langue maternelle est, comme son nom l’indique, le fait de la mère, pas celui de l’école. Les parents qui ne s’adressent pas à leurs enfants dans la langue par laquelle ils communiquent entre eux fabriquent une génération de personnes qui comprennent leur langue maternelle mais ne la parlent plus entre eux et a fortiori ne peuvent la parler à leurs enfants. Dès lors, les grands parents seront obligés de parler leur seconde langue pour communiquer avec leurs petits-enfants, et ce sera la sanction irréversible de leur négligence passée.

Plus généralement, de même que la disparition d’espèces vivantes a toujours existé dans la nature, la disparition (par extinction pure et simple, remplacement, mélange ou tout simplement, par évolution naturelle) de nombreuses langues fait partie de l’histoire des civilisations. Que nul n’aille croire que cet article encourage ou approuve ces remplacements ou ces mélanges, en particulier celui du tahitien et du français, quand il se borne à constater la banalité de la situation. Il reste que toute personne a évidemment le droit de défendre et de promouvoir mais surtout le devoir de PARLER sa langue, tant bien que mal…

A notre époque d’évolution accélérée, nul ne peut savoir dans quel idiome s’exprimeront ses petits-enfants. Les deux piliers de l’identité ethniques étant à notre avis la langue et la cuisine, ceux qui se font les chantres de la préservation de leur culture, ici ou ailleurs, devraient peut être aussi regarder du côté de leur table et de celle de leurs enfants où trônent Colas, ketchups et autres beurres de cacahouètes !

Quoi qu’il en soit de la banalité de ce phénomène, il reste évidemment intéressant d’en étudier les modalités: à Tahiti, le remplacement général du tahitien par le français (à première vue) s’est fait et continue à se faire dans une population assez réduite (environ 220000 personnes en 2000) et très “isolée” des autres régions francophones. Bien que cela soit aussi le cas dans les autres établissements français du Pacifique, en Nouvelle Calédonie et à Wallis & Futuna, le mode de colonisation dans ces deux derniers territoires a été et reste très différent de celui qu’on peut observer en Polynésie Française, qui se caractérise par un métissage intense, comme l’a brillamment montré Michel Panoff.

Ces deux facteurs, isolement et métissage sont donc probablement les clefs de l’émergence d’un ” français local “.

De nombreux auteurs se sont déjà penchés, le plus souvent avec bienveillance, peut être trop, sur le berceau de ce français “de Tahiti “.

Le point qui a le plus attiré l’attention est son vocabulaire (ou lexique) et j’ai apporté ma pierre à l’édifice avec mon article : “Le louvre à Tahiti” (Tahiti-Pacifique n°107, 1998). Il existe une tentative plus récente et assez sympathique, sous forme d’un répertoire de vulgarisation, des mots et expressions idiomatiques utilisés en Polynésie Française, c’est le “Petit lexique du parler local” par Olivier BAUER aux éditions Au Vent Des Iles (tahiti-book.com). Les notations en sont malheureusement très approximatives.

A contrario, on aurait pu chercher quelles expressions du français ne sont JAMAIS utilisées à Tahiti ! Vaste tâche à laquelle une émission de RFO s’était en quelque sorte attaqué : MOTAMO. On s’apercevait en la regardant qu’il n’était pas très difficile de trouver un mot que tout le monde (les enfants bien sûr… mais heureusement qu’on n’interrogeait pas leurs parents !) ignorait en Polynésie française … Pour peu qu’il ait des ressemblances entre ce mot et des mots connus, ce qui était évidemment presque toujours le cas, les enfants essayaient “malheureusement” de reconstituer son sens à partir de leur maigre vocabulaire ! On peut quand même regretter l’absence de pédagogie de cette émission et se poser des questions sur son côté “politiquement correct” (l’enfant qui posait les questions n’avait pas l’accent local). Enfin, les mots choisis étaient en général complètement inutiles. Pourquoi n’avoir pas choisi des expressions de tous les jours ?

Le second point le plus étudié a été la syntaxe du français parlé en Polynésie Française.

Des auteurs comme Rémi Dumont-fillon ou Sylviane Racine se sont attaqués à l’étude de cette syntaxe en la rapprochant de la syntaxe du marquisien ou du tahitien .

Quel que soit l’ampleur donnée encore dans le futur à ces recherches, soit sur la syntaxe soit sur les expressions idiomatiques, il est à craindre que leur corpus n’arrive pas toujours à saisir l’ensemble du “français local” dont certaines expressions ne s’entendent que dans un contexte très particulier, pas forcément à la portée du chercheur ou des professeurs. Ceux-ci ont tendance à se concentrer, pour les premiers, sur les phrases qui collent avec leur théories et pour les seconds sur les phrases les plus branchées qui finissent par parvenir à leurs oreilles, en négligeant une réelle immersion dans le sabir de la rue.

Je ne résiste pas au plaisir de livrer ici quelques perles apparemment jamais documentées par écrit (mais que tout le monde connaît sûrement ? ):

” C’est combien c’est ?” (manière de demander le prix dans un magasin)

” Moi ‘un” (entendu dans une publicité, manière de quémander un biscuit, prononcer l’occlusive glottale…)

“Assis toi !” (peu s’entendre ailleurs, mais est la seule forme à Tahiti)

Une autre approche est de s’intéresser à ” l’accent ” tahitien et à part T’sertevens qui se moque des enfants chantant la marseillaise à Tahaa

Aro zafa té ra pati-i-i

Ré zou té goua ré tarivé…

il existe peu de tentatives d’en donner un compte rendu ou une analyse (ce n’est qu’après avoir écrit ces lignes que j’ai été détrompé par une bibliographie beaucoup plus complète que m’a fourni Guillone Ballaguer ).

 

C’est donc ce que nous nous proposons de faire dans le présent article : étudier la prononciation si particulière du français dans les îles de Polynésie Française et tenter d’expliquer la genèse de cet accent. Pour y parvenir, une étude préalable des systèmes phonologiques et morphologiques des langues en présence s’impose. C’est d’ailleurs de cette manière que Dumont-Fillon aborde l’étude des interactions entre le français et le marquisien, sans que la minceur de sa brochure lui laisse la place d’en explorer toutes les conséquences.

Une telle étude va théoriquement nous permettre de prévoir les difficultés phonético-phonologiques qui se feront jour lors du passage d’une langue à l’autre, et ce dans les deux sens.


D’une langue à l’autre.

Le Tahitien

La prononciation du tahitien à l’usage des occidentaux est abordée dans de nombreux ouvrages, souvent même dans les guides touristiques, entre la manière de nouer le paréo et la température de l’eau de mer ! Il n’est donc pas étonnant que ces exposés soient faits de façon abusivement simplifiée, déformée par une vision eurocentriste pour laquelle sa simplicité apparente (“5 voyelles et neuf consonnes”) satisfait certains clichés exotiques… Malheureusement, cette simplification se retrouve parfois dans les méthodes théoriquement plus ambitieuses.

Les voyelles

On lit souvent que le tahitien n’a que cinq voyelles. Il existe en réalité dans cette langue dix voyelles qui se regroupent certes en cinq couples de même timbre mais qui diffèrent par la durée : ils comprennent donc chacun une longue et une courte. On peut les classer phonétiquement selon trois niveaux de profondeur et trois niveaux d’aperture : dans ce tableau théorique, les trémas marquent les longues. Il faut peut-être prendre en compte, comme l’avait fait Dordillon en Marquisien, une voyelle isolée è.

Voyelles phonologiques

avant milieu arrière
ouvert è
i et ï e et ë (é) a et ä
fermé u et ü (ou) o et ö (au)

Ajoutons immédiatement que dans la langue parlée, des sons au timbre différent de ces cinq bases sont produits :

Ainsi quand le son a est suivi du son e l’ensemble ne se prononce pas “a-é” mais “è”. Certains manuels parlent alors de “diphtongues” mais il s’agit en réalité du contraire d’une diphtongue : la prononciation d’un seul son pour deux phonèmes (une diphtongue est un phonème qui comprend plusieurs sons).

Dans d’autres cas la juxtaposition de deux voyelles produit un déplacement phonétique de la première seulement et par exemple le couple oi ne se prononce pas “o i” mais “eu-i”.

Curieusement, ces deux phénomènes que nous venons d’évoquer peuvent se produire “à travers” certaines consonnes c’est à dire lorsque les couples de voyelles qui interagissent sont théoriquement situés dans des syllabes différentes.

En toute justice, il faudrait donc rajouter ces nouveaux sons, présents dans la langue même s’il n’en constituent pas des phonèmes séparés, pour donner une idée de l’étendue réelle des productions de type voyelle. Il reste que la langue ne contient ni voyelles nasales ni voyelles arrondies ( ?).

Les consonnes

Le système de consonnes comprend neuf phonèmes qu’on peut classer commodément en quatre séries et quatre localisations. Les sourdes sont indiquée en minuscules et les sonores en majuscules.

occlusives sifflantes latérales nasales
labiale p f , V M
dentale t N
Palatale-vélaire (k) h R
glottale ‘ (sourde) (NG)

– L’opposition sourde/sonore n’existe que pour un seul couple de phonèmes, f et V.

– Deux consonnes supplémentaires sont données ici entre parenthèses car elles ne font pas aujourd’hui partie de la langue tahitienne (en théorie). On sait toutefois qu’elles y ont existé et surtout l’observation quotidienne montre qu’elles peuvent en réalité persister, ne serait-ce que dans certains mots isolés. Ce fait est favorisé par l’existence dans la périphérie du tahitien de langues ou dialectes apparentés : paumotus, maoris rarotongiens ou néo-zélandais, marquisiens, ” raromataiens ” (dialectes des îles sous le vent), australiens (des Australes, pas de l’Australie !), pascuan, voire hawaïens, maoris, wallisien, futunien et j’en passe… toutes langues qui comprennent l’un ou l’autre de ces sons et qui pour certaines ont des ritournelles qui passent du matin au soir sur toutes les radios tahitiennes…

Ces phonèmes peuvent se rencontrer que dans les emprunts récents ou certains mots familiers (mots dont l’étude pourra faire l’objet d’un prochain article). Mais le mot emprunté à une telle langue est le plus souvent rectifié dans la forme tahitienne logique, c’est à dire qu’on le fait évoluer tel qu’ont régulièrement évolué les mots historiques : ainsi tous les anciens K et NG ont donné en tahitien une occlusive glottale 1 et un tahitien qui rencontre aujourd’hui un tel son pourra quelquefois faire spontanément la conversion (Ra’iroa pour Rangiroa par ex.).

Morphologie :

Les voyelles peuvent se suivre les unes les autres et sont toujours systématiquement liées, mais la même voyelle ne peut se répéter dans le même mot (si l’écriture du mot semble montrer le contraire, c’est que des occlusives glottales ont été omises). Si la fin d’un mot et le début du suivant sont formés de la même voyelle, il y a formation d’un longue.

Les consonnes ne peuvent pas se suivrent les unes les autres et ne peuvent pas terminer les mots.

Les mots sont invariables, à quelques exceptions près (pluriels par redoublement). Les mots ayant deux formes, voire trois comme (vau/ ‘au/’u : moi) sont des raretés !

Les mots tahitiens sont très longs, la moyenne se situant probablement entre deux et trois syllabes.

Prosodie :

L’accent tonique est peu marqué et peu distinctif.

Le Français

La phonologie du français est aussi peu décrite et enseignée que celle du tahitien est vulgarisée ! En France on peut apparemment suivre de longues études, même de langues étrangères, en ignorant tout des bases sonores de sa propre langue et il est plus facile de se procurer la description des sons du basque, du latin ou du vieux hongrois que celle du français contemporain, sauf peut être dans les brochures en japonais à l’usage des touristes ? ? ?. Les descriptions existantes ignorent non seulement  l’existence des diphtongues, mais vouent aux gémonies ceux qui poseraient la question. Les dictionnaires franco-français ne fournissent qu’avec réticence une prononciation des mots qu’ils répertorient, apparemment jamais des verbes conjugués. Bref, le français est une langue écrite ! Et il convient de l’écrire sans fautes en sachant par cœur de nombreuses règles. Faire des fautes de prononciation est apparemment beaucoup moins grave puisque la prononciation des mots n’est plus enseignée après le CM2 !

Voyelles

Les voyelles simples (monophtongues) sont en français au nombre de 15 ! Rappelons qu’il ne s’agit nullement de lettres mais, comme leur nom l’indique, de sons. Le mot voyelle vient bien sûr de voix et toutes les voyelles comportent donc normalement une vibration des cordes vocales, on dit qu’elles sont voisées. Bien que l’orthographe du français précise très bien en général la prononciation des voyelles, il ne faut pas s’y fier toujours (voir 13 et 14). Certaines voyelles simples sont d‘anciennes diphtongues dont la prononciation s’est réduite à un seul son mais dont l’orthographe atteste l’ancienne nature en les écrivant avec deux lettres ou davantage. Je classerai les voyelles en 5 degrés de profondeur et en 5 degrés d’aperture :

Voyelles simples du français (d’après Dumont-Fillon 93, modifié)

dents Avant du palais Milieu du palais Arrière du palais Nasales
ouvert i (lit) 1 é (gué) 2 è (fête) 3 a (plat) 4 ~i (Alain) 5
quasi-ouvert ü (lu) 6 e (je) 7 eu (jeu) 8 ~u (lundi) 9
Quasi-fermé â (âge) 10 ã (lent) 11
fermé u (loup) 12 ó (pot) 13 ò (porc) 14 õ (long) 15

Un mot français dont la prononciation ne prête normalement pas à confusion est illustration de chaque phonème.

Voyelles désuètes : deux voyelles sont dans une situation d’extrême désuétude et peu de gens les prononcent encore, même s’ils sont parfois toujours capable de les reconnaître (la distinction n’est pas toujours faite; : il s’agit de la n°10 remplacée par la n° 4 et de la n°9 qui s’assimile à la 5.

Archiphonèmes (voir note 2).

Certains dictionnaires ajoutent un autre phonème de prononciation identique à 7 mais facultative : le e muet.

Diphtongues

Si les diphtongues du français sont très peu reconnues, c’est probablement lié au fait qu’elles sont en fait composées de sons préexistants dans les voyelles simples. La reconstitution historique, certaines propriétés morphologiques (la diphtonguaison des racines des verbes dans la conjugaison par exemple) et, bien sûr, la comparaison avec l’espagnol, l’italien, l’occitan nous permet d’en isoler quelques unes :

écriture prononciation
Oi, oë, ua 16 u a (oiseau, poisson, moëllea, équateur)
ui 17 ü i (huile, puits)
oin, ouin, oing * 18 u ~i (loin, poing)
euil, oeil, ueil * 19 e i (œil, deuil)
oui 20 u i (ouï, foui)
i è (pierre, hier)
i é (pied)
ien 21 * i (rien, tien)

Les diphtongues marquées d’une astérisque n’existent qu’en syllabe terminale.

Consonnes

Les consonnes du français posent probablement des problèmes théoriques de classement mais, dans une optique de simplification, nous les rangerons commodément en 3 séries seulement. Pour chaque localisation des deux premières séries, il existe deux possibilités : la sourde (non-voisée) sera représentée par une minuscule tandis que la sonore (voisée) sera en majuscule :

Consonnes du français

occlusives sifflantes nasales et autres sonores esseulées
labiale B p V f M
dentale T d Z s N
Palatale/vélaire G k(gars, cas) J sh (geai, chais) L
Glottale/uvulaire ( ´ ) (r) ‹———————›R

Quelques auteurs ajoutent les semi-voyelles J et W: mais la première n’est elle pas qu’une vision phonétique de la voyelle i (et rien n’empêcherait d’ailleurs d’écrire : Iolande joue au ioio….) et la consonne W n’est qu’une notation phonétique de certaines diphtongues.

Nous ne voyons pas non plus l’intérêt d’une consonne ñ dont rien ne prouve l’existence séparée.

 

L’OCCLUSIVE GLOTTALE

Nous préférons noter par l’apostrophe l’occlusive glottale, que Dumond-Fillon a apparemment noté h (mais cela prête à confusion car il y a eu un h aspiré en français )3

Le h dit aspiré ” empêche ” par exemple l’élision des articles : on ne peut pas dire l’hache alors on dit la-ache. Mais une occlusive glottale est souvent réalisé dans ce contexte [la’ache] et dans les situations similaires suivantes :

– Début de mot commençant (normalement) par une voyelle (comme lorsqu’on lit l’alphabet ‘a ‘e ‘i ‘o ‘u) lorsqu’on insiste sur ce mot pour une raison ou une autre. Cette prononciation reste tout à fait facultative et complètement inconsciente.

– Séparation de mots commençant par une voyelle avec le mot précédent finissant par un e muet (grosse’aide, cette ‘une de journal) (deux mille ‘un). Si le mot précédent se termine par une consonne toujours prononcée, l’occlusive glottale est aussi très souvent produite (notamment lors d’une articulation exagérée ou par erreur, le locuteur cherchant ses mots : [leur ‘age] ).

Il en ressort que si l’occlusive glottale en français a indéniablement une existence phonétique, est-ce un phonème du français ? Dans la mesure où aucun mot, apparemment, ne peut être distingué d’un autre par ce son, la réponse est NON. Il faut plutôt attribuer à ce son une valeur prosodique. Il est produit de façon sporadique, inconsciente et n’est pas entendu par les locuteurs du français standard. A contrario, on verra que les locuteurs polynésiens entendent ces occlusives dans le français.

Nous avons placé le son représenté par les lettres r à plusieurs endroits. La prononciation de ce phonème est en effet très variable en français. Le r “roulé”, que nous n’avons pas représenté, semblable à celui de l’espagnol ou du tahitien ne domine que dans certaines provinces mais peut réapparaître ailleurs de temps à autre, notamment dans le chant et dans les imitations (accent de Gendarrme). Beaucoup de locuteurs sont pourtant tout à fait incapables de le produire.

Là où le r “roulé” latin a cédé la place, on trouve le r “grasseyé” qui est en fait l’association de deux réalisations extrêmes entre lesquelles la prononciation divague, selon les mots et les locuteurs entre une réalisation palatale fricative sourde et une réalisation uvulaire vibrante sonore (vibration de la glotte). Il est deveny rare d’entendre cette dernière et de nombreux locuteurs du français ne sont peut-être plus capables de la produire ?

 

Morphologie :

Les mots du français sont plus longs que la richesse du système phonologique pourrait le laisser prévoir mais probablement un peu plus courts en moyenne que les mots tahitiens. Leur longueur reste en fait comparable dans les deux systèmes.

Les consonnes peuvent suivrent jusqu’au nombre de trois mais toutes les combinaisons n’existent pas. Contrairement à ce qui se passe dans les langues océaniennes une consonne peut être redoublée, et une voyelle peut également l’être.

Les mots sont excessivement variables, par flexion, à commencer par les verbes qui sont conjugués, aux accords du genre et du nombres qui touchent la prononciation de la plupart des mots. Mais on oublie souvent que, EN PLUS de ces flexions grammaticales, un grand nombre de mots connaît deux et quelquefois trois prononciations différentes selon l’absence ou la présence d’un mot suivant et son phonème initial. Ce phénomène très original est souvent évoqué par le terme de ” liaisons “. En réalité, du point de vue linguistique, il s’agit de mots dont deux prononciations ont (en général) une seule écriture et non d’une écriture ayant plusieurs prononciations. Cette situation est due au fait que le français se trouve dans un état d’évolution intermédiaire entre la prononciation et la disparition complète de certaines consonnes finales alors que la voyelle qui suivait à disparu depuis longtemps ou est devenu un e muet. La même situation se retrouve avec le ” e muet ” intérieur, une voyelle en voie de disparition mais qui se maintient lorsque la prononciation de la phrase en est facilitée. Il existe des règles assez complexes de prononciation ou d’élision de ces e muets, présents dans de nombreux mots fréquents. On a beau qualifier ces variations d’euphoniques, elles n’en restent pas moins le cœur du parler traditionnel.

Prosodie :

L’accent tonique est peu marqué et les locuteurs ne l’entendent pas en tant que tel. Pourtant il existe bien et peut facilement être détecté dans les mots français par les italophones, les anglophones etc. L’étude des voyelles révèle souvent la place de l’accent. Les syllabes accentuées ont les voyelles les plus évoluées, souvent diphtonguée par rapport à la racine. Cet accent n’est que très rarement distinctif.

Etude théorique

Munis de ces descriptions respectives, on peut essayer de prévoir ce qui va se passer lors du saut d’une langue à l’autre. Evidemment, c’est un exercice hypocrite, puisque nous avons en réalité une idée préconçue de ce qui se passe réellement. Idéalement, cette projection devrait être faite dans l’ignorance complète des prononciations que nous observons et qui ont donné naissance à cet article. Néanmoins, nous devons tout de même nous y essayer, ne serait-ce que pour voir si, tout de même, le résultat obtenu colle avec la prévision à froid.

Passage du Français au Tahitien :

Notons tout de suite que ce passage est très rare étant donné que la plupart des français habitant à Tahiti, même depuis vingt ans, ne sont pas capables de baragouiner trois phrases en tahitien  ! De nombreux mots isolés, des noms de personnes ou de lieux sont toutefois utilisés, ou plutôt écorchés, quotidiennement.

Voyelles :

On peut s’attendre à de la difficulté à différencier et reproduire les longues.

Consonnes :

Les consonnes les plus exotiques sont évidemment l’occlusive glottale et le h dit aspiré. (Ce dernier a une aire phonétique si étendue que les francophones le perçoivent dans certaines réalisations comme un ” ch ” ce qui leur permet de le réaliser très facilement dans ce contexte : ” fenua aihere ” peut se prononcer ” fenua aïchere ” à la portée de n’importe quel métro(politain))

Morphologie :

L’absence de flexion facilite l’apprentissage des mots mais la présence de consonnes ” imprononçables ” gênera immanquablement leur assimilation, a fortiori quand il y en a plusieurs (ex : ma’ohi)

Prosodie :

L’accent tonique ne sera pas perçu par les francophones. Au contraire, l’occlusive glottale pourra être perçue comme un séparateur de mots, gênant la segmentation réelle. Distinguer un mot commençant par une voyelle non précédée d’une glottale du mot semblable mais commençant par l’occlusive pourra se révéler difficile voire impossible. Le francophone aura également du mal à lier les voyelles d’un mot à celle initale du mot suivant.

Passage du Tahitien au Français :

Voyelles :

C’est déjà le nombre des voyelles qui risque de poser un problème. Parmi elles, on peut s’attendre à ce que les plus difficiles à assimiler soient le u de rue, sur lequel buttent la plupart des étrangers, les différentes variantes des complexes (archiphonèmes) et bien évidemment les voyelles nasales, complètement inconnues des langues polynésiennes. Enfin les voyelles déjà tombées en désuétude en métropole risquent peu d’être utilisées outre-mer. Le redoublement de voyelles pourra poser un problème.

Consonnes :

Le nombre très important de consonnes peut encourager une simplification du système. Toutefois, on a noté que l’opposition (sourde/sonore), la plus utilisée en français, est bien présente en Tahitien et que les consonnes nasales y existent également. La distinction entre le R et le L pourrait toutefois poser un problème dans la mesure ou le r tahitien se trouve plutôt dans la zone phonétique du L français que du r grasseyé standard. Enfin, les locuteurs polynésiens pourraient avoir du mal à entendre et à produire les consonnes terminales. Le redoublement de consonnes pourra poser un problème.

Morphologie :

On peut s’attendre à des difficultés d’adaptation aux changements morphologiques dus à la variation de la racine selon la place de l’accent, à la conjugaison des verbes et l’accord des noms et adjectifs. Enfin, les variations euphoniques pourront représenter une difficulté supplémentaire.

Prosodie :

Le locuteur tahitien risque d’entendre l’accent tonique et surtout, les occlusives glottales prosodiques du

Français.


DANS LES FAITS :

On rencontre deux interlangues parlées à Tahiti. L’une est une forme locale et omniprésente de français qui montre de nombreuses variations, à tous les niveaux linguistiques, par rapport au français standard. Elle est parlée par la plus grande partie de la population qui n’est pas, en grande majorité, capable de produire un français de registre (vraiment) plus soutenu . Elle cohabite et alterne parfois avec une autre interlangue, plus confidentielle, qui peut se décrire comme une forme de tahitien comprenant de nombreux mots français (notamment des conjonctions) qui est parlée (entre soi mais aussi à la télévision par un présentateur comme Mario Brothers) par la frange la plus âgée (disons plus de 30-40 ans en 2000) de la population locale. Une partie de ces derniers locuteurs difficile à évaluer sont capables d’un tahitien plus soutenu, non contaminé par le français, mais la plupart pas du tout.

On n’étudiera dans le présent travail que la première interlangue, largement dominante aujourd’hui à Tahiti, que ce soit dans les familles, les lieux publics et enfin, sur les médias en dehors des journaux télévisés.

On procédera par thèmes, en commençant par les modifications les plus anodines :

1 Les mots sont entièrement syllabés sauf dans les tournures hyper familières écrites (j’ai [jé] mais je mange ne sera jamais prononcé [jmãj] toujours [jemãj], elle est revenue [élérevenu]). Cette manière de parler ne choque pas l’auditeur standard dans la mesure où elle est très répandue en métropole, notamment dans les médias et chez les hommes politiques, qui ont tendance à prononcer toutes les syllabes pour être sûr d’être compris, peut être aussi à cause de l’afflux massif de méridionaux dans la population urbaine de la partie de la France normalement de langue d’Oïl..

2 Il y a confusion des voyelles é et è notamment à la fin des mots. Ce n’est pas une confusion phonologique dans la mesure ou le son è est —en général— correctement prononcé dans les syllabes se terminant par une consonne. Ainsi le féminin est souvent correctement prononcé mais pas le masculin : ainsi ” faite ” est bien prononcé comme ” fête ” mais ” fait ” comme ” fé “, prête est prononcé correctement mais prêt est prononcé comme pré, etc.

En syllabe fermée, les terminaisons en Z sont touchées également : treize, seize, à l’aise, trapèze [tréz, séz, aléz, trapéz]

La nasale in, notamment en fin de mot, est déplacée vers le son ai ce qui peut expliquer la réticence à prononcer ce son en finale.

3 Les mots deviennent invariables, y compris les mots très courants, articles, ordinaux, etc. : (dix filles [disfiy], moins un [moin’un], qu’un [ke’in]). Une fois de plus cette tendance existe en français standard où on a par exemple la spécialisation des trois formes de plus : [plü] devenant le synonyme de “pas davandage”, [plüz] tendant à disparaître et [plüs] la forme isolée prenant le sens de “davantage”. Le début de la phrase précédente étant maintenant lue par la plupart (!) des gens [ünfwadeplus-sèt].

4 L’occlusive glottale est prononcée systématiquement dans tous les cas où nous l’avons rencontrée en français standard mais tend à se produire en plus dans tous les mots commençant par une voyelle et même à l’intérieur des mots ou se rencontrent deux voyelles à la suite (pays est prononcé [pe’i], dehors [de’or]). Même s’il est plus accentué ici, le phénomène de base reste une tendance du français standard.

5 Il y confusion totale des phonèmes on et an (11 et 15). Le son prononcé est intermédiaire, variable selon les mots et les locuteurs avec une réalisation moyenne plus proche du an que du on en général. Cet état de fait est difficile à remarquer oralement car l’auditeur standard rectifie inconsciemment, le placement n’étant pas toujours parfait non plus d’ailleurs en français métropolitain. Par écrit on remarque au contraire de nombreuses fautes d’orthographe surprenantes du type :

“La France est au premier rond des pays importateurs de …

Homme seul cherche campagne…”

Il semble que la même situation existe en Nouvelle Calédonie car un auteur de bandes dessinées, Bernard BERGER, remplit ses bulles en inversant systématiquement les graphies on et an (ou en). Ce qui donne par exemple : “c’est Kévin…il a dit que sur ce mônguier poussaient les meilleures môngues du mande”. “je brônche le réveil…je remante le réveil…” etc. etc.

Cette inversion est certainement plutôt une figure de style qu’une tentative de rendre fidèlement la réalité mais dans certains cas on peut effectivement observer cette inversion : “tu me dira le menton… (de l’addition)” entendu à Taravao a peut être été rendu possible par l’existence du mot menton, symétrique de montant, et confondu au niveau du sens.

Ce phénomène mérite donc une étude plus approfondie que les quatre premiers :

La confusion phonétique et phonologique n’est pas sans conséquence sur le lexique où se produit une synonymie énorme, source toujours possible de confusion sémantique:

Temps = tant = ton = thon

Qu’on = con = quand = qu’en

On = ont = en

Longe = lange

Longue = langue

Répond = répand

Ronfler = renfler

Poncer = panser = penser

Son = sont = sans = sent = cent = sang

Avant = avons

Le problème s’aggrave si on considère les mots où ces sons sont répétés et surtout, les suites de mots où ils le sont, quelquefois entremêlés d’autres confusions :

Montons = montant = m’ont tant = menton = mentant= mon temps = mon thon = mentons

Tendon = tondons = tondant = tendant

Tombant = tombons = ton bon = ton banc

On sait = en C

Tant et tant = ton téton !

A nouveau, on est obligé de reconnaître que l’attraction entre ces deux phonèmes existe déjà en français standard, à commencer par le mot “non”, souvent prononcé “nan”. En sens contraire, “ranpatapan”, son du tambour, peut devenir “ronpatapon” pour les besoins de la rime avec mouton ! Enfin, l’articulation des chanteurs, qui sont obligés d’ouvrir largement la bouche fait que les on deviennent souvent des an …notamment chez Charles Trenet, Lara Fabian, sûrement bien d’autres…

Si la langue peut continuer –et continue– à fonctionner avec ce haut niveau de synonymie, différents indices font suspecter un dépassement possible des capacités d’analyse syntaxique et/ou sémantique des auditeurs locaux, à commencer bien sûr par les enfants, dès que la phrase se charge un peu trop en phonèmes “confondus”. Ce phénomène est difficile à prouver sans tests en laboratoire mais l’élimination pure et simple dans l’interlangue des mots tels que “en”, “tant” ou encore la modification des paroles de la chanson “goûtons voir si le vin est bon” (“goutte en voir” ne fait pas sens) en “dîtes moi si le vin est bon” pourrait en être les symptômes.

 

Remarquons que les manuels scolaires en usage, faits en métropole, regorgent d’exercices destinés à faire différencier à l’élève les différentes graphies des homonymes en on (son, sont; on, ont; don, dont; qu’on, con; en fait ce dernier exemple n’est pas dans les manuels…) ou en an (qu’en, quand; cent, sans) et manquent totalement en revanche d’exercices (il faudrait procéder oralement) destinés à faire le départ entre les faux homonymes que nous avons cités plus haut. Pour compliquer le tout, les professeurs d’école ou de collège d’origine locale seraient bien en peine, sans un sérieux entraînement, de prononcer correctement les mots en question. Cela soulève une question délicate, peut être politiquement incorrecte : comment se fait-il que dans le cursus des professeurs, il n’existe aucune mise à niveau phonétique dans la langue enseignée, afin que la personne soit capable au moins de réaliser les sons évoqués dans les manuels ? L’administration fait apparemment comme les trois singes (je ne vois rien, je n’entend rien, je ne dis rien)… Pour enseigner les mathématiques, cela n’est pas gênant mais pour enseigner le français, c’est quand même embêtant (en béton ?) surtout si les professeurs ont les mêmes prononciations fautives que leurs élèves.

Du point de vue des recherches linguistique, une conséquence très importante de cet état de fait, notamment des points 4 et 5 mais aussi éventuellement des trois premiers, est que tout corpus récolté à Tahiti devrait être noté en tenant compte des distorsions phonétiques et phonologiques locales.

Ainsi les phrases du corpus rassemblé par Sylvianne RACINE et repris par différents auteurs telles que :

On a volé hia mon stylo

J’ai pas envie qu’on me dispute, c’est ma mère.

On a tapé hia à moi, c’est Teri’i

sont des reconstructions complètement fausses alors que les élèves ont certainement dit (lire en prononcant tous les aon : “an” et les occlusives glottales) :

‘aon a volé hia maon stylo

jé pa ‘aonvi qu’aon me dispute, cé ma mère

‘aon a tapé hia ‘a moi, cé Teri’i

Le travail de Rémi DUMOND-FILLON est plus proche de la vérité car en notant des fautes écrites dues à des confusions orales, il a noté la réalité de la langue parlée (sauf les glottales) :

Elle n’en plus (elle non plus)

En se met en rond (on se met en rang)

En regardons (en regardant)

N’aiporte quels instructions de la vie (n’importe quelles…) ici l’élève a retranscrit le déplacement de la nasale IN mais l’auteur l’a attribué à une méconnaissance du vocabulaire.

Origine, formation, transmission et contagion de l’interlangue

L’origine des interlangues de Tahiti ne fait aucun mystère. Elle est évidemment due à l’arrivée du français (qui fut d’ailleurs précédé par l’anglais) dans un milieu linguistique fragile et influençable, situation tout à fait comparable à celles du contact technologique contemporain ou même du contact biologique entre les espèces continentales et les espèces insulaires également contemporain. Ces deux dernières dimensions des contacts sont non seulement analogiques au contact des langues mais déterminent un besoin impérieux de “mise à niveau” de la langue locale, incapable de nommer la nouvelle réalité (la langue de l’envahisseur n’est pas davantage capable de décrire la réalité locale …mais celle-ci ne pouvant léguer que quelques mots avant de disparaître)

Au niveau des individus, l’origine de l’interlangues a certainement été le bi-linguisme parental, c’est à dire un père francophone d’origine et un mère tahitianophone. Le cas inverse est évidemment beaucoup moins répandu (sur le territoire mais pas en métropole) puisque c’est évidemment l’afflux d’ hommes mobiles ayant une “situation” qui détermine le grand nombre de mariages “mixtes”. Ce processus continue à se produire de façon atténuée car il n’existe probablement plus de femmes parlant seulement le tahitien ou une autre langue polynésienne mais il en existe certainement une quantité parlant très mal le français. Reste que dans la majorité écrasante des cas actuels, les enfants du territoire proviennent de familles où les deux parents parlent en fait une ou plusieurs interlangues héritées d’un métissage passé et il faut penser que c’est là la source majeure de la transmission du langage pratiqué par la population.

On a pu supposer que l’interlangue continuait à se former dans certaines familles. Si nous voulions examiner le résultat de la confrontation Français-standard/interlangue dans les familles où un père francophone (en général métropolitain) a eu des enfants avec une “locale” maîtrisant une interlangue ou les deux, on s’attendrait à trouver une français “amélioré” chez les enfants or ce ne semble pas être le cas. Les enfants qui ont deux parents métropolitains sont capables de s’exprimer en français “châtié” et distinguent le on et le an. Les enfants ayant seulement leur père métropolitain présentent en général toutes les caractéristiques du français local (r roulé, an et on confondus, perte du vocabulaire…)

Il serait intéressant de se pencher sur le cas d’enfants élevés à Tahiti par une mère parlant le français standard et un père local pour découvrir quelle(s) langue(s) se transmettent alors.

S’il est déjà étonnant que des enfants exposés à des variétés différentes de français n’apprennent que la variété la plus simple, il est encore plus incroyable de s’apercevoir que des francophones adultes, exposés longtemps à l’interlangue, finissent par “déteindre”. Un directeur de collège distribuera par exemple des documents à une assemblée des professeurs en disant “qui n’a pas eu ?” [kinapaü] (un locuteur local dirait en réalité : [kinapa’u]).

Cette logique actuelle de la spirale vicieuse conduit à se demander si ce n’est pas toute la genèse de l’interlangue qui ressort de la même logique, en clair la déconstruction, et que le projet d’arriver à un français correct à Tahiti – apparemment la tâche que se fixe le système éducatif en enseignant le subjonctif imparfait !– soit tout simplement irréalisable.

 

SCHÉMAS D’INTERCOMMUNICATION

Etant donné le nombre élevé de “français” (tous les habitants de Tahiti sont évidemment français mais le mot est employé localement pour désigner les métropolitains…) vivant en Polynésie française, les locuteurs de l’interlangue que nous venons de décrire et les locuteurs du français standard (ou d’autres formes de français extérieurs: canadien, belge, antillais, africain) ont quotidiennement l’occasion de dialoguer. Il est donc intéressant de voir comment sont ressentis ces échanges sur le plan phonétique et phonologique. Nous illustrerons trois cas caractéristiques que nous tenterons de représenter graphiquement :

Le R

Le r roulé tahitien fait face au r grasseyé (sauf exceptionnellement: canadien, antillais, certains méridionnaux) parisien.

On a déjà vu que le locuteur standard est peu capable de rouler ses r, en tout cas pas couramment ! On a moins souvent l’occasion d’entendre un “tahitien” essayer de grasseyer ses r et c’est dommage car la situation est tout aussi cocasse. Le son reproduit ne comporte alors que la partie fricative, l’autre partie n’étant apparemment pas entendue. Comme il n’y a pas de son intermédiaire, chacun reste sur ses positions et le plus curieux est que cette fréquentation quotidienne ne mets jamais fin à “l’étrangeté” du r opposé. C’est ainsi que les locaux reconnaissent immédiatement pour Popa’a (étranger) tout locuteur grasseyant. Au niveau phonématique, il y a une bijection entre les deux réalisations qui fait qu’elle ne produit paradoxalement jamais de confusion (ou rarement : où est la craie [uélacRé] pouvant être compris : où est la clé ? )

Français local Français standard
Niveau conscient R roulé @ r grasseyé
Niveau inconscient Phonème r Phonème r


Le même phonème, ayant toutefois des réalisations disjointes phonétiquement, communique tout de même de façon biunivoque (ou application bijective, c’est la situation normale) ! Le canal à double sens, imparfait phonétiquement mais fonctionnel, se trouve au niveau conscient sur tout son trajet.

L’occlusive glottale

Français local Français standard
Niveau conscient [ʔ] ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ ¹ Æ Niveau conscient
v v v v v v v v v v v v v v  ‘eta prosodique Niveau inconscient
Niveau inconscient Phonème ‘eta

Ici l’occlusive glottale prosodique du français tombe dans le champ phonétique du ‘eta tahitien alors qu’en sens inverse l’occlusive n’est pas perçue. Le canal est à sens unique et possède une extrémité consciente et une inconsciente.

Le [ã] et le [õ]

Français local Français standard
Niveau conscient [ã = õ] v v v v v v v v v v v v v v

[õ] [ã]

Niveau conscient
u u u u u u u u u u u u u u Tri sémantique On An Niveau inconscient
Niveau inconscient Phonème indiférencié aon

Ici le son indifférencié aon du français local est aiguillé par le tri sémantique soit vers le phonème on soit vers le phonème an (l’auditeur standard peut hésiter d’ailleurs si le sens est ambivalent (il est laon (il est lent ou il est long (à venir) ce blaon-blaon (ce blond-blond ou ce blanc-blanc ???). Du français standard vers le français local, les deux phonèmes sont perçus comme un seul (il existe toutefois des cas où l’auditeur local percevra chez le locuteur standard une prononciation déviante : on m’a raconté un cas où un enfant de métropolitain ne prononçait pas correctement éléphaont pour sa maitresse ! ) Les canaux dans un sens et dans l’autre sont asymétriques. L’un est une surjection (Deux antécédents ont la même image) tandis que l’autre n’est plus une application car un antécédent unique a deux images !

La précision des niveaux conscients ou inconscients du passage des canaux n’est pas satisfaisante. Nous devons trouver une meilleure représentation de cette aberration linguistique !


Conclusion

On pourra reprocher à cet article son parti pris apparemment normatif. Peut-on trouver, dire ou même prouver que certaines prononciations sont fautives ? Toutes les prononciations ont le droit d’exister. Néanmoins, il existe tout de même une histoire de la langue et l’héritage de cette histoire est détenue par les personnes dont au moins un ancêtre (génétique ou adoptif) a toujours parlé la langue en question ou l’ancêtre de cette langue.

Si on veut se faire comprendre dans une langue, on doit rester suffisamment proche de la norme.

A partir de là, les autorités du territoire devront envisager de choisir, que le pays deviennent un jour indépendant ou reste autonome :

  • si la langue parlée est le français, auquel cas un effort devra être fait pour améliorer la qualité de ce français et veiller à ce que l’enseignement reste en conformité avec les manuels scolaires, ce qui n’est pas le cas actuellement.
  • ou bien si la langue parlée en Polynésie Française est une langue autonome, avec ses propres règles à tous les niveaux.

Bien que cette question puissent semble provocatrice, elle n’en sera pas moins à l’ordre du jour. Il suffit d’attendre.

Annexe : quelques commentaires sur Politique linguistique en Franconésie par Michel WAUTHION

http://www.ac-noumea.nc/sitevr/IMG/pdf/moncton_2005_def.pdf

Wauthion écrit :

Ces langues font toutes partie du rameau oriental des langues polynésiennes. Un degré

d’intercompréhension existe avec les langues polynésiennes de Nouvelle-Zélande (maori), le hawaïen
entre autres. Les variations lexicales de langue à langue sont souvent, pour des mots d’étymologie
identique, dans le système consonantique”
J’espère que l’auteur ne situe pas le hawaiien en NZ.  La similitude phonologique existe, certe, mais elle joue différemment selon les mots. Certains sont identiques d’une langue à l’autre, d’autres sont méconnaissables, comme on l’a vu plus haut. Je dirais donc que les variations entre les cognats, sont presque toujours, le fait des consonnes, mais qu’il ne faut pas oublier que cette grande similitude peut occulter une évolution/spécialisation  sémantique qui empêche, de fait, l’intercompréhension, au lieu de la faciliter.

 “Contrairement à la Nouvelle-Calédonie où le français est langue véhiculaire, c’est le tahitien qui, selon

PELTZER (CERQUIGLINI, 2003 : 321), joue ce rôle en Polynésie française. D’une part, le nombre de
locuteurs de langue maternelle tahitienne est considérable, alors que les langues des autres archipels,
moins peuplés, sont relativement peu parlées, sans qu’il y ait rien de commun avec la dispersion des
langues mélanésiennes en Nouvelle-Calédonie. D’autre part, l’usage quotidien des langues
polynésiennes serait demeuré la règle malgré la politique d’éducation en langue française conduite
depuis plus d’un siècle.”

 On voit par l’usage du conditionnel que Wauthion prend l’affirmation de Peltzer avec des pincettes, et à raison !

Il convient toutefois de rapprocher cette affirmation courante du tahitien comme langue véhiculaire

des informations offertes par le volet linguistique du dernier recensement réalisé par l’INSEE-ISPF. Le
recensement de 2002 comportait en effet un important questionnaire sur les usages linguistiques
domestiques. On y découvre que, pour les résidents âgés de 14 ans et plus (177002 personnes), la
langue polynésienne représente la langue du foyer la plus utilisée pour une proportion comprise entre
31,36% et 38,7% des habitants (selon qu’on autorise ou non plusieurs choix), tandis que le français
représente la langue usuelle du foyer pour 62.5% des familles.”
Ces chiffres mettent fortement en doute, comme le voit Wauthion, l’affirmation de Peltzer, mais ils sont eux-mêmes à considérer, pour ce qu’ils sont : la réponse que les gens ont fait à des sondages. Personne n’est allé constaté sur le terrain, quel “langue polynésienne” ces 31% parlaient effectivement dans leur “foyer”…
“donc prendre en compte l’écart entre

une compétence réelle et une représentation de celle-ci, surtout si derrière les déclarations a cours
une idéologie selon laquelle la pratique du français à la maison faciliterait la réussite scolaire des
enfants.”
Surtout que ceux qui ont répondu tahitien ont peut-être aussi une “idéologie” …
“70% des personnes

nées à l’étranger recourent au français et peu ou pas aux langues polynésiennes.”
A l’étranger, de Tahiti ? Blague à part, on se demande à quoi peut servir ce volet de l’étude ?
“On peut raisonnablement
supposer, vu la corrélation mise en évidence par le niveau d’éducation, que les plus jeunes seront plus
enclins à faire usage d’une langue polynésienne à la maison.”
C’est supposer que les plus jeunes auront un niveau d’éducation supérieur à leurs anciens, notamment les générations qui ont été instruites par des instituteurs métropolitains ?
“Ils se trouvent confrontés, à Tahiti surtout, à un idiolecte jeune qui reflète la rencontre

entre les deux cultures : le « franco-tahitien », forme d’alternance codique intraphrastique ou
d’interlangue non normée. Cette langue représente, selon le témoignage d’enseignants, une véritable
langue véhiculaire qui tend à se développer dans les milieux urbains non favorisés. Langue à part
entière ou stratégie de communication des bilingues franco-tahitiens ? Le problème est que la maîtrise
d’un bilinguisme harmonieux impliquerait la capacité à construire une triple compétence langagière,
qui correspond à des situations d’énonciation bien distinctes : la langue polynésienne, la production
mixte et le français. PAIA ET VERNAUDON (2002 : 397) insistent sur l’erreur qui consisterait à considérer
que l’ensemble des locuteurs de ce « franco-tahitien » sont également capables de s’exprimer avec
aisance dans le système normé de l’une ou l’autre des deux langues, voire les deux. Le problème naît
pour ceux qui se trouvent prisonniers de cette interlangue et ne maîtrisent aucun des deux systèmes
linguistiques qui la composent. Parmi ces locuteurs figurent un bon nombre d’élèves en difficulté
scolaire pour qui les enseignants français ne semblent pas toujours en mesure de proposer les
nécessaires remédiations.”
Euh, à Tahiti surtout ? Evidemment, aux Marquises, ils sont confrontés à un franco-marquiso-tahitien….
Dans les milieux non favorisés, ET dans les milieux très favorisés aussi. Paia et Vernaudon insistent sur l’erreur, OK, mais ils feraient peut-être mieux de dire clairement que la très grande majorité de ces locuteurs sont bien, de fait, tout à fait incapables de s’exprimer correctement dans aucune langue.

BIBLIOGRAPHIE :

Bernard BERGER, texte et dessins, 1996

Petit bateau mais gros la cale

LA BROUSSE EN FOLIE Editions n°10

Nouméa BP 4035


Rémi DUMOND-FILLON 1993 : Approche des problèmes linguistiques spécifiques des enfants marquisiens et objectifs pédagogiques

CTRDP, Pira’e, TAHITI


Guy FEVE : “C’est joli [mai] à elle” 1991

in Communication et parlers en Polynésie (sic) 1994

Editions Maisonneuve-Larose, PARIS


Sylviane RACINE : Polynésie Française et espace francophone : pour une ethnolinguistique de l’énonciation

in Communication et parlers en Polynésie 1994

Editions Maisonneuve-Larose, PARIS

  • T’SERSTEVENS 1971

Tahiti et sa couronne

Albin Michel, Paris

NOTES

1 Cette situation est le résultat d’un curieux phénomène dans lequel on pourrait qualifier la glottale de “phonème phoenix” : tandis qu’une occlusive glottale archaïque du proto-polynésien s’est amuïe (celle de PPN: *metu’a –>TAHITIEN : mëtua), les deux consonnes k et NG de cette langue ont régulièrement évolué en une nouvelle occlusive glottale qui ne descend donc pas de l’ancienne.

Mais la ” résistance ” de cette consonne ne s’arrête pas là et dans des langues apparentées ou l’ancienne occlusive a également disparu, ce sont d’autres proto-consonnes de la même ligne des palatales et vélaires qui ont redonné l’occlusive glottale : en marquisien le [*r], en mangarévien et en cook le [*h], en hawaien le [*k] (tandis que le NG y a donné n, comme en marquisien du sud) !

Enfin dans d’autres dialectes polynésiens comme le pascuan, l’occlusive archaïque n’a jamais disparu. L’occlusive glottale existe donc dans toutes les langues polynésiennes et cela nous suggère un statut particulier de cette consonne qui semble renaître de ses cendres. En tahitien cette originalité se manifeste encore par sa perméabilité aux voyelles ( Pira’e–>Pir’ae, etc.) et aux changements de timbre qui les affectent parfois mais cela est aussi le fait de la consonne h (rahi–>rahai).

On doit souligner qu’en français la plupart des voyelles ne sont pas libres : elles n’existent qu’à l’intérieur de complexes vocaliques ou “archi-phonèmes”. La réutilisation des même lettres dans l’écriture de tous ces sons n’est en effet pas le fruit du hasard mais le pendant graphique de l’évolution phonologique. Quelques exemples donneront une idée de la complexité incroyable de ces …complexes :

  • Les oppositions 13-14 et 2-3 ne sont vraiment utilisées que dans la syllabe terminale d’un mot (ou les monosyllabes). Ailleurs la prononciation en est à peu près indifférenciée. Ces oppositions subissent donc une forte pression de disparition, rendue encore plus intense par le fait qu’il sont souvent notés par la même graphie “o” ou “e” (avec des accents il est vrai).
  • Autre exemple, dans le verbe “pouvoir” et ses dérivés, la voyelle x de la racine p+x- peut se montrer dans la langue sous six avatars : 12 dans pouvez, 13-14 dans possible, 8 dans peux, 7 dans peuvent, 17 dans puis, 6 dans pu…
  • A l’inverse, un même son 13 , peut selon les mots, avoir une origine différente soit :
  • la forme non accentuée de 14 (dans rocher comparé à roche)
  • l’évolution finale d’une ancienne syllabe al, en passant par la diphtongue a-ou (paume, baume) ce qui explique le choix des lettres a suivi de u.
  • le masculin d’un mot en se terminant par “elle” (beau)
  • le pluriel d’un mot en “al” (chevaux)
  • la variante casuelle (il existait 2 cas en ancien français) du son “el” retenue comme terminaison normale : ainsi marteau et marteller tandis qu’à disparu l’ancien martel (sauf en tête). Bateau mais batellier, chateau mais chatelain évoquent un temps où existaient les formes batel, chatel !

3 Littré (1872) parle d’un h aspiré en français qui se prononcerait encore dans certaines provinces. On peut aussi en entendre dans certaines chansons de Charles Trenet mais plutôt par plaisanterie ! En français de la fin du XXème siècle, le h aspiré proprement dit n’est non-seulement pas prononcé mais beaucoup de locuteurs ont énormément de mal à le réaliser, quand ils veulent répéter un mot anglais comme “his” par exemple. Le locuteur français qui n’arrive pas à réaliser l’aspiration prononce alors souvent une occlusive glottale

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